Réalisateurs, scénaristes, dialoguistes, doubleurs et photographes... En plus d'être polymathes, Nicolas Charlet et Bruno Lavaine sont redoutablement drôles. Pour rappel, ce duo à l'esprit corrosif s'est fait connaître par le biais du très culte Message à caractère informatif, une série de 318 sketches diffusés sur Canal entre septembre 1998 et décembre 2000. Le pitch? Un détournement hilarant de films d'entreprise des années 70 et 80 opéré à coup de montage et de doublage sarcastiques. À travers le destin d'une société fictive, la fameuse COGIP, rarement l'univers de l'open-space, aussi étriqué que mercantile, n'avait été moqué avec autant de finesse. Rien ne lui était épargné: ni son jargon grotesque -"marge de fluctuations", "harmonisation des flux pondérés", "courbe de rendement"-, ni ses aphorismes faussement définitifs -"la symbiose corporate, c'est quand je suis à l'intérieur de ma boîte et que la boîte est à l'intérieur de moi"-, pas plus que ses impayables moustachus en chemise à manches courtes -sacré Berthier-, ou son incapacité à soulever un enthousiasme autre qu'appointé -le "C'était vraiment très intéressant!" qui concluait chaque épisode. Le tout pour un monument de contre-culture télévisuelle qui reste comme un temps fort de l'esprit Canal.
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Réalisateurs, scénaristes, dialoguistes, doubleurs et photographes... En plus d'être polymathes, Nicolas Charlet et Bruno Lavaine sont redoutablement drôles. Pour rappel, ce duo à l'esprit corrosif s'est fait connaître par le biais du très culte Message à caractère informatif, une série de 318 sketches diffusés sur Canal entre septembre 1998 et décembre 2000. Le pitch? Un détournement hilarant de films d'entreprise des années 70 et 80 opéré à coup de montage et de doublage sarcastiques. À travers le destin d'une société fictive, la fameuse COGIP, rarement l'univers de l'open-space, aussi étriqué que mercantile, n'avait été moqué avec autant de finesse. Rien ne lui était épargné: ni son jargon grotesque -"marge de fluctuations", "harmonisation des flux pondérés", "courbe de rendement"-, ni ses aphorismes faussement définitifs -"la symbiose corporate, c'est quand je suis à l'intérieur de ma boîte et que la boîte est à l'intérieur de moi"-, pas plus que ses impayables moustachus en chemise à manches courtes -sacré Berthier-, ou son incapacité à soulever un enthousiasme autre qu'appointé -le "C'était vraiment très intéressant!" qui concluait chaque épisode. Le tout pour un monument de contre-culture télévisuelle qui reste comme un temps fort de l'esprit Canal. Pas étonnant donc qu'en 2013, la chaîne cryptée hexagonale ait fait appel aux deux compères pour qu'ils leur concoctent une création originale à l'occasion de ses 30 ans d'existence. Le brief? "Mettre en avant l'une des mamelles historiques de la chaîne, comme le sport ou le cul", résume Nicolas Charlet. Ni une, ni deux, le tandem imagine de remettre le couvert. "On a d'emblée pensé à faire une sorte de très long Message à caractère informatif mais à partir de films de boules", enchaîne Bruno Lavaine. Surgie à la façon d'une bonne blague, l'idée va révéler un potentiel imprévu. Charlet d'expliquer: "Au départ, vu qu'on n'était pas très calé dans le domaine, on a commencé à regarder des films à deux. On faisait du surplace, alors on s'est tourné vers des vrais pros comme Henri Gigoux qui est le responsable des acquisitions des programmes pour adultes de Canal. Dans la foulée, on a élargi notre réseau en sollicitant des journalistes et des spécialistes qui consacrent leur vie à ce type de cinéma." Résultat des courses, les deux intéressés tombent sur des pépites. "Face à l'incroyable matière première qu'il y avait là, on s'est dit "le monde doit savoir", impossible de garder cela confidentiel", s'amuse Levaine. Après ce déclic, Nicolas Charlet et Bruno Lavaine comprennent qu'ils doivent s'organiser. "Chaque jour, on découvrait des trucs de dingues, on n'en croyait pas nos yeux. De nouvelles filières, plus obscures les unes que les autres, nous apportaient leurs lots de découverte. Seul souci, il y avait des centaines et des centaines d'heures de rushes. On s'est mis à classer les séquences qui nous intéressaient par le biais de photogrammes. Chacun d'entre eux représentait une scène avec un potentiel de détournement. Au total, on a visionné, souvent en accéléré, 2500 films en l'espace de 5 mois. Cela fait une moyenne de 40 films de cul par jour, c'est sportif", plaisante Nicolas Charlet. Une fois le visionnage accompli, la paire constitue un scénario sur base des séquences sélectionnées, environ 150 au final, une tâche qui leur prend quatre autres mois. Au bout du compte, le processus s'apparente à une vraie gestation confirmée par la tendresse avec laquelle les deux réalisateurs évoquent leur bébé. "C'est un véritable univers qui s'est offert à nous, analyse Bruno Lavaine. On a travaillé sur des films produits entre 1972 et 1994, soit l'âge d'or de l'industrie pornographique à Los Angeles. Le meilleur y côtoie le pire. À l'intérieur du sous-genre qu'est le film de fesses sont enchâssés d'autres sous-genres, comme l'enquête policière, la parodie, le sport ou la thématique de l'espace." Au fil des visionnages, Charlet et Lavaine sont frappés par la logique de productivité à l'oeuvre. "Il y a une véritable folie qui règne à l'époque, les réalisateurs tournaient à la pelle. Du coup, qu'il s'agisse de ficus ou de vaisseaux en balsa, les décors déjantés étaient réutilisés dans plein de contextes différents, cela se repère facilement. Les acteurs, pour leur part, gardaient exactement la même tête, peu importe qu'ils figurent dans un long métrage de science-fiction ou dans un film censé se passer à l'époque des cavernes. Ces gars vivaient les tournages à fond. Quand ils conduisaient une navette spatiale, ils s'imaginaient vraiment sur orbite. Il est intéressant de constater par ailleurs que de nombreux techniciens d'Hollywood profitaient du genre pour arrondir leurs fins de mois. Du coup, certaines productions, tournées en 16mm, témoignent d'un soin tout particulier quant à la lumière ou à la mise en scène", précise Charlet. Après le temps de la création vient celui de la rencontre avec les spectateurs. Parallèlement à sa diffusion en novembre 2014 sur Canal+, le film -qui porte le nom de À la recherche de l'Ultra-Sexe- est projeté devant 500 personnes au Palais de Tokyo pour la soirée des 30 ans de la chaîne. Le succès est total. Ce que Charlet et Lavaine ont pressenti est entièrement partagé par le public. À la suite de cette reconnaissance, le long métrage est plébiscité à l'étranger, tant aux États-Unis qu'en Allemagne, pays où il cartonne. Pendant une année durant, les deux réalisateurs qui occupent une place à part dans le paysage cinématographique français vont présenter leur film aux quatre coins du globe et de la France, de Dunkerque à Montpellier. C'est que le film, comme le concède Lavaine, "occupe une case particulière dans leur carrière". Il précise: "Ultra-Sexe, c'est tout ce que l'on aime: le sexe, l'humour, le doublage, le vintage." Pour pimenter les séances, le duo imagine une performance pas banale qui déclenche l'hilarité générale. "On a exploité l'image d'un personnage hallucinant croisé dans Cinderella 2000, une comédie musicale porno-futuriste. Une sorte d'extra-terrestre, double solitaire des Daft Punk, imaginé avant l'heure, que l'on a baptisé Robot Daft Peunk. On s'est fabriqué deux costumes comme lui pour improviser une chorégraphie mi-smurf, mi-Chantal Goya, accomplie dans une tenue 100% synthétique entièrement non-climatisée. À chaque fois, c'était une énorme rigolade dans des casques étouffants avec lesquels on ne voyait absolument rien", détaille Charlet. Grisé par la spirale de la popularité de À la recherche de l'Ultra-Sexe, Charlet et Lavaine se disent qu'il serait dommage d'arrêter l'aventure en si bon chemin. "Cette expérience nous a rapprochés du public. On voulait continuer à échanger avec lui, le retrouver après le film, partager tous ensemble... soit un peu l'esprit qui existait avant quand on allait mater à plusieurs un film de cul au cinéma", assure Bruno Lavaine. Ils se persuadent qu'ils n'ont pas été jusqu'au bout de l'idée. "On voulait donner naissance à des excroissances", complète Nicolas Charlet. La cellule à deux têtes conçoit alors le projet d'un livre, plutôt d'un "flimvre", comprendre un "assemblage d'un nombre non défini de pages, et également d'un film sous forme de DVD en dernière page". L'ouvrage hybride voit le jour en octobre 2016. Il paraît, c'est une première, aux éditions Nova, première aventure éditoriale de la célèbre radio parisienne. Celle-ci a suivi, les yeux fermés, les deux auteurs dans ce délire aux allures de roman-photo ponctué par les papillons de charcuterie du chef Inaki Aizpitarte ou le "Suze-Boul'", un cocktail imaginé par Eric Fossard du bar Le Coq à Paris. Dans la foulée des différentes déclinaisons sur le thème, Charlet et Lavaine en ont imaginé une dernière dont le propos dépasse la drôlerie. Elle est née de leur passion commune pour la photographie, leur premier terrain d'exploration visuelle. Lors de leur tournée aux États-Unis, les deux inséparables se sont mis en tête de donner une vie autonome au personnage de Daft Peunk. "On a tout de suite pensé à une série, on voulait raconter quelque chose à travers plusieurs scènes. Daft Peunk nous a semblé intéressant. Venu de l'extérieur, il a en lui cette capacité à nous faire regarder autrement le monde qui nous entoure. On est parti d'un scénario qui raconterait sa vie fictive d'exilé sur terre, après qu'il se soit échappé du film. Les shootings ont été réalisé par nous à Austin et à Los Angeles. Il n'y avait pas d'équipe, seuls des "fixers" qui repéraient des lieux pour nous", font-ils remarquer en choeur. C'est précisément cette série d'images -25 compositions en format 20 x 30 cm et 80 x 120 cm, ainsi qu'une collaboration inédite avec Atelier Relief réputé pour son concept unique de décadrage de l'image- qui sera exposé à partir du 16 mars à Ixelles. En guise de références, les deux intéressés citent le norvégien Lars Tunbjörk ou encore le britannique Martin Parr. Présentées sans la moindre légende, les images se veulent d'une grande pureté, "belles et drôles à la fois". Un vrai défi doublé d'une position sur le fil, relevé avec succès, quand on sait combien l'humour et l'esthétique font figure de pôles irréconciliables sur la boussole du bon goût tel que nous leconcevons. ROBOT DAFT PEUNK - FIRST STEP ON EARTH, DE NICOLAS CHARLET ET BRUNO LAVAINE, 20 RUE VILAIN XIIII, À 1050 BRUXELLES. DU 16/03 AU 15/04. WWW.ATELIER-RELIEF.COM