Comment Jeen-Yuhs croque Kanye West

Kanye, NY State of mind. © Netflix
Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Quelques jours avant la sortie annoncée d’un nouvel album, Kanye West a droit à son documentaire-fleuve, découpé en trois parties et diffusé sur Netflix.

C’était probablement inévitable. Au moment où le documentaire est devenu le dernier joujou préféré de l’industrie musicale, Kanye West ne pouvait manquer à l’appel. Découpé en trois parties, Jeen-Yuhs: a Kanye Trilogy vient de débarquer sur Netflix. Comme c’est de plus en plus souvent le cas, le docu arrive juste avant un nouvel album: la suite de Donda, paru l’an dernier, est attendue pour ce 22 février. À moins évidemment que Ye -son nom officiel, depuis un changement d’état civil acté par la justice, en octobre 2021- ne se lance à nouveau dans des changements de dernière minute, comme il en a pris l’habitude… Ces dernières années, le comportement erratique du rappeur a fait couler beaucoup d’encre. Taper le nom de Kanye West sur la barre de recherche actualités de Google revient à lancer une longue liste de controverses et de bisbrouilles plus ou moins vaines… Les réalisateurs du documentaire n’ont d’ailleurs pas été épargnés par le trollage en roue libre de la star. À quelques jours de la diffusion de la docu-série, Ye réclamait ainsi encore le final cut, et évoquait le nom de Drake pour s’occuper de la voix off du récit…

Pas sûr que Coodie (Clarence Simmons Jr.) et Chike (Ozah) aient vraiment été surpris… Pour le suivre depuis longtemps, ils sont bien placés pour savoir que rien n’est jamais simple avec Mr. West. Quand Coodie fait sa connaissance, il n’est encore qu’un jeune producteur hip-hop de Chicago. Mais déjà, son énergie et son entêtement impressionnent. Au point que Coodie se décide à lâcher sa carrière de comédien pour commencer à filmer le jeune loup, suivant son ascension pas à pas. L’idée initiale était d’ailleurs de sortir un film beaucoup plus tôt -en 2006, juste après le Grammy décroché par Kanye West pour l’emblématique The College Dropout, son premier album. Mais l’emballement sera tel que le succès éloignera les camarades du début… Ce n’est qu’une décennie plus tard que le projet sera relancé et que les réalisateurs reprendront le fil de l’histoire de l’une des plus grandes icônes pop du XXIe siècle…

Kanye et Donda West, devant le pavillon familial.
Kanye et Donda West, devant le pavillon familial.

Le géant et le miroir

Précisons: au moment de boucler ces lignes, seul le premier des trois épisodes, long d’une heure et demie, a été mis en ligne pour la presse. Il s’attarde sur la rencontre avec Kanye West, ses premiers succès en tant que producteur, et surtout ses démarches pour se faire signer dans une maison de disques. On est alors au début des années 2000. Le jeune rookie vient de déménager de Chicago pour New York. Il a beau avoir produit un track pour Jay-Z (Izzo), il doit encore épeler son nom au téléphone -« Cayenne West, vous dites? » Malgré tout, Kanye est déjà Kanye: confiant jusqu’à l’arrogance, drôle jusqu’au ridicule. On le voit ainsi débarquer dans les bureaux de Roc-A-Fella, le label de Jay-Z. Déboulant à l’improviste, il frappe à chaque porte. Dès qu’il le peut, il squatte un lecteur CD et joue l’un de ses morceaux, devant les employés, mi-médusés, mi-amusés. Parfois, il jette un oeil à la caméra, sûr de son effet. Ce jour-là, cependant, il repart les mains vides. Plus tard, lors d’une interview avec un journaliste, on comprend que Kanye West a un problème d’image: issu de la classe moyenne, le rappeur fait encore un peu tache dans une scène hip-hop qui valorise énormément le côté « street ». Courtisé à la fois par Roc-A-Fella et le label indé Rawkus, à l’image plus « cérébrale », il n’a pas encore eu l’occasion de proposer sa synthèse expérimentale d’un rap à la fois authentique et pop.

Malgré cela, Kanye West n’a jamais l’air de vraiment douter. Cette confiance, on comprend vite où il la trouve. Sa mère, Donda, professeure d’anglais à l’université, apparaît comme l’un des personnages principaux de ce premier épisode. Une présence maternelle à la fois réconfortante et stimulante, invariablement chaleureuse là où son fils unique semble souvent dévoré par ses ambitions. Dans l’une des séquences les plus touchantes, Donda West tente ainsi la parabole pour, à la fois, rassurer et prévenir son gamin, aspirant star: « Ça ne peut que marcher, tu vas voir. Mais je devais quand même te dire un truc important: même si je sais que tu es quelqu’un de humble, tu as aussi beaucoup de confiance en toi, jusqu’à passer parfois pour arrogant. Alors c’est important de se rappeler que… le géant regarde dans le miroir mais ne voit rien… » À la mort de sa mère, en 2007, suite à des complications post-opératoires liées à une chirurgie esthétique, alors qu’elle n’était âgée que de 58 ans, Kanye West ne sera plus jamais le même…

« Missing the old Kanye. »

Bien sûr, ce drame intime n’explique pas tout. Il n’est pas davantage un scoop. À vrai dire, on n’est même pas certain que le documentaire en contienne beaucoup -après tout, West n’a jamais hésité à s’étaler, y compris dans ses moments les plus chaotiques. C’est d’ailleurs sans doute un peu le problème de Jeen-Yuhs. Alors que Kanye West n’a cessé d’alimenter la polémique, jusqu’à l’absurde, on sera tenté de chercher des explications dans les trois volets proposés. En reprenant le fil dès le départ pour remonter jusqu’à aujourd’hui, serait-il possible de mieux comprendre à la fois le génie, incontestable, du rappeur, mais aussi ses dérives? Pas sûr.

Au moins, Jeen-Yuhs permet-il de retrouver la première version de Kanye. L’esprit déjà insolent, mais pas encore vrillé par l’hypercélébrité. Au cours du premier épisode, on voit l’un de ses anciens mentors, le producteur Dug Infinite, lui reprocher de l’avoir trahi. On imagine qu’aujourd’hui, le rappeur aurait répliqué en mettant le feu sur Twitter ou Instagram. Au lieu de ça, visiblement touché, il s’empresse de rejoindre l’aîné pour discuter avec lui, sur le bord du trottoir. Missing the old Kanye

Jeen-Yuhs: a Kanye Trilogy, disponible sur Netflix. ***(*)

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