Sylvestre Defontaine: « Ça m’énerve quand les gens disent que la RTBF fait n’importe quoi »

Sylvestre Defontaine, incitateur culture à la RTBF. © Jean-Michel Byl
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Qu’est-ce qu’il fait? Qui c’est celui-là? Depuis quelques mois, Sylvestre Defontaine remplace Hakima Darhmouch à la direction des programmes culturels de la RTBF.

En 2018, il est passé de Pure (jadis FM) à la thématique Culture et Musique de la RTBF devenant pendant trois ans l’adjoint d’Hakima Darhmouch. Cela fait 17 ans déjà que Sylvestre Defontaine est entré à Reyers. Journaliste et animateur, il est aujourd’hui à la tête des programmes culturels ertébéens. « Avant, on avait la radio, la télé et le Web qui étaient trois canaux avec trois entités qui produisaient et diffusaient. Aujourd’hui, on a les entités de diffusion qui sont les différentes chaînes réparties en publics et on a une entité de production qui produit pour toutes les plateformes possibles. Elle est construite autour de six thématiques. « Société, connaissances et modes de vie », « divertissement », « fiction », « info/sports », « service aux publics » (messe, emploi, radio guidage) et enfin la nôtre: « culture, musique et patrimoines ». »

Ces services produisent des contenus pour toutes les chaînes, toutes les marques, toutes les plateformes de la RTBF. « Je bosse avec des « producteurs 360 » qui produisent autant pour la radio que pour le Web et que pour la télé. Je n’ai rien à voir avec l’airplay de Tipik ou la diffusion de tel ou tel artiste en radio. Ici, on produit du contenu qui n’est pas du flux. Des émissions comme Entrez sans frapper, Stoemp, pèkèt… et des rawettes ou feu D6bels par exemple… » Cinquante personnes travaillent à temps plein à la thématique et autant d’indépendants. « Perso, je dois faire attention à ce que toute une série de paramètres soient cochés. Proposer de la culture pour tous. Sur toutes les plateformes. Avec des codes qui correspondent. Parler le plus possible des artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles… » Changement de programme? L’émission musicale D6bels -paix à sa modeste âme- a disparu des grilles en juin 2021 et a été, dans un premier temps, remplacée par Tipik Live Room. « Les personnes qui disent « vous avez arrêté D6bels » sont celles qui te reprochent de payer aussi cher un programme qui touche un si petit nombre de gens… Ça m’énerve quand les gens disent que la RTBF fait n’importe quoi. C’est très contrôlé dans le sens positif du terme. Il y a un véritable souci de coller au public et au secteur. On se base sur des enquêtes, des chiffres. Et on doit rendre beaucoup de comptes. Au CSA. Et régulièrement suite à des interpellations parlementaires. Bref. Désormais, on va proposer un live toutes les semaines en fin de Culture Club. »

« N’ayez pas peur »

Récemment repensé et relooké (les audiences étaient à la dérive), Culture Club est, comme Plan Cult, un programme touche-à-tout. Les émissions centrées autour d’une seule discipline artistique se font de plus en plus rares. « On vit dans un monde comme ça. Un monde où la musique utilise le vecteur du jeu vidéo pour se diffuser. Un monde où les auteurs conçoivent des playlists pour accompagner leurs bouquins… La RTBF doit être dans l’air du temps par rapport à ces consommations médiatiques. On sait bien que les gens regardent la télé avec leur téléphone en main et shazament… On vit dans un univers où tout se mélange. »

Pour Sylvestre Defontaine, son boulot, c’est de pousser les gens à aller dans les salles de spectacles, à regarder des films, à acheter des livres… « Proposer une curation de tout ce qu’il y a autour de nous pour qu’ils puissent à un moment y avoir accès. » On peut se demander s’il incombe à la RTBF de défendre les têtes de gondole de chez Carrefour. « Il ne m’appartient pas de déterminer si un artiste a besoin ou pas d’être exposé sur la RTBF. Ce que je peux dire c’est que ces projets reposent sur des écosystèmes qui font travailler des gens. Et que les bénéfices dégagés par des trucs main-stream sont réinjectés dans le développement. Même si c’est moins le cas aujourd’hui. C’est un peu comme dans les soirées. Si tu passes uniquement des morceaux que les gens ne connaissent pas, personne n’ira sur la piste de danse. C’est une caricature. Mais une de nos missions, c’est le divertissement. Et le divertissement ne touche pas toujours la zone du cerveau qui te fait le plus réfléchir. Ça permet aussi aux gens d’arriver sur un média et d’y rester pour voir autre chose. On peut appeler ça des locomotives, des produits d’appel. Notre mission est de proposer du divertissement et d’exposer des choses moins connues. Après, c’est une question de proportion. »

Dans son esprit, Culture Club justement vise les jeunes, entre 25 et 35 ans avec un coeur de cible à 30. Mais un public pas nécessairement spécialisé en culture. Là où Plan Cult aborde des sujets destinés à des gens qui fréquentent les salles et le spectacle vivant. « C’est de l’argent public. J’en ai bien conscience. Et donc on ne fait pas n’importe quoi. Ce qui compte c’est d’ancrer les programmes dans la réalité concrète des gens. Il y a une expo d’Elzo Durt à LaVallée pour l’instant. Les gens ne connaissent pas. Mais quand ils voient, ils trouvent ça génial. On va l’évoquer dans Culture Club mais on va aussi le montrer. Quand on parle d’être abordable, on parle de porte d’entrée. De décloisonner. Il faut expliquer, exemplifier. Quand on a évoqué Keith Haring, j’ai demandé qu’on montre le verre Quick. C’est idiot mais ça permet d’accrocher. »

Defontaine épingle Bagarre dans la discothèque, l’émission de Jérôme Colin sur La Première. Elle fait s’opposer des gens tantôt sur la meilleure chanson dont le titre comprend une insulte, tantôt sur le meilleur personnage de fiction inventé dans un morceau. « Je trouve que c’est amener la culture d’une autre manière. C’est un jeu. Il y a toujours quelque chose à retenir. Une touche d’humour. C’est de la culture ludique. De la découverte qui n’est pas dans l’exclusion. »

Licencié en information et communication (avec diplômes complémentaires en anthropologie et sociologie), Sylvestre le Rumois a travaillé dans une maison de jeunes de Tournai dont il a assuré la programmation culturelle. « Ce que j’en ai retenu, c’est que tu ne dis pas à un jeune: « Allez, on va au spectacle ». Mais dès que tu invites le comédien à venir se présenter, expliquer la démarche, ça change tout… On a une mission éducative. Je veux qu’on entende les artistes parler, dire aux gens: « N’ayez pas peur ». »

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