Mercredi 6 mars. Il n'est pas loin de 20h, quand le bus de la Stib quitte le square Sainctelette pour bifurquer vers la droite. Une demi-heure plus tôt, la cinquantaine de passagers a embarqué, sans aucune idée de la destination finale. En longeant les quais, ils commencent seulement à comprendre. C'est bien au Kanal-Centre Pompidou qu'ils ont rendez-vous. Pas pour un remake de La Nuit au musée, non. Mais bien pour inaugurer la nouvelle formule de Décibels, l'émission live de la RTBF.
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Mercredi 6 mars. Il n'est pas loin de 20h, quand le bus de la Stib quitte le square Sainctelette pour bifurquer vers la droite. Une demi-heure plus tôt, la cinquantaine de passagers a embarqué, sans aucune idée de la destination finale. En longeant les quais, ils commencent seulement à comprendre. C'est bien au Kanal-Centre Pompidou qu'ils ont rendez-vous. Pas pour un remake de La Nuit au musée, non. Mais bien pour inaugurer la nouvelle formule de Décibels, l'émission live de la RTBF. C'est en effet dans l'ancien garage Citroën, que le format musical a décidé d'opérer officiellement sa mue. La veille, ce sont Juicy et le Français Lord Esperanza qui ont essuyé les plâtres; ce soir, c'est au tour des Anversois hip-hop de Blackwave et à Alice On The Roof de s'essayer à Décibels version 2.0. Après pas loin de dix ans d'activité, l'émission avait besoin d'un rafraîchissement. À la faveur de la réorganisation en cours du côté de Reyers, il était même devenu indispensable. La formule a donc été revue. Et le changement s'annonce radical... Alors que les fans de Blackwave patientent dans le coin restauration du musée ou font la file au photomaton, Alice On The Roof vient seulement de terminer son soundcheck. Son public à elle doit arriver un peu plus tard, en deuxième partie de soirée. En outre, il devra patienter: les opérations ont pris un peu de retard. Appelez ça des maladies de jeunesse. Il faut dire que les mises en place sont conséquentes. Blackwave est arrivé en mode full band -les deux rappeurs, batterie, basse, guitare, cuivres, clavier. Et Alice On The Roof elle-même a prévu claviers, cordes, etc. "On avait envisagé d'ouvrir 20 lignes. Mais Alice nous a demandé si il était possible d'en disposer de 40...", explique Sylvestre Defontaine. L'ex-animateur de Pure n'a pas hésité bien longtemps: récemment nommé responsable des contenus pour le pôle "jeunes adultes" de la RTBF (lire plus loin), il tient à mettre tous les atouts de son côté... Chapeautée par Hakima Darhmouch, la responsable culture et musique, la nouvelle version de Décibels, c'est un peu son bébé. Et ces deux premières soirées au Kanal, son baptême du feu. Difficile d'ailleurs d'imaginer lieu plus symbolique pour enclencher la mutation. Fini la Ferme du Biéreau, à Louvain-la-Neuve, où l'émission live de la RTBF avait pris ses habitudes. Pour son relifting, elle revient à Bruxelles, et s'est trouvé comme décor un ancien garage reconverti en musée contemporain: les poutres en bois de la grange ont laissé place au béton et aux espaces industriels bruts de décoffrage. Il n'y a même plus de scène à proprement parler. Au premier étage du bâtiment, le groupe Blackwave et Alice On The Roof joueront à hauteur du public, dans un décor minimaliste: plafond bas, fenêtre donnant sur la ville, tandis que des néons verticaux circonscrivent l'espace, tout en accentuant la profondeur de champ. "Le but était de se retrouver dans un endroit brut, sans artifice, et qui en même temps ait vécu. On voulait aussi éviter d'atterrir dans une salle existante. Notamment parce que je ne voulais pas donner l'impression que c'était simplement un concert filmé. Cela peut paraître idiot, mais si vous voulez voir un concert, il faut aller en salle, c'est là que cela se passe. Avec Décibels, on propose autre chose." Que "l'action" se déroule à Bruxelles n'est pas tout à fait innocent non plus. "On ne pourra plus rétorquer que c'est compliqué de courir jusqu'à Louvain-la-Neuve. On se rapproche aussi des lieux de concerts: pourquoi pas imaginer voir les artistes enchaîner et venir jouer une "after"? Tout a été pensé et construit pour qu'il y ait le moins d'arguments techniques en notre défaveur..." Décibels n'est pas pour autant "ancré" au Kanal. Seuls les huit premiers numéros y seront enregistrés. Ensuite, il faudra trouver un autre endroit. Nomade, l'émission ne se facilite pas la tâche. "J'ai beaucoup entendu ça en effet, sourit Sylvestre Defontaine. Mais je voulais que ce soit différent. Je respecte fort le travail qui a été fait avant. Mais cela correspondait à une époque de la RTBF, et à une certaine consommation de la télé qui est aujourd'hui en train de complètement changer." D'où une nouvelle manière d'envisager Décibels... Le changement n'est pas que cosmétique -à l'image du fameux "6" présent dans l'ancienne graphie de l'émission, aujourd'hui disparu: "La plupart voulaient le garder, mais personne ne pouvait m'expliquer ce qu'il signifiait: on l'a enlevé." Pas de chichis, c'est un peu le mot d'ordre, raccord avec une version qui se veut plus simple, "authentique" et directe. À cet égard, le changement le plus spectaculaire est sans doute l'absence de présentateur. Il reste bien un journaliste -notre confrère Nicolas Alsteen, pour ne pas le nommer- qui réalise des interviews des artistes pendant l'après-midi. Par contre, plus personne ne présente directement l'émission. "Ce n'est pas du tout un désaveu du boulot de Fanny Gillard, qui oeuvrait jusqu'ici. C'est juste que cela ne fait pas partie de la nouvelle "écriture" de l'émission, qui cherche à diminuer au maximum les barrières entre les spectateurs et l'artiste. On veut vraiment que le public s'accapare le programme. Il n'y aura plus d'intervenant visible à l'écran, ni même au générique. J'entends certains dire que le résultat sera trop désincarné. C'est exactement le contraire! On veut rendre l'émission la moins artificielle possible. À l'image du rapport entre l'artiste et ses fans, qui se fera de la manière la plus simple qui soit." De fait, ce soir-là, une fois les cinq titres enregistrés, les rappeurs de Blackwave prendront le temps de discuter, d'enchaîner les selfies. Ce genre de scène est évidemment filmée (tout comme le trajet en bus, par exemple) et sera déclinée par ailleurs. Notamment, voire surtout, sur le Web. Car si la version télé Décibels change de visage, elle ne sera surtout plus qu'une facette de l'émission, parmi d'autres. "On a réfléchi Décibels comme un projet transmédia, d'abord pensé pour le Web, mais avec des standards de qualité de la télé." Plus question donc de venir filmer quelques images avec un smartphone pour alimenter Internet. Désormais, le traitement Web est aussi important que le passage sur la télé "linéaire". Dans le cas de l'émission musicale, le rapport s'est même inversé. Après avoir été diffusés sur l'antenne de Pure (le vendredi), les concerts seront d'abord lâchés sur la plateforme Auvio (le dimanche) avant d'atterrir sur la Deux le mercredi. Une petite révolution, qui, à partir d'un même contenu, devra multiplier les formats: interviews longues ou XS disponibles sur Auvio, version podcast sur Pure, chansons live disponibles "à l'unité" sur YouTube, questions posées par les fans à l'artiste sur Instagram, etc. "Ce qui impose pas mal d'agilité et de souplesse aux équipes. Et de boulot, forcément: le mien étant notamment que cela ne fasse pas déborder la charge de travail. Mais c'est une période très excitante. Il y a d'ailleurs une vraie demande pour faire évoluer les choses, expérimenter. On change d'état d'esprit. Aujourd'hui, il est tout aussi noble de travailler pour la télé que pour le Web. Si on n'a pas compris ça, on est mort."