Que retenir du Festival de Marseille et de la Biennale Teatro de Venise ?

C’est l’été des festivals. De Venise à Avignon, en passant par Châlon, Chassepierre ou Arles. On s’y promène, histoire de vérifier que les arts de la scène sont toujours vivants, criants, dénonçants, déconcertants. Allez, venez, on vous y emmène. A Venise et Marseille, pour (bien) commencer.

« Les Belges ont imposés leur patte ici. Pas seulement leur théâtre, mais leur ouverture aux autres mondes, aux autres façons d’être en scène. » C’est Julie, marseillaise d’adoption, qui s’exprime ainsi, au lendemain de « Après le silence », de Christiane Jatahy, présenté au festival de Marseille ces 1 et 2 juillet. Il faut préciser que le festival de Marseille a été dirigé jusqu’en 2021 par Jan Goossens, anciennement directeur du KVS et actuellement en charge du renouveau culturel de Bruxelles, avec « Bruxelles 2030 », projet sur 10 ans lié à la candidature de la ville comme capitale européenne de la culture. 

Mais revenons à Marseille, et à son festival, où on a pu assister à cet « Après le silence », quelques jours seulement après que la metteuse en scène brésilienne, profondément liée au Théâtre National, aie reçu le Lion d’Or à la Biennale Teatro de Venise. Lionne d’Or avait cru entendre une collègue lors de cette cérémonie. Et ça lui colle pas mal à l’identité, Lionne, à Christiane Jatahy, elle qui crie, dénonce, rugit, dévoile. Si « Le présent qui déborde » investigait les camps de réfugiés, Palestine, Syrie, Grèce, et une peuplade d’Amazonie, pour dire la cruauté du déracinement et les recherches d’identités, « Après le silence » aborde, en film documentaire et théâtre documenté, les prémisses de l’esclavage noir au Brésil et de ses conséquences sur le racisme structurel. Tiré du roman « Torto arabi » de Itamar Viira Junior, lié au film « Cabra Marcado par Morrer » d’Eduardo Coutinho, la pièce, mélange hybridé de projection vidéo et de théâtre au plateau, tisse l’histoire de trois soeurs liées à la révolte  des corps, révolte des cris, révolte des invisibles en terre du Brésil. Le petit tout petit du village s’invite sur scène, les transes dépassent l’écran et se vivent dans la salle, pour mieux faire comprendre la douleur des déracinés, la douleur des incompris, la vie des douloureux, le combat de celles et ceux qui veulent, encore, surtout, continuer à vivre. Vraiment.  Le spectacle, fort et émouvant, sera présenté au Singel (Anvers) en octobre, puis au National (Bruxelles) en novembre. Il s’inscrit dans le travail main dans la main que la maison bruxelloise tisse avec cette artiste brésilienne. 

Venise en question

Retour à Venise où, à la suite du présent qui déborde, nous avons assisté à d’autres spectacles qui feront leur vie en Belgique.  Foresta, d’abord et avant tout, récit pluriel d’une génération qui se perd dans l’envie de vivre, le questionnement de poursuivre -comment?-, la douleur de s’enfermer dans des schémas éculés. Sur scène, quatre personnages joués par Léa Chanteau, Michele De Luca, Mizuki Kondo et Romain Pigneul, sous l’oeil d’Olmo Missaglia . Soit cinq co-auteurs d’une fable pétrie de questionnements sur notre monde, et sur la façon de faire monde. Courir, toujours plus vite, à l’image de ce jeune salarié Starbucké? Courir, toujours plus efficace, à l’image de cette japonaise qui saute de casting en casting, parce qu’elle chante bien, mais qui désespère de revoir les forêts et le calme de son enfance? Courir, comme un fou, comme une folle, comme quelque’un.e qui aurait perdu sa raison, sa mission… C’est ce triste, funeste mais réjouissant, finalement, Foresta qui nous le raconte, plateau nu ou presque, personnages plus que présents, plumes et sensations à foison. Le spectacle, lauréat de la Biennale College Teatro – prix pour les metteur.e.s en scène de moins de 35 ans- fera sans aucun doute un tour par chez nous, lui qui a été soutenu par Les Tanneurs, le Bamp; le Wolubilis et la Cocof.

Venise vénale

Autre lieu, autre ambiance. Celle du « Bref entretien avec des hommes hideux » que nous dresse Yana Ross. C’est par le plateau qu’on entre dans la salle de spectacle. Un couple baise à deux mètres de nous et ce n’est pas du théâtre : ces comédiens sont acteurs porno. La pièce traite de l’indicible, de cette douleur patente. et vers laquelle notre monde se dirige, de la déshumanisation. Retirer à l’homme son essence même, et on fonce droit dans le mur. C’est de ça qu’il est question, façon crash test, dans la pièce de Yana Ross. Pierre Thys, directeur du Théâtre National, a découvert son travail à Zurich. Il a rit, il a aimé cette énergie dépensée sans compter, il a décidé de l’amener à Bruxelles en avril de l’année prochaine. Ce texte dont la metteuse en scène affirme qu’il « l’a faite jouir quand elle l’a lu, parce que ce mec est un génie, qu’il a tout vu avant tout le monde, et qu’il faut faire voir ces mots. » Mais ces mots sont dans la langue de Goethe, et au lendemain de la représentation vénitienne, Pierre et Yana se demandaient encore comment les faire résonner au mieux pour le public bruxellois. Sous-titre épurés? Enregistrement audio live? Réponse du 13 au 15 avril.

Venise apaisée

Et c’est sur le cocon enrobant de Loco que notre festival s’est terminé. On ne doit plus raconter le travail de Belova/Iacobelli, qui met en scène et en corps des marionnettes propulsées par l’énergie et la vie de comédiennes perforeuses. Ici, c’est le Journal d’un fou qu’il nous est donné de voir. Environnement sombre, lit sur scène, aller retour entre l’appartement d’un fonctionnaire et son bureau à l’administration. Aller retour dans sa vie, dans sa tête, dans ses amours. La pièce s’article autour de cette marionnette aussi vraie qu’émouvante. Le public ne s’y est pas trompé, debout à la fin de ces soixante minutes de poésie pure. On reviendra à Venise. Mais on attendra surtout les pièces qu’on y a vues, à  Bruxelles et en Wallonie. Pour prendre le temps de cette respiration du monde que nous offre le théâtre. Ici, là, maintenant, demain. Et pour toujours.

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