Si Medicine for Melancholy, son premier opus, était passé quelque peu inaperçu, Barry Jenkins s'est largement rattrapé par la suite, décrochant la timbale en 2016 sous la forme d'un Oscar du meilleur film dès son second long métrage, Moonlight, avant d'enchaîner, trois ans plus tard, avec une lumineuse adaptation du roman If Beale Street Could Talk, de l'écrivain militant afro-américain James Baldwin. Un mélodrame où il portait à incandescence son style au maniérisme assumé, les amours contrariées de Tish et Fonny trouvant, devant sa caméra ondoyante, une dimension politique manifeste, rehaussée d'une expérience sensorielle et esthétique rare. Le couple de Beale Street se débattait dans une Amérique des années 70 où le racisme, la discrimination et l'injustice avaient pignon sur rue. Jenkins remonte aux sources du mal, et à son expression la plus exacerbée dans The Underground Railroad, vaste fresque déployant sur dix épisodes, tous réalisés par ses soins, l'Histoire de l'Amérique esclavagiste. Un récit de bruit, de fureur, de larmes et de sang, mais aussi d'une sidérante et paradoxale beauté.
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Si Medicine for Melancholy, son premier opus, était passé quelque peu inaperçu, Barry Jenkins s'est largement rattrapé par la suite, décrochant la timbale en 2016 sous la forme d'un Oscar du meilleur film dès son second long métrage, Moonlight, avant d'enchaîner, trois ans plus tard, avec une lumineuse adaptation du roman If Beale Street Could Talk, de l'écrivain militant afro-américain James Baldwin. Un mélodrame où il portait à incandescence son style au maniérisme assumé, les amours contrariées de Tish et Fonny trouvant, devant sa caméra ondoyante, une dimension politique manifeste, rehaussée d'une expérience sensorielle et esthétique rare. Le couple de Beale Street se débattait dans une Amérique des années 70 où le racisme, la discrimination et l'injustice avaient pignon sur rue. Jenkins remonte aux sources du mal, et à son expression la plus exacerbée dans The Underground Railroad, vaste fresque déployant sur dix épisodes, tous réalisés par ses soins, l'Histoire de l'Amérique esclavagiste. Un récit de bruit, de fureur, de larmes et de sang, mais aussi d'une sidérante et paradoxale beauté. Inspiré du roman éponyme de Colson Whitehead, une oeuvre d'une puissance exceptionnelle récompensée par le prix Pulitzer en 2017 parmi d'autres distinctions, The Underground Railroad s'ouvre, peu avant la guerre de Sécession, dans une plantation de coton de Géorgie. C'est là que vit, ou plutôt survit, Cora (Thuso Mbedu), jeune esclave tôt abandonnée par sa mère, Mabel (Sheila Atim), et confrontée sans relâche à une violence dont elle est tantôt l'objet, tantôt la témoin. Jusqu'au jour où répondant à l'appel de Caesar (Aaron Pierre), l'un de ses compagnons d'infortune, elle décide de fuir cet horizon de sauvagerie et de désolation, avec bientôt à ses trousses Arnold Ridgeway (Joel Edgerton), un chasseur d'esclaves obstiné. Destination l'Underground Railroad -soit, historiquement, le réseau de routes, itinéraires de refuges clandestins utilisés par les esclaves afro-américains pour tenter de gagner, avec le concours d'autres Noirs rejoints par des abolitionnistes blancs, des terres plus hospitalières. Toile trouvant, dans le roman comme à l'écran, une expression littérale sous la forme d'une ligne de chemin de fer à l'existence tenue secrète s'insinuant dans les entrailles de la terre. "Si vous voulez voir ce qu'est vraiment ce pays, y a rien de tel qu'un voyage en train. Regardez au-dehors quand vous filerez à toute allure, vous verrez le vrai visage de l'Amérique", les avait avertis le passeur au moment d'embarquer. Celui que découvre Cora n'est guère beau à voir, son odyssée prenant des allures de plongée au coeur des ténèbres, tandis que les stations défilent, qui sont autant d'États du Sud donnant leur nom aux chapitres successifs de la série. Avec partout une même réalité crue bien qu'adoptant des contours différents, comme autant de facettes de l'expérience afro-américaine, ses épreuves et ses désillusions: programme de stérilisation systématique des femmes noires dans une Caroline du Sud plus libérale et accueillante en apparence; "Freedom Trail", révélant, dans une pâleur spectrale, les corps de Noirs pendus -esclaves en fuite ou affranchis- en Caroline du Nord; litanie d'atrocités à caractère raciste accompagnant la traversée d'un Tennessee en cendres... Sans que la détermination de Cora s'en trouve altérée, qui conduit la jeune fille à toujours reprendre son voyage au bout de la nuit américaine. Pas plus d'ailleurs que l'opiniâtreté de Ridgeway, poursuivant sa traque obsessionnelle au nom de "l'impératif américain" et du suprémacisme blanc, en étant flanqué de Homer (Chase W. Dillon), son curieux assistant, un gamin noir sapé comme un prince, et faisant preuve, en toutes circonstances, d'une équanimité glaçante. Découpé en chapitres constituant autant d'épisodes pour ainsi dire autonomes, le roman de Colson Whitehead se prêtait idéalement à une adaptation en série. Barry Jenkins y apporte quelques variations ponctuelles, mais en respecte à la fois la teneur et le découpage, restituant l'ampleur tragique du récit, tout en évitant, dilation du temps et densité des personnages aidant, de faire de The Underground Railroad un catalogue des horreurs qui serait vite apparu lassant et un peu vain. Non que le réalisateur n'édulcore en rien le propos, mais s'il y a là des scènes d'une stupéfiante brutalité, il en contrebalance le réalisme et la dureté en ménageant des ouvertures fantasmagoriques, celles auxquelles invitait, du reste, la métaphore ferroviaire. Non sans adopter à l'occasion un point de vue subjectif, s'insinuant au coeur des pensées et souvenirs venus hanter Cora dans sa course vers la liberté, en autant d'appels fantasmatiques auxquels un environnement spectral par endroits apporte un prolongement comme naturel. Le résultat à l'écran se révèle proprement envoûtant, Jenkins transcendant la chronologie narrative pour immerger le spectateur au coeur d'un cauchemar qu'il traduit dans un geste esthétique audacieux auquel tant la photographie de James Laxton, son collaborateur depuis les débuts, que la musique de Nicholas Brittel, qui les a rejoints à partir de Moonlight, apportent un lyrisme funèbre. L'inépuisable quête de Cora -incarnée dans un mélange approprié d'aplomb, de colère et de désarroi par l'actrice sud-africaine Thuso Mbedu- y acquiert une dimension quasi mythique (jusque dans sa confrontation avec Ridgeway, auquel Joel Edgerton apporte la complexité et l'opacité requises), sans que la caméra ne se détourne pour autant d'une réalité âpre. Barry Jenkins trouve dans cet équilibre matière à une fresque d'une exceptionnelle intensité, expérience sensorielle remontant aux sources du "péché originel américain" pour laisser, entre émotion et justesse du regard, une marque indélébile sur le spectateur. Magistral.