Scène vécue. On en est au 8e ou 9e épisode (sur 10) de la série Your honor. Autrement dit, déjà loin dans ce bras de fer palpitant entre un juge intègre tentant de sauver sa peau et celle de son fils, quitte à piétiner ses principes, et un parrain local prêt à tout pour venger son propre rejeton, mort dans un accident provoqué par un conducteur qui a pris la fuite. Sans atteindre des sommets d'originalité, le scénario joue habilement de la frontière entre le Bien et le Mal, et on savoure la prestation impeccable de Bryan Cranston, qui maîtrise parfaitement le conflit de conscience depuis Breaking Bad.

Tout indique que l'histoire se déroule dans le monde d'avant. Pas de masques à l'horizon, pas de pot de gel à l'entrée du tribunal, pas de distanciation sociale, pas de confinement, pas de couvre-feu. Même les coiffeurs sont ouverts. Passé l'effet de surprise de voir des gens se toucher, s'enlacer, se rassembler, on se laisse donc chatouiller les nerfs par les multiples rebondissements de l'intrigue.

Et puis voilà que, sorti de nulle part et alors que le scénario aborde la dernière ligne droite, le juge Michael Desiato invoque la pandémie pour justifier que le procès du deuxième fils du mafieux, soupçonné d'avoir assassiné en prison un Noir que tout désignait comme le chauffard, se déroulera à huis clos. Une figurante apparaît aussitôt masquée dans le cadre. Mais c'est bien la seule et pour le reste, pas vraiment de changement. Les personnages principaux continuent à vivre comme si le Covid n'existait pas.

Une intrusion artificielle de l'actualité dans une série qui se voulait jusque-là intemporelle. D'autant plus incongrue qu'elle n'apporte rien au récit. Sinon de l'ancrer vaguement dans le monde actuel. Mais on a plutôt l'impression d'assister à un bug spatio-temporel, comme si le futur déboulait brusquement dans le présent indéfini de la série.

Les scénarios doivent-ils automatiquement intégrer le Corona et tous ses artefacts si l'histoire se déroule de nos jours?

Cette maladresse traduit le malaise de l'industrie du cinéma et des séries face à la pandémie. Les scénarios doivent-ils automatiquement intégrer le Corona et tous ses artefacts si l'histoire se déroule de nos jours, au risque de dater les films et d'ajouter de l'angoisse à l'angoisse? Ou, au contraire, doivent-ils considérer la crise sanitaire comme une parenthèse et inscrire leur propos dans le temps long pour en préserver l'universalité, au risque cette fois de donner l'impression d'être déconnecté des préoccupations actuelles? "Difficile d'écrire en temps réel sur le Covid et de l'injecter, sans recul, dans nos projets", avoue Claire Burger (Party Girl, C'est ça l'amour) dans Télérama. La réalisatrice, qui est pourtant adepte d'un cinéma naturaliste, ne voit d'intérêt à faire référence au contexte sanitaire que si ça a un sens. "Les artistes ne sont pas des machines à digérer le monde à toute allure", plaide-t-elle.

Certaines séries qui se tricotent quasi en temps réel, comme Grey's Anatomy, ont pourtant rapidement intégré le Covid dans leur équation. Mais la plupart temporisent, hésitent, quitte à sembler de plus en plus en décalage avec la réalité. Pour les films et les séries de gros calibre, il faut aussi tenir compte de l'effet retard lié au temps de fabrication. Encore assez rares - Corona, le premier long métrage sur la pandémie est pourtant sorti dès avril 2020-, les films qui n'évitent pas le sujet devraient se multiplier à l'avenir. À l'image du récent Ours d'Or de Berlin, Bad Luck Banging or Loony Porn, qui joue à fond la carte coronavirus pour booster sa charge burlesque.

Et puis, même si les masques et les gels ne sont pas visibles à l'écran, ce n'est pas pour autant que l'ombre de la pandémie ne plane pas sur la réalisation. C'est flagrant avec l'une des sensations de ce début d'année, Malcolm & Marie, un pur produit du confinement même si rien n'indique que le huis clos a lieu aujourd'hui. Juste une question de fluide, d'urgence, et le fait que Sam Levinson, son réalisateur, met sur le tapis de cette comédie virtuose les grandes questions existentielles que l'on se pose quand on est seul face à soi-même.

Scène vécue. On en est au 8e ou 9e épisode (sur 10) de la série Your honor. Autrement dit, déjà loin dans ce bras de fer palpitant entre un juge intègre tentant de sauver sa peau et celle de son fils, quitte à piétiner ses principes, et un parrain local prêt à tout pour venger son propre rejeton, mort dans un accident provoqué par un conducteur qui a pris la fuite. Sans atteindre des sommets d'originalité, le scénario joue habilement de la frontière entre le Bien et le Mal, et on savoure la prestation impeccable de Bryan Cranston, qui maîtrise parfaitement le conflit de conscience depuis Breaking Bad. Tout indique que l'histoire se déroule dans le monde d'avant. Pas de masques à l'horizon, pas de pot de gel à l'entrée du tribunal, pas de distanciation sociale, pas de confinement, pas de couvre-feu. Même les coiffeurs sont ouverts. Passé l'effet de surprise de voir des gens se toucher, s'enlacer, se rassembler, on se laisse donc chatouiller les nerfs par les multiples rebondissements de l'intrigue. Et puis voilà que, sorti de nulle part et alors que le scénario aborde la dernière ligne droite, le juge Michael Desiato invoque la pandémie pour justifier que le procès du deuxième fils du mafieux, soupçonné d'avoir assassiné en prison un Noir que tout désignait comme le chauffard, se déroulera à huis clos. Une figurante apparaît aussitôt masquée dans le cadre. Mais c'est bien la seule et pour le reste, pas vraiment de changement. Les personnages principaux continuent à vivre comme si le Covid n'existait pas. Une intrusion artificielle de l'actualité dans une série qui se voulait jusque-là intemporelle. D'autant plus incongrue qu'elle n'apporte rien au récit. Sinon de l'ancrer vaguement dans le monde actuel. Mais on a plutôt l'impression d'assister à un bug spatio-temporel, comme si le futur déboulait brusquement dans le présent indéfini de la série. Cette maladresse traduit le malaise de l'industrie du cinéma et des séries face à la pandémie. Les scénarios doivent-ils automatiquement intégrer le Corona et tous ses artefacts si l'histoire se déroule de nos jours, au risque de dater les films et d'ajouter de l'angoisse à l'angoisse? Ou, au contraire, doivent-ils considérer la crise sanitaire comme une parenthèse et inscrire leur propos dans le temps long pour en préserver l'universalité, au risque cette fois de donner l'impression d'être déconnecté des préoccupations actuelles? "Difficile d'écrire en temps réel sur le Covid et de l'injecter, sans recul, dans nos projets", avoue Claire Burger (Party Girl, C'est ça l'amour) dans Télérama. La réalisatrice, qui est pourtant adepte d'un cinéma naturaliste, ne voit d'intérêt à faire référence au contexte sanitaire que si ça a un sens. "Les artistes ne sont pas des machines à digérer le monde à toute allure", plaide-t-elle. Certaines séries qui se tricotent quasi en temps réel, comme Grey's Anatomy, ont pourtant rapidement intégré le Covid dans leur équation. Mais la plupart temporisent, hésitent, quitte à sembler de plus en plus en décalage avec la réalité. Pour les films et les séries de gros calibre, il faut aussi tenir compte de l'effet retard lié au temps de fabrication. Encore assez rares - Corona, le premier long métrage sur la pandémie est pourtant sorti dès avril 2020-, les films qui n'évitent pas le sujet devraient se multiplier à l'avenir. À l'image du récent Ours d'Or de Berlin, Bad Luck Banging or Loony Porn, qui joue à fond la carte coronavirus pour booster sa charge burlesque. Et puis, même si les masques et les gels ne sont pas visibles à l'écran, ce n'est pas pour autant que l'ombre de la pandémie ne plane pas sur la réalisation. C'est flagrant avec l'une des sensations de ce début d'année, Malcolm & Marie, un pur produit du confinement même si rien n'indique que le huis clos a lieu aujourd'hui. Juste une question de fluide, d'urgence, et le fait que Sam Levinson, son réalisateur, met sur le tapis de cette comédie virtuose les grandes questions existentielles que l'on se pose quand on est seul face à soi-même.