Les longs cheveux -noirs. Le col roulé -noir. La jupe longue -noire. Dans le salon de l'AB, Lina Rodrigues affiche a priori tous les signes distinctifs de la chanteuse de fado traditionnel. Ce qu'elle est. Mais pas seulement. Avec l'Espagnol Raül Refree, elle vient de sortir un album qui bouscule les codes du genre (lire plus loin). "Les mots et la musique sont identiques. On a surtout modifié l'instrumentation", précise-t-elle. Son comparse ajoute: "En fait, on a à la fois tout et rien changé!"
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Les longs cheveux -noirs. Le col roulé -noir. La jupe longue -noire. Dans le salon de l'AB, Lina Rodrigues affiche a priori tous les signes distinctifs de la chanteuse de fado traditionnel. Ce qu'elle est. Mais pas seulement. Avec l'Espagnol Raül Refree, elle vient de sortir un album qui bouscule les codes du genre (lire plus loin). "Les mots et la musique sont identiques. On a surtout modifié l'instrumentation", précise-t-elle. Son comparse ajoute: "En fait, on a à la fois tout et rien changé!" Elle: "Oui, voilà. Vous pouvez encore dire que c'est du fado." Lui: "Ou vous pouvez dire que ça n'en est pas... En fait, on s'en fiche complètement!" Le débat est lancé. La tradition est-elle soluble dans la modernité? Ces dernières années, la question s'est faite plus lancinante. Certes, les musiques folkloriques ont pris l'habitude de se faire relifter par des musiciens expérimentaux ou électroniques. Cette fois, cependant, les "assauts" viennent d'un genre inattendu: la pop. Avec un projet comme celui de Lina et Raül Refree. Mais aussi, en tête de gondole, l'Espagnole Rosalía. Encore inconnue il y a trois ans, la jeune chanteuse est devenue une véritable star mondiale. En 2017, elle sortait un premier album, Los Angeles. Produit par... Raül Refree, il remettait déjà un coup de neuf sur le flamenco. Mais c'est son disque suivant, El mal querer, publié un an plus tard, qui va la propulser à l'international. Le tube Malamente, notamment, marque les esprits: aux palmas (le claquement des mains qui donne le rythme du flamenco) se mêle le beat électronique; au chant, des inflexions plus r'n'b. La vidéo elle-même joue avec les archétypes ibériques -la cape du toréador qui évite les motos, le repenti cagoulé qui "ride" dans un skate park. Sur YouTube, le clip a aujourd'hui dépassé les 120 millions de vues. Une paille par rapport aux scores que Rosalía atteindra par la suite. Publié au printemps derniers, Con Altura, produit avec le numero uno du reggaeton J Balvin, a provoqué plus d'un milliard trois cent millions de clics.... Entre-temps, Rosalía a également collaboré avec James Blake, débuté au cinéma dans le dernier Almódovar (Douleur et gloire), et réussi à s'inviter aux Grammys américains. Née en 1993, à Sant Esteve Sesrovires, à une quarantaine de kilomètres de Barcelone, Rosalía Vila i Tobella n'a pas baigné dans la culture flamenco, comme c'est souvent le cas pour les chanteurs traditionnels. Mais elle l'a étudié pendant une dizaine d'années -d'abord à la Taller de Músics à Barcelone, puis à l'université. C'est à treize ans qu'elle a eu la révélation, en entendant un morceau de Camarón de la Isla. Héros national, le chanteur de flamenco avait déjà rué dans les brancards en enregistrant La leyenda del tiempo, à la fin des années 70. Inspiré notamment par le prog rock, il avait déchaîné les critiques, les puristes l'accusant de trahison. Quarante ans plus tard, Rosalía subit les mêmes reproches. Raül Refree, pareillement visé, confirme: "Je ne les blâme pas, je peux comprendre leur position. Mais je pense que pour qu'un genre survive, il a besoin à la fois des gardiens du temple et de musiciens qui expérimentent." Rosalía n'est pas la seule à bouger les lignes. En 2018, le trentenaire punk Niño de Elche sortait par exemple une Antología del cante flamenco heterodoxo, aussi iconoclaste que sont titre est ironique. "L'homme qui a bombardé le flamenco", titrait El País -"Chaque fois que vous cherchez à traduire une tradition, vous la trahissez inévitablement", se justifiait notamment l'intéressé. De leur côté, la chanteuse Maria Arnal et le guitariste Marcel Bagés se sont penchés sur les chants folkloriques que le célèbre musicologue américain Alan Lomax avait enregistrés dans les années 50 lors de son séjour en Espagne, pour imaginer l'album 45 Cerebros y 1 Corazón. Avec non pas, expliquait Arnal dans El Periodico, l'ambition de célébrer un folklore disparu mais la volonté de maintenir "une chaîne de transmission", de "rapprocher la tradition des libertés de l'ère numérique".Bien vu. Difficile en effet de ne pas lier ce regain d'intérêt pour les musiques traditionnelles aux nouvelles potentialités de diffusion offertes par le Net. Ces dernières années, les hit-parades mondiaux ne sont ainsi plus uniquement monopolisés par des tubes anglo-saxons. Clairement, Internet a offert une nouvelle visibilité à des langues peu présentes dans la pop. Programmée aux prochaines Nuits Bota, une autre chanteuse, grecque celle-là, fait également pas mal parler d'elle: Marina Satti. De manière assez symbolique, c'est en étudiant à l'étranger -au prestigieux Berklee College of Music- que la jeune femme, au départ fan de Björk et de musiques électro allemandes, a redécouvert ses racines. Elle commence par enregistrer une reprise d'un rebetiko, Koupes. Quand elle la poste sur YouTube, très vite le nombre de clics décolle. Pas autant cependant que pour son tube Mantissa. Fort de quelque 40 millions de vues, on y retrouve des "influences musicales de la région de l'Épire, au nord de la Grèce, explique-t-elle. Comme la musique pentatonique, les polyphonies, les cornemuses, mais aussi un gros groove, qui joue à la fois sur l'émotion et le côté dansant." Dans le clip, en forme de plan-séquence, on la voit accompagnée de sa bande de filles, descendre une rue populaire d'Athènes. "Les paroles évoquent le voyage que chacun doit faire pour arriver là où il veut arriver", glisse-t-elle. "J'ai dû partir jusqu'aux États-Unis pour trouver ce que je cherchais: moi-même, mon identité, et le cran de la représenter fièrement." Ce qui passe aussi par une rencontre avec la pop urbaine. Aussi bien dans la musique que dans la danse d'ailleurs. Un peu comme Rosalía -qui travaille la plupart de ses chorégraphies avec l'Américaine Charm La'Donna (la performance du rappeur Kendrick Lamar aux Grammys 2018, c'est elle)-, les mouvements hip-hop se mélangent ici aux pas traditionnels. À cet égard, "la partie visuelle est aussi importante que le son". Ou même le look. "Si vous regardez les costumes grecs, leurs couleurs, leurs bijoux, les fleurs, vous pouvez sentir le côté féminin mais aussi la force et la fierté de ces femmes-mères-filles-soeurs. Ce sont définitivement des choses qui m'attirent et que j'essaie d'incorporer dans la manière dont je m'habille." Reste à se demander pourquoi les musiques traditionnelles attirent autant, en particulier des jeunes artistes, telles l'Espagnole Rosalía, la Grecque Marina Satti ou la Portugaise Lina? Raül Refree a bien sa petite idée. "On y trouve quelque chose de très fort. Ce sont des musiques qui se transmettent de génération en génération, avec une qualité, une émotion, des textes qui continuent encore aujourd'hui de parler. Dans un monde où vous tombez partout sur les mêmes magasins, les mêmes chaînes de restaurants, c'est un peu comme un refuge. Ce sont des musiques si intenses qu'elles vous font entendre le pays même, son histoire... D'une certaine manière, redécouvrir ces musiques relève presque de l'acte politique." Mais encore? "On se rend compte que le concept d'empire ou de grand territoire ne tient plus. L'Union européenne ne fonctionne pas, les gens la quittent. Je pense que la qualité des choses se trouve dans le local. Tout en respectant votre voisin, c'est l'idée de connaître votre tradition, de savoir qui vous êtes." La tendance ne serait donc qu'un nouvel indice du repli identitaire qui fait en effet vaciller l'utopie européenne? Ce n'est évidemment pas aussi simple. À cet égard, le cas de Marina Satti, métisse gréco-soudanaise, qui a grandi sur l'île de Crête, est assez emblématique. En se penchant sur le folklore du pays où elle est née, c'est tout un monde qu'elle a découvert. "Ces deux dernières années, j'ai pas mal étudié par moi-même, mais aussi avec des professeurs, en allant de village en village, rencontrer des musiciens, là où la musique est restée authentique... Mais il y a tellement à apprendre... C'est infini... La Grèce est un carrefour, culturellement très riche -à côté de la Turquie, de l'Italie, l'Égypte et les Balkans. Vous pouvez sentir toutes ces différentes vibrations et entendre les connexions musicales selon les endroits où vous allez." En évitant l'écueil du folklore, la tradition a donc encore des choses à raconter, y compris sur le grand melting pot actuel. Puisque ce n'est pas parce qu'elle contient le passé qu'elle ne dit rien du présent, Raül Refree en est le premier convaincu. "C'est logique d'adapter la tradition: vous ne portez pas non plus les mêmes vêtements qu'il y a 200 ans! En enregistrant Los Angeles avec Rosalía, par exemple, j'avais envie de donner mon point de vue sur la guitare flamenco. Notamment en mélangeant le jeu classique avec celui d'où je viens, en l'occurrence le punk, le hardcore. Après écoute, certaines personnes âgées m'ont dit que je jouais comme les anciens! Comme quoi, vous ne savez jamais où finissent et où débutent vraiment les choses!" (rires)