Pendant longtemps, Antoine Wielemans a préféré esquiver sa langue maternelle. Question d'affinités musicales, sans doute. D'époque, sûrement: dans les années 90-2000, un groupe de rock comme les Girls In Hawaii préférait forcément prendre l'accent des Pixies ou de Grandaddy. Résultat: la seule fois où Antoine Wielemans s'est laissé aller au français, c'était pour accompagner le duo Blondy Brownie. Entre Catherine De Biasio et Aurélie Muller, il chantait Lapin Lapin. "C'était un peu après le décès de Denis, mon petit frère (et batteur des Girls, disparu dans un accident de voiture en 2010, NDLR). Aurélie avait écrit un morceau à ce sujet et m'a proposé de venir le chanter avec elles. Comme j'aimais vraiment bien la chanson, j'ai accepté..." Il faudra attendre six ans pour qu'Antoine reprenne le micro en VF. Au printemps dernier, il sortait Sel, ballade sombre et poétique, hantée par la mort... La bio officielle évoque un texte "intime" mais néanmoins "secret", précaution sans doute indispensable pour faire le grand saut.
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Pendant longtemps, Antoine Wielemans a préféré esquiver sa langue maternelle. Question d'affinités musicales, sans doute. D'époque, sûrement: dans les années 90-2000, un groupe de rock comme les Girls In Hawaii préférait forcément prendre l'accent des Pixies ou de Grandaddy. Résultat: la seule fois où Antoine Wielemans s'est laissé aller au français, c'était pour accompagner le duo Blondy Brownie. Entre Catherine De Biasio et Aurélie Muller, il chantait Lapin Lapin. "C'était un peu après le décès de Denis, mon petit frère (et batteur des Girls, disparu dans un accident de voiture en 2010, NDLR). Aurélie avait écrit un morceau à ce sujet et m'a proposé de venir le chanter avec elles. Comme j'aimais vraiment bien la chanson, j'ai accepté..." Il faudra attendre six ans pour qu'Antoine reprenne le micro en VF. Au printemps dernier, il sortait Sel, ballade sombre et poétique, hantée par la mort... La bio officielle évoque un texte "intime" mais néanmoins "secret", précaution sans doute indispensable pour faire le grand saut. Le morceau ouvre aujourd'hui un album. Intitulé Vattetot, du nom de la bourgade normande où il a été conçu, le disque démarre dans le brouillard métaphorique pour se faire de plus en plus concret (Samedikea) et lumineux (Blanche). Sans pour autant s'éloigner très longtemps d'une certaine mélancolie contemporaine... En outre, il ne constitue pas seulement la première sortie en français d'Antoine Wielemans. Il est aussi sa première échappée en solitaire. Car avant de franchir le pas de la langue, il a d'abord fallu s'éloigner un peu du groupe. Ceux qui ont croisé récemment les Girls In Hawaii lors de leur mini-tournée d'automne ont vu une formation requinquée, reprenant la route sans enjeu particulier mais pas sans envie, ni énergie. Pas question donc de mettre fin à une aventure qui fête bientôt ses 20 ans. "Du tout. Mais après autant de temps, c'est normal de ressentir l'envie d'une bulle d'air. On est assez lents dans l'écriture, assez perfectionnistes, tout prend pas mal de temps. Et comme on tourne aussi beaucoup, quand ça s'arrête, on a besoin de faire une pause." La vie, aussi, marque de plus en plus les caractères et les visions de chacun. "Lio (Vancauwenberghe, NDLR), par exemple, est assez casanier, il n'aime pas partir trop longtemps en tournée. Puis, il est aussi devenu père, un peu avant moi. À l'époque de Nocturne, par exemple, je me rappelle que j'étais à bloc, quand lui freinait un peu. Lors d'une discussion un peu houleuse à trois, avec Pierre, notre manager, il m'a lâché que je devais sortir un disque solo, que ça me ferait du bien. Cette conversation m'a marqué. J'ai l'impression qu'il avait un peu raison." Antoine Wielemans imagine donc frayer avec d'autres musiciens, tenter de nouvelles expériences. Écrits en anglais, les premiers essais restent cependant en terrain balisé. "Même quand j'avais l'impression de partir sur autre chose, les gens à qui je faisais écouter me parlaient des Girls." Antoine Wielemans envisage alors de se décaler un peu en s'essayant au français. Puisque, au fond, il en écoute de plus en plus. "J'ai eu un déclic un été, lors de vacances dans le sud de la France, il y a quelques années. Je logeais chez des amis luthiers, pendant un mois. L'album Michel de Mathieu Boogaerts venait de sortir. Pendant qu'on passait la journée à bosser dans l'atelier, le disque tournait en boucle. Au début, je trouvais ça insupportable, trop maniéré. Mais le troisième jour, c'est moi qui demandais qu'on le remette." À partir de là, Antoine Wielemans va remonter le fil. Pour la première fois, il prend par exemple le temps de s'arrêter plus longuement sur la case Gainsbourg, creusant les chefs-d'oeuvre Melody Nelson et L'Homme à la tête de chou. Il démêle aussi la pelote d'une scène hexagonale qui a réussi à redonner de la pertinence aux paroles en français. Des artistes comme Bertrand Belin, Flavien Berger, JP Nataf, Albin de la Simone, etc. En écoutant le texte de Poésie, on pense aussi à Dominique A. "Je trouve certains morceaux géniaux, mais je crois que j'ai du mal avec la voix." Daniel Darc alors? "Ah oui! J'oublie souvent d'en parler, mais l'album Crèvecoeur a joué un rôle crucial dans mon parcours. À l'époque, on l'a croisé quelques fois en tournée. Il était entouré de musiciens très variétoches. C'était vraiment une catastrophe. Rien à voir avec l'univers du disque, bidouillé avec des synthés et des boîtes à rythmes minuscules. Aujourd'hui, je me dis d'ailleurs que si l'album que j'ai fait est aussi intime, c'est en grande partie à cause de lui." De fait, Vattetot s'est bricolé principalement en autarcie. Bien avant le confinement, Antoine Wielemans s'est enfermé pendant deux fois quinze jours, dans une maison isolée, près d'Étretat, au milieu de l'hiver. "Sans téléphone, ni Internet." Mais avec le doute comme compagnon permanent, sans plus pouvoir compter sur le groupe pour le rassurer. Sur son ordinateur, le Bruxellois a accumulé des dizaines d'idées et de bribes de mélodies. L'idée est de piocher dedans, de les malaxer, pour en sortir un morceau, toutes les 48 heures. "Je me retrouvais à 4 heures du matin, à enregistrer des voix un peu à l'arrache, en tirant des câbles, tenant le micro d'une main, ma bière de l'autre (rires). C'était parfois bancal, mais à chaque fois que j'ai voulu réenregistrer de manière plus académique, ça me plaisait moins." Comme les falaises au bord desquelles la maison de Vattetot est perchée, la musique sera donc la plus naturelle et sauvage possible. Aussi bien dans les paroles d'ailleurs -"j'ai voulu intellectualiser le moins possible"- que dans la musique, gardant un maximum de prises brutes. "Ce disque, je l'ai vraiment réalisé pour moi, sans faire le moindre plan. À un moment, on a quand même commencé à imaginer une petite sortie très limitée. Finalement, j'enchaîne les promos et je me retrouve à faire des concerts." Plan your escape, qu'ils disaient...