Cela fait maintenant sept mois que les salles de concert et les clubs partout en Europe sont en mode survie, la faute à la pandémie. Mais jusqu'ici, il restait difficile de mesurer précisément l'impact des différentes mesures prises depuis le confinement. C'est chose désormais corrigée, avec le rapport que Live DMA (le réseau européen des associations de musique live, qui regroupe quelque 2600 salles issues de 16 pays européens) a récemment publié.
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Cela fait maintenant sept mois que les salles de concert et les clubs partout en Europe sont en mode survie, la faute à la pandémie. Mais jusqu'ici, il restait difficile de mesurer précisément l'impact des différentes mesures prises depuis le confinement. C'est chose désormais corrigée, avec le rapport que Live DMA (le réseau européen des associations de musique live, qui regroupe quelque 2600 salles issues de 16 pays européens) a récemment publié. Les chiffres sont -forcément- effrayants (NB: même s'ils ne concernent que les salles du réseau et pas l'ensemble de l'industrie musicale): avec près de 70% de représentations artistiques en moins en 2020, on a eu droit à une baisse de fréquentation de 76%, une baisse de 70% des dépenses destinées aux artistes ainsi qu'une perte globale de revenus estimée à 1,2 milliard d'euros. Le rapport souligne également la situation précaire de 28.000 salarié.e.s des salles et clubs européens, avec de nombreux contrats d'indépendants et freelances résiliés et une vague massive de licenciements qui se profile également parmi les employé.e.s.Le modèle économique du secteur live est déjà fragile en temps normal, sa mise à l'arrêt a eu des répercussions désastreuses sur l'ensemble du secteur musical. Pour commenter ce constat particulièrement amer, on a posé quelques questions à David Dehard, dont l'ASBL Court-Circuit représente les intérêts des salles belges francophones reprises dans le rapport. Les chiffres de Live DMA sont alarmants, tant pour les organisateurs que pour les artistes. Est-ce que ça veut dire que le secteur entier risque de faire faillite? On se rend compte qu'il y différents types de problèmes en fonction des différents types de lieux de concerts. Les night clubs, par exemple, n'ont toujours pas pu reprendre. C'est une catastrophe pour les lieux qui ont une vocation à faire danser les gens (lire à ce sujet notre dossier clubbing post-Covid: Quelles perspectives pour le monde de la nuit?) Dans les cafés-concerts, l'arrêt de l'activité se traduit par l'arrêt des concerts. Dans certains cas, s'ils ne sont pas à Bruxelles, ils peuvent encore vendre des bières pour survivre, mais en aucun cas ils n'ont encore de place pour la diffusion. Un groupe émergent qui veut faire un premier concert en ce moment, ce n'est absolument pas possible. Pour ce qui est des lieux qui font de l'action culturelle, ils sont confrontés à des annulations parce qu'il y a un cas de Covid chez un prof, un élève...; parce que les gens ont peur de se déplacer; ou dans le personnel d'animation, d'encadrement, technique, il y a des désistements: même s'ils ont les moyens de continuer, ils n'y arrivent pas forcément non plus. Peut-être que ceux qui arrivent encore à maintenir la tête hors de l'eau, ce sont les salles subventionnées. Mais là aussi, malgré tout, on est face à des formules où on doit faire un choix: on se met en rang d'oignon, chacun dans son fauteuil et on regarde les concerts. Et surtout, on ne consomme pas, et c'est un gros problème parce qu'un tiers des revenus des salles de concert dépend de la vente de boissons. Si on ne vend pas de boissons, on n'a pas les finances nécessaires pour payer le fonctionnement de la salle et les artistes. On peut aussi augmenter les prix et donc s'adresser à un public plus aisé. Mais même en Flandre, certaines expériences ont démontré que les gens se sentaient rejetés à cause de l'augmentation du coût de la place. Le meilleur système, c'est quoi alors? Un public assis à table?Dans le cadre d'un protocole horeca, il y a aussi une diminution de la jauge. Je pense que c'est la meilleure façon de faire, si l'organisateur peut encore vendre des bières, que les gens sont assis, qu'il y a un bon système de service à table. Mais c'est encore difficile. Il faut bien se dire qu'avec un public assis, on ne peut toujours apprécier qu'une certaine forme de musique. Exit tout ce qui est dance, DJ, noise... On se retrouve avec une atteinte à la diversité musicale, puisque seuls sont diffusés en ce moment des projets qui peuvent être écoutés et appréciés en étant assis, qui rentrent dans un cadre budgétaire limité. À part quelques exceptions, les lieux ne savent plus faire ce qu'ils veulent. En Wallonie, on doit fermer à 23h, alors que c'est lors des afters qu'on fait le plus gros chiffre d'affaires, qui permet de rentrer dans les frais inhérents à l'organisation d'une soirée concerts. Qui sont les plus touchés?La diminution, c'est surtout pour une catégorie d'artistes: ceux qui font bouger les gens. Les artistes les plus commerciaux, heureusement, ont encore les radios, les captations. Ceci dit, on a eu dans nos salles quelques expériences intéressantes. Le Zik-Zak, par exemple, a fait des concerts tout l'été en mode café-concert, mais ils n'ont pas de personnel à payer et donc peu de frais fixes. Ils ont pu se permettre, parce que c'était exceptionnel, parce que les artistes avaient envie de jouer, de proposer de jouer au chapeau. Les gens ne payant pas d'entrée, ils étaient prêts à mettre plus. Avec une centaine de personnes à chaque fois, certains artistes se sont retrouvés avec une belle somme. Mais ça a un temps. On ne peut pas exploiter les artistes indéfiniment. Et surtout, les équipes des organisations de concerts sont composées de nombreux bénévoles, qui sont aussi soumis aux normes sanitaires. Ils faisaient ça pour rencontrer des gens, boire un coup... Forcément, maintenant, ils n'ont même plus ce plaisir-là. Ça freine considérablement l'enthousiasme. Certains lieux comme le Magasin 4 ont d'ailleurs décidé de ne rien faire du tout tant que les normes sanitaires étaient telles qu'elles sont. Vous êtes en contact permanent avec les salles membres de Court-Circuit, notamment au travers du Concours Circuit. Quel est le ressenti, les perspectives au sein de celles-ci?Depuis le début de la pandémie, on a tenté d'être optimistes. Quand on se réunissait par Zoom, début avril, on se disait "on recommencera en septembre!", "on pourra annoncer le retour des concerts"... Puis on a commencé à parler de la fin de l'automne, de l'hiver, du mois de janvier... Et maintenant, aux États-Unis, on dit qu'il n'y aura peut-être pas de festivals en 2021. On ne se sentait peut-être pas concernés parce qu'on voyait partout "événements de masse". Nous, les petits lieux de concerts, on se disait qu'on pourrait faire des événements de 200 personnes sans problème. Et on n'avait pas vu venir le fait que même 200 personnes, ça allait poser problème, puisque c'est toujours proportionnel, qu'on ne peut pas se retrouver debout, qu'il faut respecter des règles de distanciation, qu'il faut appliquer des normes qui coûtent cher et qui ne permettent pas de rentrer dans les frais. On a été un peu égoïstes, en pensant qu'on allait être épargnés par rapport aux grands événements. On a attendu la reprise au mois de septembre pour voir ce qui est envisageable. Il y a des salles de 600 personnes qui, en appliquant les normes, sont réduites à devoir accueillir entre 80 et 120 personnes. Heureusement, avec Court-Circuit, on a débloqué des fonds qui permettent d'alimenter la mise en route de certains événements, mais il n'y a que 2-3 concerts par lieu qui sont possibles grâce à nos interventions. C'est ce qui a permis la reprise, la prise de risque. Mais beaucoup se disent que c'est très compliqué, pas très agréable. Tout ce qui fait l'intérêt d'un concert au niveau social disparaît. Le ressenti, c'est que certains vont freiner leurs activités. Et encore, il y a deux catégories de lieux. Il y a ceux qui emploient du personnel, et les plus grosses salles du réseau ont mis la moitié de leur personnel au chômage. C'est le cas de la Ferme du Biéreau, du Rockerill, du Reflektor... Quand on organise un événement, on leur demande deux fois plus de travail pour l'encadrement, les tables, le nettoyage, etc. Donc ça coûte deux fois plus cher, avec deux fois moins de personnel. À côté de ça, il y a des structures qui ne fonctionnent qu'avec des bénévoles, quand ils veulent maintenir des concerts à 200 places, ils doivent faire ça dans un plus gros lieu. Ils doivent mettre en place un système qui ressemble à l'organisation d'un festival, pour faire parfois jouer un seul artiste. Quand il y a 2-3 artistes sur scène, il faut en plus organiser un espace bar qui puisse contenir autant de personnes que l'espace concert, et dans certaines villes, il faudrait l'équivalent pour un espace fumeurs. Organiser trois espaces différents avec chaque fois du personnel pour encadrer, accompagner les spectateurs, ça demande une infrastructure incroyable. Tout le monde tente le coup, mais ça ne va pas pouvoir durer des mois comme ça.Pour sortir de crise, est-ce que la réponse doit être politique? Les réponses du politique sont-elles suffisantes? La ministre fait ce qu'elle peut. Avec la meilleure volonté du monde, il y a des choses qu'on ne peut pas oser faire actuellement. Même parmi les plus punks de nos membres, on dit qu'on n'a pas envie d'être responsable de quoi que ce soit. S'il y a un problème, on ne veut pas être pointé du doigt comme un secteur qui est un cluster à la source d'une reprise de l'épidémie. La réponse du politique, toutes ces relances, toutes ces actions, tous ces fonds qui apparaissent pour les artistes, pour compenser les pertes de billetterie, tout ça est très positif. Et en plus, pour le moment, tous ceux qui ont demandé une aide l'ont eue. Donc oui, la réponse de la ministre de la Culture, qui parvient à convaincre son ministre du Budget de débloquer des sous, d'endetter la Fédération Wallonie-Bruxelles pour nous, pour nous permettre d'éviter une politique d'austérité, c'est la meilleure réponse. Par rapport à la situation française, on n'est pas si mal ici. On peut être très content d'avoir un véritable dialogue avec le monde politique, qu'il soit de gauche ou de droite. Des échanges comme celui du monde théâtral avec le MR sur la question du statut d'artiste, c'est quelque chose qu'on n'aurait pas vu il y a quelques mois. Le monde politique est vraiment à l'écoute du monde culturel, et répond comme il peut le faire. On a eu des informations qui venaient directement du cabinet de la Première ministre vers le monde culturel, des PV de réunion... Donc oui, la transparence politique est réelle. La suite, c'est quoi?Personne ne sait comment les choses vont évoluer. On comprend bien qu'il y a plein de données impalpables là derrière. On a envie que ça reprenne, mais uniquement quand il n'y aura plus de risque. Malheureusement, il y a des gens qui ont vraiment besoin de nos lieux pour avoir une activité sociale, rencontrer des gens, se défouler, exister. Le véritable impact, il est forcément économique, avec des gens qui sont au chômage, mais il est aussi social. Et ce ne sont pas les réseaux sociaux et les live streams qui vont compenser tout ça.