Bruxelles, le week-end dernier. Quelque 1.200 personnes -selon les chiffres de la police- se retrouvaient au pied du Mont des Arts pour manifester et réclamer un soutien des autorités au secteur culturel et événementiel. Parmi eux, de nombreux acteurs du monde de la nuit, organisateurs de soirées, patrons de clubs, etc. Tous aux abois: depuis mars dernier, l'activité est en effet restée au point mort. Contrairement aux salles de concert, qui ont pu éventuellement rouvrir pour des publics assis (limités à 200 personnes, mais avec dérogations possibles), les clubs n'ont toujours pas pu rallumer la boule à facettes. Du jamais-vu.
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Bruxelles, le week-end dernier. Quelque 1.200 personnes -selon les chiffres de la police- se retrouvaient au pied du Mont des Arts pour manifester et réclamer un soutien des autorités au secteur culturel et événementiel. Parmi eux, de nombreux acteurs du monde de la nuit, organisateurs de soirées, patrons de clubs, etc. Tous aux abois: depuis mars dernier, l'activité est en effet restée au point mort. Contrairement aux salles de concert, qui ont pu éventuellement rouvrir pour des publics assis (limités à 200 personnes, mais avec dérogations possibles), les clubs n'ont toujours pas pu rallumer la boule à facettes. Du jamais-vu. Au même moment, la police annonçait avoir dû mettre fin à une rave, vers 2 heures 30 dans la nuit de vendredi à samedi, en forêt de Soignes. Intrigués par le va-et-vient et l'activité inhabituelle dans le coin, les policiers avaient remonté la "piste". Et de tomber sur quelque 200 fêtards, "âgés de 24 à 35 ans", réfugiés dans une salle technique du tunnel Léonard. Ce n'était manifestement pas une première. Vu que "l'endroit n'est pas propice à la distanciation sociale et au port du masque", a expliqué le porte-parole de la zone de police, la fête a évidemment été bouclée. Une dizaine de PV ont également été dressés. Fin de party. Deux faits, une seule histoire: celle d'un secteur et d'un public de clubbers qui désespèrent de revoir briller la nuit. Fondateur du Fuse, temple techno bruxellois, et du festival I Love Techno, Peter Decuypere ne tergiverse pas: "Si vous me demandez de décrire la situation actuelle des clubs, c'est très simple: elle est désastreuse. Pire: ils n'ont aucune perspective à laquelle se raccrocher éventuellement. C'est terrible." Devenu entre-temps consultant dans l'événementiel, Peter Decuypere a accès aux discussions en cours du côté flamand. Mais il ne se fait guère d'illusion. "Tant qu'on ne dispose pas d'un vaccin, ça va être très compliqué de rouvrir et de fonctionner comme avant." "On peut le comprendre, poursuit-il. Il faut bien admettre qu'une nuit en club est un terreau idéal pour la propagation du virus: un endroit fermé, où se rassemblent des gens, dansant les uns à côté des autres, se collant pour réussir à s'entendre dans le bruit de la fête..." À Bruxelles, le confinement prolongé a fait sa première victime. En juillet, le Fformatt annonçait sa fermeture définitive. Installé dans un parking souterrain, près de la Bourse, le lieu, connu pour ses fêtes sauvages, ne pouvait plus honorer ses factures. "Vu les risques financiers encourus, nous n'avons pas d'autres choix que de stopper nos activités", annonçaient ses fondateurs sur la page Facebook. De la cabine du DJ aux toilettes en passant par les dernières bouteilles de spiritueux encore stockées dans le club: tout a été revendu, pour permettre aux organisateurs de récupérer au moins une partie de leur mise. Pour l'instant, le Fformatt reste un cas isolé. Mais le risque, bien réel, est qu'il ne soit que la première pièce d'un long domino cascade. Fondateur du collectif électronique FTRSND et du Brussels Electronic Marathon (BEM), Brice Deloose a récemment démissionné de son poste de programmateur du Fuse pour se consacrer à sa musique. "J'ai quitté début mars. J'ai déjà été mieux inspiré", ricane-t-il un peu amèrement. "Jusqu'ici, la plupart des lieux ont réussi à tenir. Mais pour beaucoup, le mois de septembre risque d'être décisif d'un point de vue comptable. Si la situation ne s'éclaircit pas, je crains que plusieurs ne raccrochent." Pour Lorenzo Serra, acteur incontournable des nuits bruxelloises depuis plus de 20 ans, fondateur notamment du festival électronique Listen! (lire encadré ci-dessous), la question est donc très claire: "Peut-on se permettre de sacrifier la nightlife, avec tout ce qu'elle charrie de savoir-faire et de savoir-vivre? Pour moi, la réponse est clairement non. C'est la survie de tout un patrimoine qui est en jeu. D'autant que la nuit n'est pas si chère que ça à sauver, au regard de tout ce qu'elle rapporte." En termes de création, d'innovation, d'économie, d'attraction d'une ville, mais aussi d'ébullition démocratique: "La nuit est un énorme vecteur de débat citoyen, une zone de friche qui prône la tolérance, et où peuvent se rencontrer des gens d'origines sociales, culturelles différentes. Comme je le dis souvent, "la nuit, tous les chats sont gris"." Dès le début du confinement, Lorenzo Serra a ainsi officialisé la création de la Brussels By Night Federation, dont il est devenu le porte-parole. Le but de la plateforme: rassembler tous les acteurs, fédérer les demandes et les relayer auprès des autorités. "Pour résumer, la principale requête est d'obtenir un agenda et des perspectives claires sur la date et les conditions de réouverture. Et, en attendant la relance, de pouvoir compter sur l'aide des autorités pour tenir le coup." Cette ligne d'horizon, les clubs la réclament en effet à corps et à cris. D'autant que la frustration grandit. Comment continuer à justifier la fermeture de tout un secteur et en même temps permettre, par exemple, aux clubs de foot de rouvrir leurs tribunes (10.000 places annoncées au Standard)? "Ou accepter que plusieurs centaines de personnes s'amassent dans l'eau d'un parc d'attraction aquatique?", s'étonne Lorenzo Serra. "C'est d'autant plus frustrant", prolonge Brice Deloose, que, contrairement à l'image que peuvent encore avoir certains d'un secteur soi-disant anarchique et foutraque, "les clubs n'ont jamais bronché et ont toujours joué le jeu des autorités en respectant les règles". Quitte d'ailleurs à se faire doubler par des initiatives parallèles: fêtes privées, terrasses de café transformées en soirées improvisées, ou autres raves illégales. "Tout le monde est resté bien sage, s'irrite Lorenzo Serra. Mais pendant ce temps-là, on a vu se multiplier des fêtes clandestines, où l'on suivait zéro protocole. Sans parler des problèmes d'alcool, de harcèlement ou de drogues que le secteur est habitué à gérer." Il y a quelques semaines, Dave Clarke, DJ pionnier de la techno anglaise, poussait à son tour un gros coup de gueule sur sa page Facebook contre ses collègues qui acceptaient d'officier derrière les platines, au mépris de la situation sanitaire. Morceaux choisis: "Les DJ internationaux qui participent à ces soirées illégales ont craché sur ces industries légitimes, ils ont craché sur les travailleurs de l'ombre qui ont construit leur légende, et dans quel but? Celui de publier des statuts sponsorisés sur les réseaux sociaux, racontant à quel point les concerts leur manquent... Ces DJ sont des putains d'idiots!" Ou encore un peu plus loin: "J'ai constaté (comme beaucoup d'autres dans notre secteur) tant de "coïncidences" troublantes ces derniers temps... En Belgique, par exemple, les organisateurs d'une fête près d'Anvers ont envoyé un e-mail expliquant que le port du masque et les mesures de distanciation sociale n'y étaient pas obligatoires. Quelques semaines plus tard, Anvers votait un couvre-feu." "C'est le point de vue d'un quinquagénaire, nuance Peter Decuypere. Lui comme moi, nous ne faisons plus partie de gens qui vont se mettre la tête à l'envers tous les samedis en boîte. Je n'approuve évidemment pas les soirées illégales qui peuvent avoir lieu à gauche et à droite. Je préférerais que ça n'arrive pas. Mais je peux comprendre que quand on a 20 ans, on est tenté de passer outre et de retrouver ses potes pour faire la fête." Le Covid-19 a non seulement secoué le secteur de la nuit, il le pousse également à affronter quelques paradoxes internes, quasi philosophiques. Jusqu'où un monde, né dans les franges les plus libertaires et alternatives de la société, est-il prêt à obéir sans broncher aux autorités? À quel point est-il prêt, par exemple, à accepter l'idée d'un traçage électronique? "Soyons sérieux deux secondes, glisse Lorenzo Serra. Aujourd'hui, tout qui possède un smartphone, a fortiori le public plutôt jeune des clubs, a donné à un moment son accord pour que telle ou telle application, parfois très intrusive, ait accès à une série de données. Souvent sans le savoir, vous livrez des infos. Alors au nom de quoi se priverait-on d'un outil qui contribuerait éventuellement à sauver tout un secteur?" Peter Decuypere ne dit rien d'autre: "D'autant que personne n'est obligé de sortir en club." En attendant, que peuvent faire alors les établissements? Quelles sont les pistes possibles pour rallumer au plus vite les feux de la piste de danse? "Pour moi, ça passe d'abord par une méthode de dépistage plus rapide, avant l'arrivée d'un vaccin", dixit Decuypere. Et d'ici là? "Peut-être aussi qu'il va falloir à un moment changer notre manière de voir les choses et davantage accepter le risque. On ne peut pas arrêter complètement de vivre par peur de mourir!" Ni se contenter encore longtemps des ersatz. "En cela, je suis assez confiant: dès que les soirées pourront être relancées, les gens feront la fête comme jamais. Je ne crois pas du tout par exemple dans les événements avec distance sociale ou les live streaming. L'expérience est tellement différente de ce que vous pouvez éprouver dans une salle ou un festival. Quand Tomorrowland se déroule en ligne, c'est très réussi, très spectaculaire. Mais pour moi, ça me fait le même effet qu'une bière sans alcool. Ou plutôt dans ce cas-ci, d'un champagne sans bulles" (rires). À quoi ressemblera la nuit post-Covid? Jusqu'à quel point sera-t-elle chamboulée? "Le paysage risque d'être en effet transformé, prévoit Peter Decuypere. Mais derrière chaque crise, il y a des opportunités à créer et de nouvelles choses à inventer." Quelque part, le secteur a déjà commencé. Durant l'été, le Kompass gantois et le Fuse bruxellois ont organisé des événements en plein air, avec DJ sets, masque, respect des bulles et des distanciations sociales. Le Bloody Louis s'est également lancé dans des soirées outdoor. D'autres idées sont également dans l'air. Brice Deloose: "Contrairement à SN Brussels Airlines, par exemple, les acteurs culturels peuvent rebondir et trouver des solutions plus facilement. C'est ce que beaucoup de gens se disent. Et c'est en partie vrai. Un club peut par exemple imaginer réaffecter son espace à d'autres activités." Mais ce n'est évidemment jamais aussi simple. "Un club va commencer à accueillir des expositions ou des concerts assis. Très bien. Mais pour se réinventer, ça demande des investissements, humains, financiers, etc., que tout le monde n'a pas. Il n'est pas dit non plus que ça suffira à rentrer dans les frais." De fait, l'éventuel bar d'une expo ou d'un concert limité à 200 personnes ne rapportera jamais autant que celui d'un club bondé. Malgré cela, certains sont prêts à tenter le coup. C'est le cas du C12. Au printemps dernier, le club situé en dessous des quais de la Gare centrale, à Bruxelles, avait lancé un crowdfunding. L'objectif était de récolter quelque 50.000 euros via différentes contreparties. Il a été atteint. Tom Raoul, cofondateur du lieu, lancé en février 2018: "Avec cette somme, on a pu tenir l'été". Au sein de l'équipe, les derniers mois ont ressemblé à des ascenseurs émotionnels. "Au début, le confinement nous a permis en réalité de souffler, après deux années très intenses à lancer et développer le projet. Mais rapidement, en voyant que ça n'allait pas repartir, il a fallu se remobiliser. Et trouver des moyens de s'adapter à la donne actuelle." Faute de pouvoir relancer le club, le C12 va donc accélérer la création de son label et de son merchandising. Mais pas seulement. "On bosse pour pouvoir rouvrir fin septembre, début octobre avec le projet d'un bar-club!" L'idée est d'animer l'espace du jeudi au dimanche, de 18 heures à 1 heure du matin, en proposant une programmation de DJ. "Le jeudi serait par exemple consacré à des sets urbains/hip-hop, voire pop. Le vendredi sera plus expérimental, avec des soirées programmées par des festivals comme Horst ou Meakusma." Le week-end oscillera entre house et techno, en partie pris en main par des collectifs queer. L'entrée sera payante -"on y réfléchit encore, mais ça ne dépassera pas les 5-7 euros". Le plan est de ne programmer que des artistes locaux. "On prévoit également des installations vidéo", précise encore Tom Raoul. Et, tant qu'à faire, le bar en profitera pour pimper sa carte avec des cocktails et une petite restauration. "C'est un vrai pari. Et un saut dans l'inconnu -on n'a jamais géré un service en salle, par exemple. Peut-être qu'on va se planter. Mais on a envie de tenter le coup. Pour les gens qui, je pense, ont plus que jamais envie de sortir et de faire des choses. Et même pour notre propre santé mentale (rires). Il faut que quelque chose bouge. De toutes façons, on n'a pas vraiment de plan B..." Chacun des associés a donc refait le tour des proches pour rassembler la somme nécessaire pour financer le projet. Et en pouvant compter également sur un soutien des autorités? "On a déjà envoyé trois mails à la Ville, pour l'instant sans réponse. Mais peut-être qu'ils étaient encore en vacances... On verra." Quoiqu'il arrive, le projet sera lancé. Son nom: le C19...