On vous disait la semaine dernière tout le bien que l'on pense du premier album d'Antoine Maillard, L'Entaille (éditions Cornélius). Le Toulousain a parfaitement digéré les codes du teenage horror movie, malaxant dans son shaker graphique tous les ingrédients d'un slasher atmosphérique bien flippant: une cité balnéaire "idéale" en semi-coma, une jeunesse partagée entre l'ennui, son mal-être et les addictions, et enfin, dans le rôle de l'étincelle qui embrase ce baril de poudre souterrain, un mystérieux tueur psychopathe sévissant sans logique ni mobile apparent. Le trait crayonné aux 50 nuances de gris découpe sur la toile blanche des ambiances suffocantes, quelque part entre le vide mélancolique des tableaux d'Edward Hopper et l'étrangeté tapie sous l'ordinaire qui hante les univers de Charles Burns ou de David Lynch. À ces références explicites, il faut encore ajouter un artifice qui pourrait presque passer inaperçu mais qui contribue largement à diffuser une impression tenace de danger imminent et de malaise diffus: le tueur n'a pas de visage. Sous sa casquette, aucun signe distinctif, comme si la lumière aveuglante du soleil ou du clair de lune noyait ses traits, réduisant sa tête à une énigmatique page blanche.

On pourrait être tenté d'y voir une forme d'allégorie et de clin d'oeil à la pandémie qui a réduit au silence la vitrine de notre personnalité. Et du coup sensiblement altéré notre capacité à cerner les intentions d'autrui. On connaît l'importance des expressions faciales: 55% de la communication interpersonnelle repose sur le visuel (contre 38% sur l'oral et seulement 7% sur le verbal). Privés de mimiques, nous tentons depuis un an de déchiffrer nos interlocuteurs par d'autres voies: la gestuelle du corps et éventuellement la parole quand elle n'est pas trop étouffée par les couches de tissu. Autant d'artefacts qui exigent beaucoup d'efforts pour un résultat incertain. Du coup, chacun reste sur la défensive, se cantonne dans une neutralité expressive proche du degré zéro de la communication. On peut formuler l'hypothèse que cette privation de la moitié de notre alphabet émotionnel alimente la marée noire dépressive qui empoisonne le moral et met tout le monde à cran. La première chose que font d'ailleurs les jeunes quand ils font éclater leur bulle sanitaire, c'est d'ôter leur masque pour retrouver une communication sans bruit de fond. Et se réapproprier par la même occasion leur singularité et leur humanité.

A contrario, dans la fiction, cet effacement sème le trouble. La BD en est friande. On se souvient du Pilote sans visage de Jean Graton. Un Michel Vaillant dont le suspense reposait entièrement sur l'anonymat de cet as du volant cachant son identité autant que ses intentions derrière son casque impénétrable. Les fantasmes se nourrissent de l'incertitude. Plus près de nous, et dans une veine nettement plus arty, Bastien Vivès (Une soeur) ou le duo Ruppert et Mulot (Irène et les clochards) en ont quasiment fait un théorème. Leurs albums sont peuplés de personnages privés de nez, de bouches et d'yeux. Ou à peine esquissés. Chez l'un comme chez les autres, cet effacement participe autant d'une volonté de créer une ambiance sur le fil que d'inciter le lecteur, orphelin de ses repères habituels, à être plus attentif à la chorégraphie des corps. On peut aussi y déceler une volonté d'inscrire les personnages dans une forme d'universalité: un corps sans visage, c'est personne et tout le monde à la fois.

Cette façade muette n'est au fond pas très différente du masque figé en un rictus ou une grimace d'épouvante (comme dans Scream). Elle titille juste davantage l'imagination en n'évoquant rien. Au télescopage psychologique entre le sentiment suggéré par le masque et le comportement déviant de celui qui le porte, comme dans les films d'horreur mettant en scène des clowns tueurs ou dans Le Voyage de Chihiro de Miyazaki dans lequel un démon adopte les traits d'un fantôme triste, il privilégie l'effet miroir. Sous l'apparence du vide, le visage du tueur de L'Entaille les englobe en réalité tous. Y compris donc le nôtre...

On vous disait la semaine dernière tout le bien que l'on pense du premier album d'Antoine Maillard, L'Entaille (éditions Cornélius). Le Toulousain a parfaitement digéré les codes du teenage horror movie, malaxant dans son shaker graphique tous les ingrédients d'un slasher atmosphérique bien flippant: une cité balnéaire "idéale" en semi-coma, une jeunesse partagée entre l'ennui, son mal-être et les addictions, et enfin, dans le rôle de l'étincelle qui embrase ce baril de poudre souterrain, un mystérieux tueur psychopathe sévissant sans logique ni mobile apparent. Le trait crayonné aux 50 nuances de gris découpe sur la toile blanche des ambiances suffocantes, quelque part entre le vide mélancolique des tableaux d'Edward Hopper et l'étrangeté tapie sous l'ordinaire qui hante les univers de Charles Burns ou de David Lynch. À ces références explicites, il faut encore ajouter un artifice qui pourrait presque passer inaperçu mais qui contribue largement à diffuser une impression tenace de danger imminent et de malaise diffus: le tueur n'a pas de visage. Sous sa casquette, aucun signe distinctif, comme si la lumière aveuglante du soleil ou du clair de lune noyait ses traits, réduisant sa tête à une énigmatique page blanche. On pourrait être tenté d'y voir une forme d'allégorie et de clin d'oeil à la pandémie qui a réduit au silence la vitrine de notre personnalité. Et du coup sensiblement altéré notre capacité à cerner les intentions d'autrui. On connaît l'importance des expressions faciales: 55% de la communication interpersonnelle repose sur le visuel (contre 38% sur l'oral et seulement 7% sur le verbal). Privés de mimiques, nous tentons depuis un an de déchiffrer nos interlocuteurs par d'autres voies: la gestuelle du corps et éventuellement la parole quand elle n'est pas trop étouffée par les couches de tissu. Autant d'artefacts qui exigent beaucoup d'efforts pour un résultat incertain. Du coup, chacun reste sur la défensive, se cantonne dans une neutralité expressive proche du degré zéro de la communication. On peut formuler l'hypothèse que cette privation de la moitié de notre alphabet émotionnel alimente la marée noire dépressive qui empoisonne le moral et met tout le monde à cran. La première chose que font d'ailleurs les jeunes quand ils font éclater leur bulle sanitaire, c'est d'ôter leur masque pour retrouver une communication sans bruit de fond. Et se réapproprier par la même occasion leur singularité et leur humanité. A contrario, dans la fiction, cet effacement sème le trouble. La BD en est friande. On se souvient du Pilote sans visage de Jean Graton. Un Michel Vaillant dont le suspense reposait entièrement sur l'anonymat de cet as du volant cachant son identité autant que ses intentions derrière son casque impénétrable. Les fantasmes se nourrissent de l'incertitude. Plus près de nous, et dans une veine nettement plus arty, Bastien Vivès (Une soeur) ou le duo Ruppert et Mulot (Irène et les clochards) en ont quasiment fait un théorème. Leurs albums sont peuplés de personnages privés de nez, de bouches et d'yeux. Ou à peine esquissés. Chez l'un comme chez les autres, cet effacement participe autant d'une volonté de créer une ambiance sur le fil que d'inciter le lecteur, orphelin de ses repères habituels, à être plus attentif à la chorégraphie des corps. On peut aussi y déceler une volonté d'inscrire les personnages dans une forme d'universalité: un corps sans visage, c'est personne et tout le monde à la fois. Cette façade muette n'est au fond pas très différente du masque figé en un rictus ou une grimace d'épouvante (comme dans Scream). Elle titille juste davantage l'imagination en n'évoquant rien. Au télescopage psychologique entre le sentiment suggéré par le masque et le comportement déviant de celui qui le porte, comme dans les films d'horreur mettant en scène des clowns tueurs ou dans Le Voyage de Chihiro de Miyazaki dans lequel un démon adopte les traits d'un fantôme triste, il privilégie l'effet miroir. Sous l'apparence du vide, le visage du tueur de L'Entaille les englobe en réalité tous. Y compris donc le nôtre...