Sans surprise, mon pic de consommation correspond à mon année de service militaire. Dans l'air raréfié de ma caserne allemande, mon oxygène vital s'appelait Hervé Guibert, Milan Kundera, Umberto Eco, Philippe Labro, David Lodge, Bret Easton Ellis, Haruki Murakami. Un mélange de caresses, de troubles, de gifles salutaires et d'incitations à la révolte. Et autant de courtes échelles vers la liberté, les grands espaces, intérieurs comme extérieurs.

J'ai repensé à ces passeurs la semaine dernière. Moins pour m'étonner encore une fois combien leurs mots et leurs pensées ont façonné mon esprit que pour constater que les hommes y étaient très largement majoritaires. Sur la petite centaine de romans mentionnés entre septembre 1989 et juin 1990 figure à peine une poignée d'autrices. Marguerite Yourcenar, Françoise Sagan ne faisaient pas que de la figuration mais elles étaient bien seules. À l'époque, cette discrimination n'était même pas consciente. Et encore moins interrogée. Elle ne faisait que refléter la production éditoriale. Avec un peu plus d'audace, j'aurais pu sans doute déjà faire connaissance avec Annie Ernaux ou Toni Morrison. Mais leur aura était encore modeste. En 1988, même le Femina, prix pourtant censé combattre la misogynie du Goncourt, couronnait un homme, en l'occurrence le très consensuel Alexandre Jardin. C'est dire...

Si tout n'est pas réglé, le contraste avec aujourd'hui est saisissant. Trois femmes sont ainsi à l'origine de mes trois derniers orgasmes culturels. Dans trois disciplines différentes en plus. Et dans des registres émotionnels très variés. Mon premier décrochage de mâchoire de la semaine, je le dois à Catherine Meurisse. Pas vraiment une surprise, cette autrice enchantant les sens, qu'elle se frotte au tragique comme dans l'indépassable La Légèreté, ou à la mélancolie comme dans ce La Jeune Femme et la Mer (Dargaud), où elle réussit encore une fois à transformer un récit personnel, un voyage au Japon, en formidable odyssée questionnant notre rapport à la nature, les mythologies ou encore les mystères de la création. Irrésistible.

Aurai-je été quelqu'un de différent si ma jeunesse avait été bercée par plus d'autrices et de réalisatrices? Poser la question...

Encore tout secoué par ce choc esthétique, je n'ai pas vu arriver la deuxième épiphanie. Une découverte pour le coup, le nom de Maria Pourchet, sans être inconnu, ne m'étant pas familier. Feu (Fayard) porte bien son titre. La romancière incendie la langue pour raconter un adultère aussi improbable que destructeur entre un quinqua misanthrope et dépressif et une femme mariée tiraillée entre son désir ardent et un arsenal de conventions intériorisées. Une comédie hilarante et sauvage où tout le monde en prend pour son grade, les femmes, les hommes, les jeunes, les vieux, les vivants, les morts. Jubilatoire.

Jamais deux sans trois. Comme toute personne plus ou moins saine d'esprit, j'avais été ému par le sort dégueulasse réservé à Colin Kaepernick, ce joueur de football américain banni des terrains et insulté par Trump pour avoir mis un genou à terre en soutien au mouvement Black Lives Matter pendant l'hymne national. J'étais donc curieux de découvrir la série biographique qu'il a co-réalisée avec Ava DuVernay, la réalisatrice de Selma. Je redoutais un peu la démonstration aseptisée, production Netflix oblige. À la place, j'ai découvert une leçon cinglante et pop des ressorts racistes de l'Amérique, électrisée par un montage grisant d'images d'archives, de flash-back fictifs racontant la prise de conscience du jeune Kaepernick subissant micro-agressions sur micro-agressions, et d'explications sociologiques limpides du charismatique quarterback. La troisième ivresse en quelques jours, et encore une femme à la manoeuvre.

Au terme de ce grand chelem a surgi cette question embarrassante et vertigineuse: aurai-je été quelqu'un de différent si ma jeunesse avait été bercée par plus d'autrices et de réalisatrices? Poser la question...

Sans surprise, mon pic de consommation correspond à mon année de service militaire. Dans l'air raréfié de ma caserne allemande, mon oxygène vital s'appelait Hervé Guibert, Milan Kundera, Umberto Eco, Philippe Labro, David Lodge, Bret Easton Ellis, Haruki Murakami. Un mélange de caresses, de troubles, de gifles salutaires et d'incitations à la révolte. Et autant de courtes échelles vers la liberté, les grands espaces, intérieurs comme extérieurs. J'ai repensé à ces passeurs la semaine dernière. Moins pour m'étonner encore une fois combien leurs mots et leurs pensées ont façonné mon esprit que pour constater que les hommes y étaient très largement majoritaires. Sur la petite centaine de romans mentionnés entre septembre 1989 et juin 1990 figure à peine une poignée d'autrices. Marguerite Yourcenar, Françoise Sagan ne faisaient pas que de la figuration mais elles étaient bien seules. À l'époque, cette discrimination n'était même pas consciente. Et encore moins interrogée. Elle ne faisait que refléter la production éditoriale. Avec un peu plus d'audace, j'aurais pu sans doute déjà faire connaissance avec Annie Ernaux ou Toni Morrison. Mais leur aura était encore modeste. En 1988, même le Femina, prix pourtant censé combattre la misogynie du Goncourt, couronnait un homme, en l'occurrence le très consensuel Alexandre Jardin. C'est dire... Si tout n'est pas réglé, le contraste avec aujourd'hui est saisissant. Trois femmes sont ainsi à l'origine de mes trois derniers orgasmes culturels. Dans trois disciplines différentes en plus. Et dans des registres émotionnels très variés. Mon premier décrochage de mâchoire de la semaine, je le dois à Catherine Meurisse. Pas vraiment une surprise, cette autrice enchantant les sens, qu'elle se frotte au tragique comme dans l'indépassable La Légèreté, ou à la mélancolie comme dans ce La Jeune Femme et la Mer (Dargaud), où elle réussit encore une fois à transformer un récit personnel, un voyage au Japon, en formidable odyssée questionnant notre rapport à la nature, les mythologies ou encore les mystères de la création. Irrésistible. Encore tout secoué par ce choc esthétique, je n'ai pas vu arriver la deuxième épiphanie. Une découverte pour le coup, le nom de Maria Pourchet, sans être inconnu, ne m'étant pas familier. Feu (Fayard) porte bien son titre. La romancière incendie la langue pour raconter un adultère aussi improbable que destructeur entre un quinqua misanthrope et dépressif et une femme mariée tiraillée entre son désir ardent et un arsenal de conventions intériorisées. Une comédie hilarante et sauvage où tout le monde en prend pour son grade, les femmes, les hommes, les jeunes, les vieux, les vivants, les morts. Jubilatoire. Jamais deux sans trois. Comme toute personne plus ou moins saine d'esprit, j'avais été ému par le sort dégueulasse réservé à Colin Kaepernick, ce joueur de football américain banni des terrains et insulté par Trump pour avoir mis un genou à terre en soutien au mouvement Black Lives Matter pendant l'hymne national. J'étais donc curieux de découvrir la série biographique qu'il a co-réalisée avec Ava DuVernay, la réalisatrice de Selma. Je redoutais un peu la démonstration aseptisée, production Netflix oblige. À la place, j'ai découvert une leçon cinglante et pop des ressorts racistes de l'Amérique, électrisée par un montage grisant d'images d'archives, de flash-back fictifs racontant la prise de conscience du jeune Kaepernick subissant micro-agressions sur micro-agressions, et d'explications sociologiques limpides du charismatique quarterback. La troisième ivresse en quelques jours, et encore une femme à la manoeuvre. Au terme de ce grand chelem a surgi cette question embarrassante et vertigineuse: aurai-je été quelqu'un de différent si ma jeunesse avait été bercée par plus d'autrices et de réalisatrices? Poser la question...