"Michel Piccoli s'est éteint le 12 mai dans les bras de sa femme Ludivine et de ses jeunes enfants Inord et Missia, des suites d'un accident cérébral", indique le communiqué de la famille transmis à l'AFP par Gilles Jacob, ami de l'acteur et ancien président du Festival international de cinéma de Cannes.
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En toute innocenceUn enfant de 88 ans, s'émerveillant de tout et aimant les surprises! Michel Piccoli incarne le plaisir du jeu."J'aime les mystères!", déclare d'emblée un Michel Piccoli qui s'est livré généreusement à ceux de Thomas de Thier et de son poétique Le Goût des myrtilles (lire la critique). Le grand acteur français, interprète de Godard pour son chef-d'oeuvre Le Mépris, complice régulier de Bunuel et Sautet, affiche 70 ans de carrière et plusieurs centaines de films. A 88 ans, il aborde encore chaque rôle avec une curiosité, une "innocence" intactes, comme le démontrait sa prestation lumineuse dans le Habemus Papam de Nanni Moretti en 2011, et en 2012 une apparition mémorable dans Holy Motors de Leos Carax. Très émouvant dans Le Goût des myrtilles, Piccoli s'y est amusé comme il aime le faire. "Chaque nouveau film, chaque nouveau personnage, doit être une découverte, un voyage, une surprise!", s'exclame-t-il. "J'avais vu le premier film de Thomas (1) et il m'avait passionné. Il y a eu entre nous une amitié, une espèce de magie, nous étions très attentifs l'un à l'autre, avec cette dignité qui fait que personne ne veut jouer au chef et que la seule priorité est le film", commente celui qui a vécu un tournage comme il les affectionne, "où j'ai pu m'étonner, découvrir des secrets". "Le cinéma, comme la vie, doit être une aventure! La réussite, on doit s'en foutre. C'est quoi, d'ailleurs, la réussite? Rien n'est jamais totalement réussi. Le meilleur moyen de rater les choses est de partir avec cette idée qu'on va faire un film réussi. Mieux vaut rester ouvert à ce qui peut se passer de formidable et qu'on n'a pas prévu. Etre constamment en éveil, accueillir le mystère qui peut venir de tout et de tous. Je suis toujours attentif à chaque participant au tournage, du réalisateur aux techniciens en passant par mes partenaires acteurs. Jamais je ne me fermerai sur mon travail personnel pour "réussir" un rôle. Je serai toujours ouvert, aux aguets..." Michel Piccoli s'est fait, voici longtemps déjà, la promesse de "ne pas s'attendrir sur moi-même, de ne pas chercher le chemin le plus facile mais de rester au contraire dans une certaine difficulté d'existence, où l'autre est important car le chemin parcouru dépend aussi de lui". Malgré la longue et formidable expérience qui est la sienne, le comédien ne se départit pas d'un doute qu'il juge nécessaire: "Jamais je n'ai été totalement sûr de moi, et je ne veux jamais l'être. J'ai fait beaucoup de films, certains ont eu du succès, d'autres pas. Ceux qui ont marché ne m'ont pas rendu plus sûr, ceux qui n'ont pas marché ne m'ont pas rendu plus fragile. Au départ d'un nouveau projet, j'essaie encore et toujours... d'être le moins acteur possible!" Un large sourire éclaire le visage rayonnant d'un Piccoli aimant ce genre de paradoxe et qui poursuit: "Si vous faites l'acteur, le spectateur va pouvoir se dire, au bout d'un moment: "Ah c'est ça, j'ai compris!" Moi j'aime bien qu'on ne comprenne pas..." Quoi de surprenant, entendant pareil discours, à se rappeler le lien complice qu'a pu entretenir notre interlocuteur avec le génial Luis Bunuel? Lequel le fit jouer dans sept films, de La Mort en ce jardin (1956) à Cet obscur objet du désir (1977) en passant par les très sulfureux Le Journal d'une femme de chambre, Belle de jour, La Voie lactée, Le Charme discret de la bourgeoisie et Le Fantôme de la liberté. "Avec Bunuel, on jouait constamment, comme jouent les enfants. C'est-à-dire sérieusement. Il était très rigoureux, voire sévère. Avec lui, la transgression était toujours au menu, le délire aussi souvent, mais toujours dans le calme d'une démarche très contrôlée..." La mémoire nous joue des tours, parfois, et hormis ceux liés à Bunuel, beaucoup de souvenirs sont devenus flous, tant sur le travail avec Claude Sautet (cinq films dont Les Choses de la vie, Max et les ferrailleurs et Vincent, François, Paul et les autres) que sur le scandale de La Grande bouffe (en 1973) avec Marco Ferreri. Deux sujets sur lesquels nous aurions tant aimé l'entendre s'exprimer. Mais des images plus lointaines, liées à l'enfance, viennent éclairer les principes que suit Piccoli dans sa trajectoire artistique. Comme quand il évoque ses parents musiciens, "pleins de talents mais qui ont toujours dû travailler dur sans recevoir tout ce que ce travail de forçat méritait en termes de reconnaissance". Enfant, il vécut "dans l'évidence de ce rapport passionné mais aussi très douloureux à l'art auquel on donne pourtant tout". C'est de là, nous dit l'acteur, que sont venus tout à la fois son goût de travailler en permanence et celui de privilégier le plaisir dans une démarche "hédoniste, curieuse et partageuse". Jadis très engagé politiquement à gauche, et encore très sensible aux questions sociales, Michel Piccoli regarde notre époque avec un peu d'accablement. "Le monde a changé, l'espoir s'est dilué, on n'y arrive plus... ", constate-t-il avant de conclure malgré tout sur un mode optimiste, "car la possibilité de se réinventer est en chacun de nous". "Tous, nous sommes acteurs! Acteurs de notre vie! Avec toujours ouvert le choix de cette fureur de vivre que je ressens encore, qui me pousse toujours vers d'autres découvertes." Le sourire est revenu sur le visage rond, aux yeux redevenus ceux d'un gamin gourmand, attendant impatiemment la suite. (1) DES PLUMES DANS LA TÊTE.