Rythmé par des piliers en fer forgé vert pâle, la galerie de la Bibliothèque Solvay déroule son insolente beauté patrimoniale sous une lumière hivernale. Une allure insolente et... contraignante. Ce n'est pas Didier Goffart qui dira le contraire. Le CEO d'Edificio, une agence culturelle événementielle chargée de la gestion du lieu, a le devoir moral d'entretenir ce joyau malgré le fait que plus aucun événement -comprendre "rentrées financières"- ne vienne troubler les boiseries. Pas défaitiste pour un sou, l'homme fait bon coeur contre mauvaise fortune, lui qui a eu la bonne idée de transformer en lieu d'exposition cet ancien institut de sociologie né d'un rêve d'entrepreneur.
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Rythmé par des piliers en fer forgé vert pâle, la galerie de la Bibliothèque Solvay déroule son insolente beauté patrimoniale sous une lumière hivernale. Une allure insolente et... contraignante. Ce n'est pas Didier Goffart qui dira le contraire. Le CEO d'Edificio, une agence culturelle événementielle chargée de la gestion du lieu, a le devoir moral d'entretenir ce joyau malgré le fait que plus aucun événement -comprendre "rentrées financières"- ne vienne troubler les boiseries. Pas défaitiste pour un sou, l'homme fait bon coeur contre mauvaise fortune, lui qui a eu la bonne idée de transformer en lieu d'exposition cet ancien institut de sociologie né d'un rêve d'entrepreneur. Pour le moment, deux illustrateurs ont les faveurs de la programmation: Benoît van Innis (Bruges, 1960), à qui l'on doit les fresques notoires de la station de métro Maelbeek, et, invité par lui, Pascal Lemaître (Bruxelles, 1967). En plus de petites interventions pleines d'humour à l'étage -ainsi de ce dessin fixé au sol et marqué "Degas des os" renvoyant le visiteur à la contemplation d'un mur endommagé par l'humidité -, ce dernier donne à voir une trentaine d'oeuvres directement inspirées de textes littéraires denses et engagés, souvent parus aux éditions de l'Aube, que sa patte décomplexée accompagne depuis plusieurs années. C'est au sous-sol que l'on retrouve ces puissantes images métaphoriques infusées de noir, exactement là où nous attend, dûment masqué, le prolifique auteur. "À seize ans, soit j'entrais dans une école d'art, soit je me suicidais", avoue d'entrée de jeu Lemaître, qui a passé enfance et adolescence à Charleroi. Pour lui qui, petit, regardait son père noircir du papier afin de combler la frustration d'un métier sans crayon, le dessin a toujours été une évidence. Seize ans est également le moment où s'imposent à l'illustrateur deux références qui resteront majeures: le Franquin des Idées noires, marqué par une esthétique sombre sans fioritures, et l'oeuvre gravé de Rembrandt, découvert lors d'un voyage aux Pays-Bas. Encouragé par Pierre Darville, le directeur d'alors de l'Académie des Beaux-Arts de Charleroi, Lemaître s'inscrit alors à l'ENSAV La Cambre, section communication graphique. Au sortir de ce cursus, qui lui a ouvert les yeux entre autres sur des talents tels que l'auteur de livres pour la jeunesse Mario Ramos ou l'affichiste André François, l'intéressé décroche un job dans la création de décors. "Je dessinais le soir et le week-end", confie-t-il. Désireux de ne vivre que du dessin, Pascal Lemaître embarque son portfolio et ses carnets intimes sous le bras et décide d'aller frapper aux portes parisiennes: Le Monde, Libération, Bayard où il est repéré par Serge Bloch, le Magazine Littéraire, Lire... "Grâce à ces rencontres, j'ai eu des commandes. C'est comme ça que j'ai appris mon métier", commente cet artiste ayant eu les honneurs d'un accrochage au Musée Tomi Ungerer à Strasbourg. Confiant en sa bonne étoile, Pascal Lemaître profite d'un voyage à New York pour tenter le coup au New Yorker. "Je parlais très mal l'anglais... Mais je n'avais rien à perdre. Ce qui était incroyable, c'est que l'art director était super accueillant. Il m'a acheté une dizaine de dessins pour illustrer des articles à venir." Il n'en faut pas plus pour que la collaboration avec la presse soit amorcée, un axe significatif de son travail, comme le prouve aujourd'hui encore une contribution hebdomadaire pour le quotidien La Croix. "Au fil du temps, je me suis davantage focalisé sur les livres, notamment la littérature enfantine, qui accorde une place centrale à l'image, car ça permet de construire quelque chose dans le temps. En cela, un exemple a été très important pour moi: celui de William Steig, le père de Shrek. J'ai eu la chance de le rencontrer. Sa carrière m'a beaucoup inspiré dans la mesure où c'est le dessin de presse, au New Yorker justement, qui lui a permis de subvenir aux besoins de sa famille avant, vers 60 ans, de devenir dessinateur jeunesse avec la fortune que l'on sait. Cet exemple m'a convaincu de la liberté de l'outil dessin avec lequel il est possible d'explorer plein d'univers", explique ce professeur de narration visuelle à La Cambre. Au début des années 2000, c'est une commande d'un éditeur américain, Hyperion, qui met le feu aux poudres de cette carrière d'illustration de livres dont rêve l'intéressé. Pas n'importe laquelle, rien de moins que The Book of Mean People de Toni Morrison. "Je l'ai reçu par fax. Pour mettre en images ce texte sur l'incompréhension, j'ai proposé de recourir à des lapins plutôt qu'à des figures humaines. Toni Morrison a adoré, j'étais adoubé. Le courant est passé avec elle. Du coup, j'ai bossé sur d'autres projets comme l'adaptation des Fables de La Fontaine, pour lequel on a travaillé ensemble dans sa cuisine, ou pour la mise en dessins de son discours lors de l'attribution du Nobel de littérature", se souvient le Bruxellois. Cette collaboration improbable entre un prix Pulitzer et un petit dessinateur bruxellois sera un précieux laissez-passer pour de nombreuses aventures éditoriales convoquant Stéphane Hessel, Boris Cyrulnik, Pierre Rabhi, Jean-Claude Ameisen, Simone Veil ou encore Leïla Slimani. De quoi choper la grosse tête? Peu probable, l'homme ne considère pas "avoir une oeuvre" derrière lui: "Je suis bien conscient du fait que mon dessin n'est ni spectaculaire ni virtuose. Je présentais il y a peu, dans une classe à Molenbeek, Être bon , un petit livre que j'avais illustré au départ d'un poème d'Achille Chavée. Avec beaucoup de délicatesse, un élève m'a dit: "Ne le prenez pas mal mais on dirait vraiment des dessins vite faits..." Je lui ai répondu qu'il s'agissait effectivement d'un style "caca boudin" mais que c'était justement ça qui m'intéressait. Un bon dessin est un dessin dans lequel on sent une énergie, un flux. La quête ultime pour moi, c'est de savoir comment apporter une intensité par le trait. Exactement comme en danse, où il s'agit de signifier cette vitalité par le corps."