Entretien avec François Ozon, sur les traces de Fassbinder

© GETTYIMAGES
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Avec Peter von Kant, François Ozon livre une relecture toute personnelle des Larmes amères de Petra von Kant, le classique du metteur en scène allemand.

Rencontre : Jean-François Pluijgers

On n’en a jamais fini de Rainer Werner Fassbinder. François Ozon en tout cas qui, une vingtaine d’années après Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, replonge dans l’œuvre du metteur en scène allemand avec Peter von Kant, librement adapté des Larmes amères de Petra von Kant, dont il restitue l’éclat cruel comme la modernité.

Vingt ans après Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, qu’est-ce qui vous a ramené à Fassbinder ?

François Ozon : Fassbinder m’a toujours accompagné dans mon travail. C’est un cinéaste qui reste une référence pour moi. Pendant le confinement, je me suis demandé, comme beaucoup de réalisateurs, si on allait pouvoir refaire des films comme avant. Est-ce qu’on allait encore pouvoir tourner avec des équipes, beaucoup d’acteurs, des figurants et des décors différents ? Ou est-ce qu’on allait être obligés de faire des films confinés ? Je me suis projeté dans la situation du pire, et me suis demandé ce que j’allais filmer si on devait faire des films confinés. Et j’ai repensé aux Larmes amères, un film et un texte que j’aime beaucoup.

Au-delà du dispositif, le texte vous semblait-il résonner aujourd’hui ?

F.O. : Oui, bien sûr. J’aime ce que cela raconte sur la passion amoureuse, tragique et en même temps comique, presque grotesque, vue de l’extérieur. Et surtout, j’avais l’intuition, depuis un moment déjà, que ce texte était un autoportrait déguisé. J’ai beaucoup parlé à Juliane Lorenz, sa veuve, qui a monté tous ses derniers films, et qui s’occupe de la fondation Fassbinder. Elle m’a confirmé que mon intuition était juste et que Fassbinder s’était inspiré de son histoire d’amour avec Günther Kaufmann, l’un de ses acteurs. Ça a constitué un déclic, et j’ai voulu faire un portrait à vif de Fassbinder, et de moi aussi me projetant dedans.

Si l’on compare les deux films, il y a des changements manifestes – le genre des protagonistes, mais aussi l’univers, qui passe de la mode au cinéma -, et d’autres, cosmétiques. Comment avez-vous abordé le travail d’adaptation ?

F.O. : Cela ne servait à rien de faire un remake des Larmes amères de Petra von Kant tel qu’il est, parce que le film est magnifique. C’est un film avec six femmes, et moi, j’ai déjà fait 8 femmes, je ne vais pas refaire la même chose. J’ai parlé avec Thomas Ostermeier, le metteur en scène de théâtre allemand, de mon projet d’adaptation de ce texte culte, en lui demandant ce qu’il pensait du fait de changer le sexe des personnages. Et il m’a dit : « c’est génial, vas-y, n’aie pas peur. » Il prend souvent des textes classiques, Shakespeare, Tchekhov, qu’il transforme, mélange avec d’autres textes : il y a une tradition dans le théâtre allemand de prendre des classiques pour les revisiter, y injecter de la modernité, et je me suis inscrit dans cette logique. Je prends ce texte, je le transforme, le malaxe et j’y apporte mes propres obsessions. Ce qui est amusant, c’est que je trahis le texte original, mais en même temps, je retrouve Fassbinder autrement, puisque je fais un portrait de lui. 

« Fassbinder est mort parce qu’il ne croyait pas en l’amour, c’est ça, son drame tragique.« 

François ozon

Vous disiez vous être projeté dans le personnage. Dans quelle mesure et à quel endroit ?

F.O. : En revoyant le film, je me suit dit « le milieu de la mode, cela ne m’intéresse pas du tout ». Je pense que Fassbinder non plus, cela ne l’intéresse pas. Ma lecture, c’est que Fassbinder a 25 ans quand il écrit ce texte. Je sais qu’il est mort à 37 ans, qu’il a fait 40 films et des pièces de théâtre, qu’il a une œuvre énorme. Je me suis donc dit que ce dont il fallait parler, c’est son travail, qui le passionnait, c’était sa vie. Il mélangeait d’ailleurs les deux : il couchait avec ses actrices, avec ses acteurs, avec ses techniciens, tout se mélangeait, il était dans une confusion totale. Et comme c’est un film qui parle de l’amour, de la passion, il faut aussi parler de l’amour du travail, et en quoi peut-être le travail le sauve. Quand Fassbinder est mort, Godard a déclaré : « c’est normal qu’il soit mort à 37 ans, parce qu’il représente quasiment la moitié du cinéma allemand après-guerre, c’est lui qui a fait tout le cinéma allemand. » Moi, je pense qu’il a fait un travail énorme pour le cinéma allemand, mais qu’il n’est pas mort à cause du travail. Il est mort parce qu’il ne croyait pas en l’amour, c’est ça, son drame tragique. Il a fait un film intitulé L’amour est plus froid que la mort, il a une idée complètement idéalisée de l’amour pur, mais il est confronté à la réalité, au fait que cela n’existe pas, et il en est mort. Finalement, son travail l’a aidé à vivre : s’il ne l’avait pas eu, il serait peut-être mort à 22 ans, il se serait suicidé avant.

Au-delà de l’œuvre de Fassbinder, il y a son personnage, et les mythes qui l’entourent. Cela vous fascinait-il également ?

F.O. : Non. Je pense qu’en Allemagne, il est un peu décrié parce que les gens se souviennent de certaines choses qu’il a pu faire, alors qu’en France, on regarde surtout l’œuvre, les gens séparent l’homme et l’œuvre. Je ne vais pas dire que je veux réhabiliter Fassbinder, mais je le vois comme quelqu’un en souffrance, et c’est ce que je montre dans le film. Fassbinder est né pendant la Seconde Guerre mondiale, et il porte, d’une certaine manière, l’histoire allemande sur ses épaules. Que fait-il dans son œuvre ? Il essaie de montrer l’hypocrisie de cette société allemande qui ferme les yeux sur ce qui s’est passé pendant la guerre, qui ferme les yeux sur l’Holocauste, qui oublie et reconstruit le pays, et devient une force économique incroyable. Fassbinder est là pour tendre un miroir, et dire : « les nazis sont peut-être toujours là, et les rapports de domination, de racisme, de soumission sont là, dans la société allemande. » C’est pour cela également qu’il est mal-aimé en Allemagne. Après, qu’il y ait une contradiction entre son humanisme dans ses films et son comportement humain dictatorial sur les tournages, c’est vrai, mais cela arrive souvent.

© CAROLE BETHUEL / FOZ

Comment avez-vous dirigé Denis Ménochet, qui incarne Peter von Kant, et qui est un peu dans le paroxysme ?

F.O. : Le texte est dans le paroxysme. Denis, j’avais la sensation qu’il avait cette sensibilité, cette fragilité à l’intérieur, et ce que j’aime, c’est le contraste avec son physique. Il est représente la force, une virilité, il est robuste, on l’utilise toujours pour jouer des personnages menaçants, ultra-virils, et j’avais envie de montrer une part de sensibilité qu’il a en lui, comme beaucoup d’acteurs, mais qu’on ne leur demande pas d’exprimer dans les films. Il a eu peur au début, mais il était très excité. C’était un vrai défi, on a fait une lecture, et très vite, j’ai senti qu’il jouait quelque chose qu’il n’avait pas l’habitude de faire, c’était donc très excitant pour lui en tant qu’acteur.

L’avez-vous aussi choisi pour une certaine ressemblance physique avec Fassbinder ?

F.O. : Il y a une ressemblance sur la fin de Fassbinder. C’était une vraie question, parce que Denis avait 43 ans quand on a tourné, et Fassbinder est mort à 37 ans. On a travaillé sur les costumes, mais pas sur la coiffure ni le visage. Après, il y a des images iconiques de Fassbinder dont on s’est servi, c’était important : le costume blanc, ses ray-bans…

Denis Ménochet avec Isabelle Adjani © CAROLE BETHUEL / FOZ

Le film est plastiquement très beau. Comment avez-vous approché la photographie avec Manu Dacosse ?

F.O. : L’idée, c’était de s’inspirer un peu des derniers films de Fassbinder, quand il avait les moyens, c’est-à-dire de Lili Marleen, Le secret de Veronika Voss, Querelle, Lola, une femme allemande. Quand il a beaucoup plus d’argent, qu’il est très inspiré par les mélodrames hollywoodiens de Douglas Sirk, et qu’il y a tout ce travail sur les couleurs, l’image, les décors… On a travaillé là-dessus : avoir cette même liberté qu’il avait d’expérimentation sur les couleurs, les décors, les costumes…

Avez-vous revu les films de Fassbinder pour préparer ce film ? Son cinéma a-t-il vieilli ?

F.O. : Il y a un film que je n’avais jamais vu, et qui a eu de l’importance pour nous, c’est le sketch de L’Allemagne en automne où il se filme lui-même, avec son amant, Armin Meier, et avec sa mère ; une source d’inspiration géniale. Mais je n’ai pas tellement revu ses films, en fait, parce que j’en ai un souvenir vif, et que j’aime ce souvenir. Parfois, j’ai peur de revoir des films que j’ai aimés plus jeune. Même Les larmes amères, je n’ai pas voulu le regarder en entier : j’ai vu des petits bouts, j’ai revu le texte, mais je n’ai pas regardé le film intégralement. Mais il n’y a pas de risque : je pense que son cinéma a toujours sa force et sa modernité. Après, le rapport au cinéma, aux films et à la durée, est différent aujourd’hui. Je le vois sur les jeunes générations : les gens veulent que ça aille vite, ils ont l’habitude des séries, de leur téléphone, voir un film de Fassbinder, c’est une expérience différente. Est-ce que les spectateurs d’aujourd’hui en sont encore capables ? Je l’espère, on verra si mon film rencontre le public. S’il peut permettre aux gens de découvrir Fassbinder, c’est super.

Peter von Kant n’est pas le premier de vos films d’inspiration théâtrale, loin s’en faut. Qu’est-ce qui vous parle dans le dispositif théâtral, qui peut d’ailleurs donner des films aussi différents que Potiche et Peter von Kant ?

F.O. : La théâtralité au cinéma ne me dérange pas. Il y a des gens qui la voient comme quelque chose de négatif, et qui disent « c’est théâtral » avec une connotation péjorative, mais pour moi, pas forcément. J’aime que l’on soit complètement investi dans le film, bien entendu, mais j’aime aussi les films qui permettent une forme de distanciation, de réflexion pendant la projection, et donc j’aime bien les effets un peu brechtiens au cinéma. Cela ne me dérange pas et cela ne me semble pas empêcher la vérité d’advenir à l’écran, et de créer des émotions très fortes. C’est quelque chose que j’aime expérimenter, en tout cas.

Le contenu intégré souhaite enregistrer et/ou accéder à des informations sur votre appareil. Vous n’avez pas donné l’autorisation de le faire.
Cliquez ici pour autoriser cela de toute façon

Partner Content