Denis Ménochet revient sur sa prestation de haut vol pour Peter Von Kant

Denis Ménochet avec Isabelle Adjani: «C'est une légende. La première fois qu'elle est arrivée, vêtue de cette robe, je suis resté sans voix.» © CAROLE BETHUEL / FOZ
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Denis Ménochet se met à nu dans le rôle-titre de Peter von Kant, adaptation-hommage que livre François Ozon des Larmes amères de Petra von Kant.

Denis Ménochet, voilà une quinzaine d’années maintenant qu’il promène sa stature imposante de films français en productions internationales. La scène d’ouverture dInglorious Basterds, de Quentin Tarantino, où il tentait de se dépêtrer de l’interrogatoire serré de Christoph Waltz, lui a d’ailleurs valu une notoriété culte. Depuis, le comédien a laissé parler sa polyvalence, aussi à l’aise dans le drame social Grand Central, de Rebecca Zlotowski, que dans le musclé Assassin’s Creed, de Justin Kurzel ; impressionnant en mari violent face à Léa Drucker dans Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand, avant de rejoindre l’univers de Wes Anderson pour The French Dispatch. Et l’on en passe, l’acteur étant plutôt du genre stakhanoviste, lui que l’on retrouvera à l’affiche de deux films majeurs cet été: le thriller As Bestas, de Rodrigo Sorogoyen, dans quelques semaines, et Peter von Kant, de François Ozon, dans les prochains jours. Un film librement adapté des Larmes amères de Petra von Kant, de Rainer Werner Fassbinder, dont il tient le rôle-titre, s’inscrivant dans les pas du réalisateur allemand.

Le comédien se lâche ici comme rarement, se montrant sous un jour vulnérable et tyrannique à la fois.

Entre François Ozon et Denis Ménochet, c’est la troisième collaboration déjà, et sans doute cette connivence n’est-elle pas étrangère au fait que le comédien se lâche ici comme rarement, se montrant sous un jour vulnérable et tyrannique à la fois. «Notre première collaboration, c’était pour Dans la maison, également adapté d’une pièce de théâtre, se souvient l’acteur. Je ne savais pas vraiment qui il était, et j’avais été très impressionné par son intelligence. Ensuite, nous avons fait Grâce à Dieu, un projet étonnant qui nous a valu d’être attaqués par l’Eglise et de faire l’objet d’un procès, ce qui a eu le don de souder l’équipe, les acteurs et François. Non que le film ait directement changé les choses, mais nous avons essayé que ceux qui voulaient le faire puissent se faire entendre (NDLR: le film était inspiré de l’affaire Preynat). Nous sommes devenus plus proches, et quand on travaille ensemble désormais, c’est plutôt comme une conversation: François sait comment je travaille, et ce que je dois savoir sur le personnage. Ce n’est pas comment il fait qui importe, comment il danse par exemple, ce n’est pas tant le résultat que le pourquoi. Que s’est-il produit auparavant, où va-t-il, que je puisse le comprendre, situer mon ressenti et laisser aller.»

La porte entre Ozon et Fassbinder

Ainsi donc de Peter von Kant, réalisateur à succès tout à la douleur d’une séparation lorsqu’il rencontre Amir (Khalil Ben Gharbia), jeune homme faisant l’objet de toute son attention pour bientôt se dérober. Une réalité flottante qu’il appréhende dans un mélange de fragilité et de cruauté, trouvant à l’écran une expression volcanique. «C’était intéressant de se mettre dans la peau d’un individu dans cette position. Mais Jusqu’à la garde avait été une expérience plus éprouvante. Le contrecoup avait été difficile. Ici, je hurle, je casse des assiettes. Pour un comédien, une telle expérience, c’est un cadeau.» De Fassbinder, auteur du texte d’origine, et dont on peut supposer qu’il incarne une sorte de double fantasmé, Denis Ménochet confesse qu’il ne le connaissait pas bien. «Je suis d’une génération différente de celle de François, j’ai dix ans de moins. Et puis, mon grand-père ayant été déporté par les Allemands, la culture allemande était plutôt occultée dans ma famille. François me l’a fait découvrir, et j’ai été étonné tant c’était brut, avec un tel sens de la cruauté dans son cinéma. C’était passionnant à explorer, par le prisme du regard de François Ozon.»

Pour s’imprégner du réalisateur de Tous les autres sappellent Ali, l’acteur a bien sûr regardé ses films, le documentaire LAllemagne en automne en particulier, et visionné ses interviews, pour finalement, assure-t-il, ne pas en retirer grand-chose: «Je l’ai bien sûr trouvé brillant, mais aussi prisonnier de sa propre intelligence et de ses frustrations. Il n’était pas question pour autant de l’imiter, j’aurais été grotesque. Je suis très admiratif de ce que Philip Seymour Hoffman a fait dans Capote, mais je ne suis pas ce genre d’acteur.» Cela étant, et même s’il n’a pas cherché le mimétisme, on ne peut s’empêcher de lui trouver une ressemblance avec son modèle (ou l’image que l’on en a en tout cas). Jusqu’au vertige parfois, qu’il danse au son de Comme au théâtre, de Cora Vaucaire – «Je me suis inspiré de Gérard Depardieu dans Tenue de soirée, et j’ai visionné Fantasia, Fred Astaire, et Alfred Molina dans Boogie Nights.» Ou qu’il essaie, dans une scène foudroyante, de toucher l’écran sur lequel il projette les essais qu’il avait fait tourner à son protégé. «Le film est une lettre d’amour de François Ozon à Fassbinder, de François Ozon au cinéma, et au cinéma de Fassbinder. Je pouvais m’y retrouver dans cette scène qui, pour moi, représente la porte entre Ozon et Fassbinder.»

Le film est une lettre d’amour de François Ozon à Fassbinder, de François Ozon au cinéma, et au cinéma de Fassbinder.

Anecdotes de castings

Des essais comme celui que Peter von Kant fait tourner à Amir, Denis Ménochet en a fait plus d’un. Avec l’un ou l’autre souvenir cuisant à la clé. «J’ai passé plusieurs auditions afin de rencontrer Ron Howard pour Da Vinci Code, qui était tourné à Paris il y a seize ans. Après les deux premières, on m’a dit: « Voilà, tu vas rencontrer Ron Howard aujourd’hui, à tel hôtel. » J’arrive deux heures à l’avance, tous les acteurs de Paris étaient là, c’était atroce. Ma prof de théâtre, une Anglaise, m’avait appris: « Chaque fois que tu vas jouer, et qu’on te demande si tu veux t’asseoir, reste debout, c’est mieux pour ton énergie. » Je rentre dans la suite où était installé Ron Howard, qui me demande: « Tu préfères t’asseoir ou rester debout? » Et moi: « Rester debout. » Il prend sa caméra, j’avais les jambes qui flageolaient, j’essayais de jouer, il m’a remercié. Et bien entendu, je n’ai pas obtenu le rôle. Du coup, au moment de rencontrer Tarantino, je me suis dit: « Cette fois, je m’assieds. » Avec le succès que l’on sait, le rôle de Perrier LaPadite lui valant une reconnaissance internationale quasi instantanée. Et une bonne anecdote de plus: «Je suis un nerd pour tout ce qui concerne le jeu d’acteurs, et il m’arrive d’aider d’autres comédiens à répéter. J’ai passé les auditions pour jouer un boxeur dans La Môme. Je n’ai pas eu le rôle, mais Olivier Carbone, le directeur de casting, décédé depuis, savait que je parlais anglais. Un jour, il m’a rappelé et m’a dit: « Je passe une audition pour devenir le directeur de casting pour le volet français du prochain Tarantino. Je ne peux pas lire l’anglais, pourrais-tu me lire le scénario? » Je suis allé le voir avec son assistante, et j’ai mimé tout le film pour eux. Il a eu le boulot, et pour me remercier, il m’a téléphoné et m’a dit: « Envoie-moi ta photo. » J’ai réveillé une amie pour qu’elle vienne faire ma photo, et je l’ai envoyée. Tarantino a accepté de me voir, et j’ai obtenu le rôle.» Comme quoi être un type bien peut payer à l’occasion…

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