Yamina El Atlassi (Bozar) : « Un musée, c’est un espace commun qui doit accueillir l’intégralité du public »

Yamina El Atlassi a bien conscience de l'ampleur de sa tâche. © STEVEN HEYVAERT
Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

Bozar compte désormais une « Inclusion Advisor » dans ses rangs: Yamina El Atlassi. Initiée par la Tate Modern, cette nouvelle fonction témoigne de la volonté des lieux de culture de se mettre au diapason des évolutions sociétales.

En 2017, James Brandon intégrait l’équipe de la Tate Modern, la très en vue institution londonienne. Son titre? Une première dans le monde de la culture: « Diversity and Inclusion Manager ». Soit, une fonction ayant vu le jour dans le monde de l’entreprise où elle vise à ce que « chacun se sente respecté dans ses singularités et ses compétences ». Au bout de ce type de management inclusif, il est bien entendu question d’atteindre l’efficacité opérationnelle, une donne essentielle à la lubrification des rouages de la machine économique. Autre secteur, autres moeurs, la Tate entend, quant à elle, ajouter sa pierre à l’élaboration d’une « démocratie culturelle » prenant en compte les diversités à l’oeuvre dans la société. Trois ans plus tard, alors que le musée britannique est en passe d’accueillir un nouveau candidat pour le job, l’idée a fait son chemin. Pour preuve, la Belgique accueille sa première « Inclusion Advisor » en la personne de Yamina El Atlassi.

Le but n’est pas seulement de viser une paritu0026#xE9; numu0026#xE9;rique mais que chacun soit u0026#xE0; la place qui lui convient.

A 47 ans, cette juriste de formation, qui a connu les dernières heures de la Sabena et a également oeuvré au sein de Charleroi danse, a bien conscience de l’ampleur de la tâche qui l’attend pour les deux prochaines années. « Ma mission, c’est d’accompagner le changement de la culture interne à Bozar. Pour ce faire, il faut commencer par l’analyse des chiffres. On passe tout au crible, on tire des conclusions et on se donne des objectifs avec des actions concrètes. La première phase du chantier nécessite de se pencher sur le personnel. Combien d’hommes, de femmes, de nationalités… Le but n’est pas seulement de viser une parité numérique mais une égalité « qualitative » afin que chacun soit à la place qui lui convient. Ensuite, ce sera au tour de la programmation d’être examinée avec attention: qui est exposé, quels sont les thèmes abordés, les budgets consacrés, la conformité entre le contenu et la forme. »

Pour illustrer son propos, l’intéressée évoque les questions soulevées par Music, le film sur l’autisme réalisé par la chanteuse Sia. On le sait, celui-ci a suscité de vives réactions en raison d’un casting déconnecté du problème, notamment par le biais d’une interprète neurotypique, et d’une mise en scène stroboscopique susceptible de provoquer des crises chez les spectateurs concernés par ce trouble – une personne souffrant d’autisme sur quatre est épileptique. Gênant pour une oeuvre censée leur être adressée.

Questions de société

De quoi la fonction endossée par Yamina El Atlassi est-elle le signe? « D’une prise de conscience, répond sans hésiter cette quadrilingue aux origines marocaines qui est également présidente du conseil d’administration de Brussels Museums. Bozar, en tant qu’institution fédérale, est consciente de son rôle qui consiste à faire diffuser les avancées sociétales par le biais de la culture. Cette préoccupation ne lui est pas propre, nombreux sont les lieux qui veulent diversifier leur public et leur programmation. En créant un emploi entièrement dédié à la diversité, le Palais des beaux-arts s’offre la possibilité d’aller plus loin dans la démarche. Comme évoqué, le personnel est concerné par ce besoin d’ouverture mais également les partenariats; il est crucial d’être aussi multiple sur ce point, ainsi que le lieu en tant que tel. Pour caricaturer, c’est génial d’organiser une exposition accessible aux personnes aveugles et mal-voyantes, mais encore faut-il que tout soit mis en place, de la logistique à la promotion, pour que celles-ci puissent en faire l’expérience de manière appropriée. »

Une récente enquête du magazine français Beaux-arts révélait la difficulté d’aborder les questions de société. Alors que 95% des personnes interrogées revendiquaient le besoin de davantage de culture, 60,5% du panel exprimaient une réticence à propos du fait que les musées abordent les thématiques sociétales telles que le racisme, le féminisme ou les gender studies.

Sujet sensible

Il existe donc bel et bien une résistance. Celle-ci n’effraie pas Yamina El Atlassi: « Un musée, c’est un espace commun qui doit accueillir l’intégralité du public. Il faut bien comprendre que la diversité, c’est tout le monde, c’est être tous ensemble. Il n’y a pas une personne qui peut revendiquer de concentrer la diversité à elle seule. Je suis consciente que c’est sensible car, très vite, les gens se sentent menacés quand la conversation s’oriente sur ce sujet. Jusqu’ici, on a eu l’habitude d’un discours dominant qui n’était pas remis en cause, désormais il va falloir faire avec une multitude de voix. Ces voix, qui sont celles des personnes qui ont pris le système sur le coin de la figure, se font entendre de manière véhémente. C’est normal, cela fait partie du processus, un rééquilibrage va se faire. Mon ambition n’est ni de culpabiliser, ni de changer ce qui se passe dans la tête des gens, mais il est nécessaire qu’à tout le moins les actes de tous s’inscrivent dans le respect de chacun. »

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