Kenneth Branagh: « Au début du confinement, écrire sur Belfast m’est apparu comme une nécessité »

Buddy (Jude Hill) et Pa (Jamie Dornan): les "Troubles" du côté de l'enfance.
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

S’inspirant de ses souvenirs personnels, le réalisateur irlandais inscrit dans le Belfast de l’époque des « Troubles » un lumineux portrait d’enfance au noir et blanc bercé de la mélancolie de Van Morrison. Entretien.

Docteur Kenneth et Mister Branagh? Difficile, en tout cas, d’imaginer deux films plus différents que Death on the Nile et Belfast, sortis à quelques semaines d’écart, et signés l’un comme l’autre par l’acteur-réalisateur irlandais. Si le premier tenait de la pâtée indigeste mise en scène à la truelle, le second est une chronique intimiste sensible, venue rappeler que Kenneth Branagh, s’il s’est cantonné depuis une dizaine d’années dans les productions hollywoodiennes matamoresques, fut aussi l’auteur inspiré d’un film aussi savoureux que Peter’s Friends, sans même parler de multiples adaptations shakespeariennes enlevées, de Much Ado About Nothing à Love’s Labour’s Lost.

Belfast est d’une autre eau encore, le cinéaste livrant là ce qui est sans conteste son opus le plus personnel à ce jour, puisque nourri de ses souvenirs d’enfance à Belfast, sur arrière-plan de « Troubles » opposant violemment protestants et catholiques. Un projet qu’il caressait depuis un certain temps déjà, mais que le confinement a favorisé, comme il nous l’expliquait il y a quelques semaines lors d’un entretien réalisé par Zoom. « Au début du confinement, j’ai été contacté par de nombreux amis qui souhaitaient renouer, ressentant, comme moi d’ailleurs, un besoin intense de communiquer avec des gens dont ils se souciaient et qu’ils aimaient. Le monde était incertain, nous ne savions littéralement pas de quoi l’avenir serait fait -aurions-nous encore un boulot?-, et la vie n’en est apparue que plus précieuse, de même que les histoires ayant du sens à nos yeux. C’est ainsi qu’écrire sur Belfast, quelque chose que j’avais toujours voulu faire, m’est apparu comme une nécessité: si je ne le faisais pas alors, quand le ferais-je? Sans compter que le sentiment de déconnexion correspondait à celui que j’avais éprouvé quand sont survenues les violences que l’on peut voir au début du film, quand une plaine de jeux est devenue un champ de bataille, et qu’un équilibre s’est transformé en une vie pleine de peur et de tension. Le confinement a déconfiné cela pour moi. »

Autobiographie fictive

À l’instar du John Boorman de Hope and Glory ou, plus récemment, du Paolo Sorrentino de E Stata la mano di Dio, Kenneth Branagh s’essaie donc ici à l’autobiographie fictive. Un exercice dont il s’acquitte avec un incontestable bonheur, laissant à l’épatant Jude Hill le soin d’interpréter son alter ego à l’écran. À savoir Buddy, neuf ans, vivant avec sa famille -sa mère et son grand-frère, rejoints tous les quinze jours par son père, employé comme menuisier en Angleterre- dans un quartier populaire de Belfast; un gamin avec les préoccupations de son âge, dont la vie va basculer un jour d’août 1969, lorsque des émeutes éclatent dans sa rue. Ces événements violents et tragiques, le réalisateur les embrasse à hauteur d’enfance. Une façon de se ménager une indispensable licence créative: « Mais la violence correspond à la réalité, et ses spécificités également, souligne-t-il. Les émeutes au début du film, et les pillages qui surviennent plus tard, sont deux rappels d’événements s’étant réellement produits: celui qui a changé notre vie, et celui qui nous a poussés à quitter Belfast, parce que ma mère a compris que nous étions aspirés dans quelque chose sur lequel nous n’aurions jamais la moindre prise (…). Ce qui entoure ces événements et quelques autres n’est pas toujours une retranscription littérale: j’ai voulu adopter un point de vue légèrement naïf, et regarder ce monde à nouveau avec des yeux d’enfant, pas de manière puérile, mais pour essayer de revenir à l’essence de la réaction d’un gosse de neuf ans amené à naviguer dans de telles circonstances… » Et d’encore préciser, à toutes fins utiles, n’avoir jamais cherché à ramasser toute la complexité des « Troubles » en un film, si tant est d’ailleurs que cela soit possible: « Personnellement, j’en serais incapable. Mon intention, avec ce film, était de rencontrer la politique au niveau où elle affecte des gens ordinaires. Et, par conséquent, d’entreprendre un voyage avec ce garçon à travers quelque chose qu’il ne comprenait pas et qui était bien trop compliqué pour lui, et d’essayer de trouver son chemin. Est-ce que la vie quotidienne peut encore tourner autour du football, des films et de « la » fille? Ou est-ce qu’il faut savoir ce qu’il en est de la partition irlandaise, de 1916 et de la famine? Ce serait écrasant. »

Kenneth Branagh
Kenneth Branagh© getty images

À l’ombre de John Ford

Ainsi articulé, Belfast trouve un équilibre harmonieux, embrassant des sujets sérieux -les « Troubles », bien sûr, qui en constituent la toile de fond, mais aussi la diaspora irlandaise dans l’une de ses multiples déclinaisons (le film est d’ailleurs dédié « à ceux qui sont partis, à ceux qui sont restés et à ceux qui se sont perdus« ) tout en laissant s’éployer un imaginaire enfantin. Les westerns par exemple qui, de High Noon à The Man Who Shot Liberty Valance, vus sur la télévision familiale, nourrissent un rapport au monde. « Mon père avait l’habitude de dire qu’il y avait beaucoup de cowboys à Belfast, se rappelle Kenneth Branagh. Et parfois, la violence, telle qu’elle existait, faisait penser au Wild West. J’adorais les westerns de John Ford. Le granite et la massivité de Monument Valley me faisaient vraiment penser à la façon dont, à Belfast, les grues, dans les chantiers navals, dominaient le paysage. On pouvait les voir de partout, avec Cave Hill derrière. Il y avait la nature, et une architecture faite par l’homme à grande échelle -c’est la ville qui avait construit le Titanic-, la mer et les écluses de Belfast. Les sons de la mer et des bateaux donnaient l’impression qu’on se trouvait à la croisée des chemins dans une ville de western, les bateaux arrivant et repartant remplaçant les trains. Pour moi, le Far West était le miroir de l’endroit où je grandissais, a fortiori en noir et blanc, parce que je voyais Belfast comme une ville monochrome. Et les westerns constituaient un moyen d’essayer de comprendre les histoires par lesquelles j’étais encerclé. J’étais reconnaissant d’y trouver un récit avec un bon, un méchant, une fille et Gary Cooper qui l’emporte à la fin. »

Plus qu’au western, c’est toutefois à Shakespeare qu’on l’associe le plus souvent, l’acteur-réalisateur s’étant fait le spécialiste des adaptations du Barde à l’écran (allant d’ailleurs jusqu’à donner un tour shakespearien à Thor, son incursion dans l’univers Marvel). Une passion qui a pu être à l’origine d’un malentendu le concernant, que ce film, où il renoue avec ses racines, devrait incidemment contribuer à corriger. « Le fait que j’aie, au cours de ma carrière, souvent travaillé l’oeuvre de Shakespeare, a pu, de façon embarrassante mais compréhensible, me faire passer pour un possible Anglais élitiste, chose qui n’aurait pas pu être plus éloignée de la réalité de mon background. Le film met les choses au clair à ce niveau, je m’y dévoile sans même m’en être rendu compte, et cela m’a fait du bien. » De ses origines ouvrières, Branagh raconte encore qu’il a conservé le souci de « raconter des histoires qu’aussi bien mes parents que ma grand-mère auraient pu voir. Ce qui ne signifie pas qu’elles doivent être exemptes de jurons ou d’idées complexes, mais simplement qu’elles soient authentiques, réelles et honnêtes. Il n’y a pas, à mes yeux, de marque distinctive entre un art de haute ou de basse qualité, et c’est quelque chose que m’a enseigné mon background. Je pense que tout art devrait être accessible à tous, et cette vision a été façonnée par cette époque. »

Authentique, réel et honnête, voilà assurément des qualités que l’on peut prêter à Belfast, un film que Branagh a veillé à terminer sur une note positive -« c’était important pour moi« , explique-t-il, eu égard à la problématique irlandaise. À quoi Van Morrison, figure illustre de Belfast que Branagh a approché comme  » connaisseur et fan de sa musique« , a ajouté une indispensable touche de mélancolie, ses morceaux rythmant le film comme autant de points de suspension: « Van a voyagé loin de Belfast, un peu partout dans le monde. Le sujet de l’odyssée irlandaise lui parlait très clairement intimement« . Belfast, de toute évidence, ne pouvait trouver meilleur ambassadeur…

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