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La cruauté humaine vue par Rithy Panh dans le documentaire Everything Will Be OK

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Des figurines et des archives pour raconter la part sombre des hommes. © © Cdp
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Titre - Everything Will Be OK

Genre - Documentaire

Réalisateur-trice - Rithy Panh

Quand et où - Diffusion sur Arte le 08/09 à 23h15 et sur arte.tv jusqu'au 06/11

Casting - Commentaire de Christophe Bataille, avec la voix de Rebecca Marder

Durée - 1h38

Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

À l’aide de figurines d’argile et d’images d’origines diverses, Rithy Panh dresse un panorama de la cruauté des hommes dans une fable où les animaux ont pris le pouvoir. Sur Arte.

Cinéaste cambodgien rescapé des camps de la mort des Khmers rouges avant de trouver asile en France, Rithy Panh a tracé, depuis ses débuts avec Site 2 en 1989, un sillon éminemment personnel, s’employant notamment à documenter la tragédie vécue par son pays sous le régime de Pol Pot. Un travail de mémoire qui a irrigué des films comme S 21, la machine de mort khmère rouge puis Duch, le maître des forges de l’enfer. Ou, sur une note plus intime, le bouleversant L’Image manquante. S’il s’en écarte par son thème, Everything Will Be OK emprunte à ce dernier sa technique, le réalisateur recourant à des figurines d’argile à la poésie muette pour raconter une fable qui adopte la forme d’une dystopie dans laquelle les animaux ont pris le pouvoir et réduit les hommes en esclavage. Et de procéder, dans un flux d’images d’origines diverses (archives, films…) investissant des écrans démultipliés, à une sorte d’inventaire de leurs actes, orchestrant, au fil des inventions humaines, un suffocant ballet de destruction et de mort.

© © Cdp

L’ogre de l’idéologie

Présenté à la Berlinale en février dernier, le film devait valoir à Rithy Panh le prix de la meilleure contribution artistique. C’est là qu’on l’avait rencontré quelques jours plus tôt. “L’inspiration pour Everything Will Be OK m’est venue des villes vides, commence-t-il. Il y a deux ans, j’étais à Berlin avec un autre film, Irradiés. Après mon retour à Paris, je devais démarrer un projet au Cambodge, mais je me suis retrouvé coincé. Les premiers jours de la quarantaine et du lockdown, quand les rues étaient vides, ont ravivé de très mauvais souvenirs, quand les Khmers rouges ont pris Phnom Penh et ont vidé la ville. C’est l’image du début du film. Ne pouvant faire mon autre film, j’ai demandé aux producteurs s’ils acceptaient de changer de projet, et Arte s’est très vite montrée enthousiaste. Avec le lockdown, je n’étais pas seul à me sentir déprimé. Nous n’avions pas encore l’expérience du virus, on le connaissait peu à l’époque, les informations étaient contradictoires, mais nous avons pu remarquer combien nous, et nos démocraties, étions bien fragiles face à ce petit virus. J’ai pensé qu’il pourrait être intéressant de se pencher sur cette montée du totalitarisme, et aussi de questionner l’ultralibéralisme.”

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Cette démarche prend, devant sa caméra, une forme aussi originale qu’inventive, qui met en scène des figurines d’animaux contemplant, impassibles, les dégâts des hommes soumis à ce que Panh appelle “l’ogre de l’idéologie”, et animés par la soif de pouvoir avec ses effets dévastateurs. Et les archives de défiler, camps de travail, exécutions sommaires, colonnes de réfugiés, explosions atomiques, cruauté sur les animaux, déforestation… que traversent les figures d’Hitler, Mao, Lénine et d’autres. À quoi se greffent (avec notamment un recours avisé au split-screen) des citations de films, du monolithe noir initial renvoyant au 2001 de Kubrick aux extraits d’œuvres fondatrices. “J’avais besoin de retourner vers les classiques, Vertov, Eisenstein, Lang et surtout Chris Marker. Marker, c’était fondamental: il m’a appris la liberté de coller, de fabriquer. Un enseignement que j’essaie toujours d’appliquer à mon travail. Quand on retourne vers ces gens-là, on ne peut que constater leur modernité: ils parlent déjà du travail et de la pénibilité des conditions de travail. En 2022, il y a eu des progrès considérables, on est en mesure, comme deux ou trois milliardaires américains, de faire des fusées qui se concurrencent, mais on est incapable de donner un peu plus aux gens, et notamment le minimum de dignité et de nourriture. On est tombé dans cet ultralibéralisme qui détruit quasiment toute la planète.” Un constat que Everything Will Be OK opère dans un tourbillon d’images sur lesquelles la voix de Rebecca Marder pose délicatement un texte de Christophe Bataille, pour en questionner au passage le pouvoir. À ce point hypnotisant que les animaux finissent par céder aux mêmes sirènes que ceux qui, autrefois, les opprimaient: génocide, écocide et autres -cides…

© © Cdp

Pour autant, Rithy Panh refuse de céder à la résignation. Et son film, qui a emprunté son titre à un T-shirt porté par un manifestant au Myanmar, se veut aussi un appel à la résistance. “Je voulais qu’il y ait un peu de niaque, de lutte, et que ce ne soit pas artificiel.” Et celui qui se pose en “rêveur” de conclure: “Je savoure ma liberté de pouvoir encore décrypter la réalité. La pression est massive désormais avec le numérique: n’importe quel inconnu peut avoir une audience énorme qui va se répercuter. Ils savent y faire, les trolls. Et du coup, on peut être emporté dans la masse et se tromper, faute d’encore avoir la distance, le temps et la liberté. Avant, on avait un journal qu’on lisait et on essayait de comprendre, mais maintenant, la vitesse fait qu’on n’a plus la possibilité de gérer et décrypter une réalité qui nous entoure. À partir du moment où vous n’en êtes plus capable, n’importe quoi peut vous arriver. Ça, c’est le principe numérique.” Une forme de bombardement permanent auquel Rithy Panh oppose “l’image durable”: “il faut aller chercher au fond de chacun cette matière noble. En chacun, il y a une espèce de beauté de l’enfance qui reste, de l’innocence et c’est ce que je cherche: une résonance, quelque chose de profond et de pur.” Avec des figurines à l’étonnant pouvoir d’expression pour médium…

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