Ce que je suis depuis qu’elle est partie

Nicolas Naizy Journaliste

Chloé Winkel se souvient du décès de sa grand-mère et tente de saisir dans À ce qui manque la délicate question du deuil lorsque l’on est enfant et des marques qu’il imprime à jamais.

Ursule a 12 ans. C’est son anniversaire, sa fête. Il y a son père, son oncle, son papy… et sa grand-mère. Du moins le croit-on dans la première apparition de cette figure mystérieuse sur ses chaussures à (très) hauts talons, le visage dissimulé. Personnage aussi fantasque que fascinant, ses paroles ne sont aux oreilles de la jeune fille que des onomatopées non identifiables. C’est vrai, les morts, c’est d’abord leur voix qui s’efface de nos souvenirs.

Car Chacha -c’est ainsi qu’elle se fait appeler- n’est plus là, laissant Ursule pleine de questions. Comme Chloé Winkel depuis le décès de sa grand-mère au même âge. Avec le temps, la comédienne ne cesse de questionner l’impact de la perte de cette personnalité centrale de son enfance sur la définition de l’être qu’elle est devenue. Que reste-t-il en nous de nos morts? Comment le deuil traverse-t-il l’enfance? La perte d’un grand-parent est souvent l’une des premières expériences intimes de la mort que connaît un enfant, marquant ce dernier à jamais.

Une atmosphère sans cesse plus sombre

Pour « remettre de l’ordre dans [ses] souvenirs », Chloé, en observatrice externe de cette scène d’anniversaire, reconstitue sur le plateau sa table d’anniversaire et quand ça ne lui convient pas: elle coupe et elle recommence. L’exercice est rude, révèle les tensions entre les différents protagonistes, le rôle de chacun. Malgré les nouvelles tentatives, les apparitions de la mystérieuse babouchka (Fabrice Rodriguez) se font de plus en plus fugaces, évanescentes. Sous la stricte autorité d’un paternel (un sans cesse plus sévère Boris Prager), Ursule se voit contrainte à la sobriété du chagrin, là où Chloé Larrère confère à la jeune Ursule toute l’urgence d’une gamine en questionnement et, parfois, en frustration de voir son ressenti muselé.

Faisant du passé rocambolesque de la grand-mère un récit quasi mythologie de la Russie blanche exilée -promesse d’aventures passées-, Chloé Winkel préfère axer son histoire sur le ressenti d’une enfant -son ressenti qui se construit à travers ce qui n’a pu être exprimé. Convoquant Lacan et Maeterlinck, la metteuse en scène retient de L’Intruse, pièce du Nobel belge, une atmosphère et quelques éléments -un extrait en ouverture, la figure de l’aveugle incarnée par le grand-père (Ghislain Winkel). Les apparitions portées par Thomas Dubot -un Christ crucifié, un chanteur de variétés en tenue pailletée- pour la plupart, apportent matière au rêve comme au cauchemar, le spectacle marchant en équilibre entre la réalité et la fiction. Les souvenirs ne se fondent-ils pas à nos fantasmes après tout? Sur un plateau subtilement éclairé, domine toutefois dans cette mise à nu sincère d’une construction de soi, un symbolisme (normal en psychanalyse et avec Maeterlinck) sombre et pesant qui nous a tenus un peu trop à distance.

À ce qui manque, de Chloé Winkel. Au Théâtre Océan Nord jusqu’au 7 mai. www.oceannord.org

Partner Content