Laurent Raphaël

L’édito : L’événement

Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus

Parmi les favoris les plus cités pour le prix Nobel de littérature 2022 -mélange hétéroclite de noms connus comme Michel Houellebecq, Salman Rushdie, Don DeLillo, Joyce Carol Oates, Margaret Atwood ou Haruki Murakami, et d’autres beaucoup moins comme le Kényan Ngugi wa Thiong’o ou le Hongrois Laszlo Krasznahorkai-, l’Académie suédoise a finalement choisi la Française Annie Ernaux, saluée pour “le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle.

Un choix aussi esthétique que politique. Quatre ans après avoir été secouée par un scandale #MeToo, l’institution avait probablement à cœur de redorer son image en couronnant celle dont l’œuvre largement autobiographique questionne sans relâche et par le biais d’une écriture “plate” et sans fioriture -par refus de la jouissance du style, explique-t-elle- la place de la femme dans la société moderne. Une approche sociologique qui est comme une seconde peau se superposant à son travail d’entomologiste sur la mémoire et le temps. Son “je” transcende les contingences et l’impudeur pour tendre vers l’expérience féministe collective, qu’elle évoque dans des termes crus l’avortement qu’elle a subi quand elle était étudiante -et dont l’humiliation la renvoie à ses origines sociales modestes- dans son premier livre Les Armoires vides (1974) ou qu’elle revisite avec une pointe d’amertume son statut et ses sentiments à travers les vidéos familiales -muettes mais néanmoins révélatrices d’un certain mal de vivre lié à la place assignée par les conventions patriarcales à l’épouse, même dans les ménages progressistes- dans le film Les Années Super 8 sorti récemment.

On n’a pas entendu beaucoup de voix discordantes lors de l’attribution de ce prix qui vous mythifie instantanément un ou une auteur·e (Annie Ernaux n’est que la 17e lauréate depuis Selma Lagerlöf en 1909), la cohérence et la puissance de son regard introspectif forçant l’admiration. Chez elle, l’autofiction est politique, tout entière consacrée à débusquer la vérité sous les couches de vernis, jamais gnangnan. La littérature est ici un moyen, pas une fin. Seules quelques rares grincheux ont raillé l’absence de style et le manque d’ambition analytique. Un soi-disant degré zéro de l’imagination et de la pensée qui serait le reflet “de notre temps de faiblesse, de médiocrité et de laideur”, selon le directeur du magazine en ligne La Cause littéraire Léon-Marc Levy. Un jugement injuste et provocateur mais qui trahit l’agacement à l’égard de cette littérature du réel qui colonise les rayons des librairies. Et dont certains attribuent le succès à une forme de paresse intellectuelle en ce qu’elle fait l’économie d’un scénario (déjà écrit par l’Histoire) et profite à peu de frais d’un effet d’empathie automatique pour les témoignages personnels. Un exemple parmi d’autres: les récits de famille où l’auteur enquête sur ses aïeux, déterrant les traumas qui éclairent d’une lumière intime les pages sombres de l’Histoire. Comme Ivan Jablonka dans son Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus ou Sonia Devillers dans Les Exportés.

De là à parler de hold-up de la non-fiction sur la littérature (un reproche que l’on pourrait faire au demeurant aussi aux séries télé, à la BD et au cinéma qui ne sont pas avares en “histoires inspirées de faits réels”), il n’y a qu’un pas qu’on ne franchira pas. Ce qui n’empêche pas de s’inquiéter de la perte d’aura du roman, dont la liberté créative est pourtant précieuse. Cette prime à l’authentique, au vécu a d’ailleurs peut-être coûté le Nobel à Joyce Carol Oates, dont on ne comprend pas comment il a pu encore lui échapper, elle dont la bibliographie monumentale (qui compte quelques chefs-d’œuvre comme Blonde ou Un livre de martyrs américains) recoupe d’ailleurs en partie les questionnements d’Annie Ernaux (sur l’avortement ou le déterminisme social notamment), mais en les plongeant dans un grand bain impressionniste qui en élargit le spectre. Deux manières complémentaires de chercher au fond à élucider le réel. L’Académie a choisi de récompenser l’école réaliste cette année. Très bien. Espérons qu’elle n’oublie pas l’autre branche du grand arbre narratif l’an prochain.

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