Jehnny Beth sort un 2e album féroce: «L’art n’est pas une poubelle pour vos traumatismes»

Jehnny Beth sort You Heartbreaker, You, 2e album plein de rage, carburant au rock hardcore
Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Musicienne, chanteuse, actrice, poétesse punk, Jehnny Beth fait profession de foi rock dans un deuxième album solo sauvage: You Heartbreaker, You, pour dézinguer les désordres amoureux à coup de riffs furieux et de pogos déchaînés. Entretien au long cours avec une artiste aussi passionnée que passionnante.

Elle a posté l’archive sur son compte Instagram. Sur le cliché, Baby Jehnny (sic) a alors 20 ans, les cheveux courts, et le regard à la fois tendre et déterminé. On peut encore y déceler des traces de la jeune femme, née Camille Berthomier, à Poitiers, en 1984. Mais aussi déjà les fondations de celle qui va filer à Londres après ses études pour devenir Jehnny Beth.

C’est sous ce nom que la Française va enfiler le costume d’une dramaturge rock incandescente. Une cape de super-héroïne qu’elle va d’abord arborer en duo avec son compagnon Johnny Hostile (Nicolas Congé, dans le civil). Puis au sein de Savages, quatuor post-punk féminin flamboyant, auteur de deux albums dans les années 2010 –tous deux nominés dans la shortlist du prestigieux Mercury Prize. Depuis, on a pu voir Jehnny Beth collaborer notamment avec Gorillaz, Tindersticks, Julian Casablancas (The Strokes) ou encore Bobby Gillespie (Primal Scream), avec qui elle a enregistré un album en duo (Utopian Ashes, en 2021).   

Ce n’est pas tout. Autrice (le livre érotique C.A.L.M. (Crimes Against Love Memories)), Beth est aussi actrice. Au cinéma, on l’a aperçue dans Un amour impossible de Catherine Corsini (une nomination aux Césars 2019, dans la catégorie Meilleur espoir féminin), le premier volet de Kaamelott, Les Olympiades de Jacques Audiard, ou encore le multiprimé Anatomie d’une chute de Justine Triet.

Présente au générique de la récente série Netflix ­Hostage, Jehnny Beth anime également depuis 2020 l’émission Echoes sur Arte. Un format musical live dans lequel sont passés des groupes comme Slowdive, Franz Ferdinand, Squid ou les Sleaford Mods. «Johnny programme, et je présente. Notre but est de ramener le rock en France parce que ça reste catastrophique. On n’a toujours aucune éducation sur le sujet. Je rigole, mais quand on dit le mot rock en France, les gars pensent toujours Johnny Hallyday ou les Rolling Stones –ou, au mieux, Pete Doherty. L’enfer, quoi. Et ce n’est pas une question d’âge. On a par exemple invité Kim Gordon (NDLR: elle a 72 ans) dans l’émission. C’est la personne la plus moderne et jeune que je connaisse, toujours capable de sortir des albums hyper avant-gardistes.»

Jehnny Beth sort aujourd’hui un deuxième album solo, intitulé You Heartbreaker, You. Elle y décortique les névroses amoureuses, à travers un rock carnassier, plein de bruit et de fureur, bourré de riffs saturés et de fulgurances hardcore. Toujours épaulée par Johnny Hostile, elle l’a enregistré dans le studio qu’ils ont aménagé dans le sud-ouest de la France. Une sorte de mini-Factory, dans laquelle ils ont bidouillé à deux les différents aspects du projet. «C’est aussi à cette période que Steve Albini est mort (NDLR: producteur hyperprolifique, ayant travaillé entre autres avec Nirvana, PJ Harvey et les Pixies). Sa disparition nous a rappelé à quel point son indépendance et son fonctionnement très DIY nous ont inspirés. Cela a consolidé notre volonté de nous concentrer pour proposer quelque chose d’intègre et de pur…»

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Cinq ans se sont ­écoulés depuis votre premier solo. Même si vous n’avez pas chômé, cela peut paraître long. Avez-vous douté?

J’ai toujours su qu’il y aurait une suite à To Love Is to Live. D’autant qu’il n’était pas sorti dans des conditions idéales: en 2020, pendant la pandémie.  Je n’avais pas pu tourner, ni même rencontrer les journalistes, etc. Est arrivée alors la proposition de rôle au cinéma dans Les Olympiades. J’ai sauté sur l’occasion. C’était une bonne façon de rebondir. Quand les concerts ont finalement rouvert, Johnny Hostile est parti en tournée avec Nick Cave et Warren Ellis.  Par la suite, nous sommes partis ensemble avec Idles, et avons fait les premières parties de Depeche Mode ou Queens of the Stone Age aux Etats-Unis.  On s’est retrouvés aussi dans pas mal de festivals de musique extrême –métal, hardcore, etc. J’ai réalisé que le public comprenait complètement ma musique, de manière instantanée. Ça m’a fait un bien fou. Ça m’a vraiment réveillée. J’ai eu envie de créer un album pour honorer cette chose-là.

Parce que vous aviez l’impression d’être endormie?

Oui, comme on a tous pu l’être un peu pendant cette période. J’ai traversé aussi des événements plus personnels –mon père a eu un accident très grave. Je pense que j’étais aussi un peu en deuil de l’album, qui avait été étouffé dans l’œuf. J’avais besoin d’un électrochoc. Et c’est le public qui me l’a donné. Parce qu’au bout du compte, la scène est vraiment l’endroit où je me sens le mieux au monde. Quelque part, le concert représente pour moi la forme la plus haute de l’amour.

Pourquoi le rock reste-t-il votre port d’attache principal?

J’écoute plein de choses, du rap, du jazz, de la drum’n’bass, etc. Je ne suis pas en train de défendre le rock à tout prix. Je pense juste que c’est la forme d’expression qui me va le mieux. J’imagine que ça a à voir avec le fait que c’est le langage de ma jeunesse. J’ai des amis qui ont grandi avec la pop en découvrant Kylie Minogue. Moi, pas du tout. C’était des gens comme Fugazi ou Mike Patton. Pour cet album, par exemple, sa technique vocale m’a beaucoup inspirée. Il m’a donné envie de me challenger un peu. Notamment dans sa manière de passer d’un murmure à un cri en une fraction de seconde. C’est quelque chose d’incroyablement dur à réaliser. 

Jehnny Beth : « L’art m’a sauvé la vie »

Sur Instagram, vous postez régulièrement des séries d’aphorismes, sous le titre 20 Things I Noticed. Dans l’un d’eux, vous affirmez notamment que moins on met de soi dans l’art, meilleur est le résultat.

C’est quelque chose que j’ai découvert en ­réalisant cet album. En gros, l’art n’est pas une poubelle pour vos traumatismes intérieurs. C’est comme si je ­faisais lire mes journaux intimes. Ça n’a d’intérêt pour ­personne. L’art, c’est la transformation. Mais ce n’est pas une thérapie. Ma vraie thérapie, elle se fait ailleurs. En d’autres mots, je ne fais pas de l’art pour me soulager.

Ce qui peut paraître assez à contre-courant d’une vision très largement majoritaire de l’art. A fortiori aujourd’hui, où on peut avoir l’impression que chaque album doit être accompagné d’un storytelling autour des tourments ­personnels de son auteur…

Je ne dis pas que les chansons que j’écris ne sont pas personnelles ou qu’elles n’évoquent pas des choses intimes. Mais ça me regarde. Après, ça n’enlève rien aux bénéfices d’être créatif. Pour moi, c’est même essentiel, ça devrait faire partie de nos vies. C’est comme respirer. Je ne comprends d’ailleurs pas qu’on puisse arrêter de l’être. C’est quelque chose qui est complètement écrabouillé dans nos sociétés.

Dans ces mêmes 20 Things I Noticed, vous ­évoquez aussi Monet qui, à la fin de sa vie, ­pendant la Première Guerre mondiale, ­continuait de peindre des jardins flottants.

Ce qui m’a touchée là-dedans, ce ne sont pas ­seulement les tableaux en soi. C’est davantage le fait que Monet soit dans son studio à essayer de sauver le monde avec un coup de pinceau. Je trouve qu’il y a une sorte de courage à rester concentré, ne pas s’éparpiller. Il ne se laisse pas perturber et continue son trajet, qui est aussi un vrai devoir. J’enfonce des portes ouvertes, mais je trouve qu’on est beaucoup trop distrait aujourd’hui, avec nos téléphones et le scrolling permanent. J’en parle un peu dans un titre comme High Resolution Sadness: qu’est-ce qu’on fait de ça? pourquoi n’arrive-t-on pas à poser l’écran et aller à la rencontre de l’autre?

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L’attitude de Monet qui continue de peindre ses ­nénuphars, alors que les bombes  tombent autour de lui, peut aussi paraître décalée, voire futile. Vous posez-vous parfois la question pour votre propre ­pratique artistique, alors que le monde donne parfois l’impression aujourd’hui de s’effondrer en direct?

Non. Parce que je crois encore et toujours dans l’importance de l’art. Sans ça, que voulez-vous faire dans ce monde? Ce serait terrifiant. Personnellement, en tout cas, je n’ai pas autre chose dans ma vie. Encore une fois, c’est la musique qui m’a sauvée, littéralement.

Il n’y a jamais eu de plan B?

Non, pas vraiment. Après, ça a longtemps été dur de me considérer comme une artiste. C’est ma rencontre avec Johnny Hostile, à 20 ans, qui a débloqué la situation. Je me souviens très bien d’une conversation avec lui. Je ne me sentais pas légitime, je n’avais encore rien sorti. Comme beaucoup de monde, je pensais aussi certainement que pour être artiste, il fallait être «connu». Mais il insistait quand même: «Si tu n’es pas une artiste, tu es quoi d’autre?» C’est l’une des choses que j’apprécie le plus chez lui: il voit les artistes dans les gens, et il protège ça.

Le disque est accompagné d’un manifeste. Pourquoi?

J’en lis beaucoup. Et c’est quelque chose que j’aime aussi écrire pour accompagner chacun de mes projets. A un moment, ça me permet de rassembler les différentes pièces du puzzle et d’expliquer à ceux qui travaillent avec moi où je veux aller, de mieux cerner où est la vérité de ce qu’on est en train de faire.

Le texte écrit pour You Heartbreaker, You commence par ses mots: «En vérité, rien n’est compliqué, dit-il. Et ainsi ils commencèrent à penser autrement.» Que voulez-vous dire?

C’est un peu la «doctrine» de Johnny Hostile. C’est quelqu’un qui est très fort dans le «faire». La photo de la pochette de l’album, par exemple, c’est lui qui l’a prise, avec un vieil appareil que j’avais acheté dans un magasin de seconde main, et que je n’avais jamais vraiment utilisé. Il l’a ressorti, et c’est la première photo qu’il a prise. Ensuite, il a acheté du matériel pour développer lui-même. Ça nous a permis de travailler l’image en même temps que la musique. Il y a tout un côté laboratoire. J’en parle aussi plus loin dans le manifeste: être artiste, c’est faire des ­art-tests, expérimenter, tenter des choses. Parce qu’être créatif, c’est beaucoup mieux que d’aller simplement bien…

You Heartbreaker, You est un album qui parle ­beaucoup d’amour et de désir. Mais de manière très brute et vorace, presque menaçante, à l’instar d’un morceau comme Obsession.

Parce que l’amour est quelque chose de dangereux. Je pense qu’en la matière, on reste encore fort des animaux, coincés dans une phase très préhistorique. Quelque part, le couple est même le dernier tabou, dans le sens où il peut élever, mais il peut aussi être très violent et destructeur. En tout cas, on a beau être évolués, on n’y arrive pas. Un jour, à Londres, avec Johnny Hostile, on est tombés sur une voiture qui était recouverte d’une fine couche de béton, dans laquelle quelqu’un avait écrit avec son doigt: «YOU CHEATING BASTARD, I’M PREGNANT WITH YOUR CHILD» (NDLR: «Toi, le salopard infidèle, je suis enceinte de ton enfant»). C’était assez fou, on ne savait pas s’il fallait en rire ou en être effrayés. Par la suite, on a découvert qu’il existait des «librairies» énormes de photos du même genre, avec des voitures vandalisées après des séparations. Je trouvais ça fascinant. Du coup, pour rigoler, j’ai demandé à une pote de taguer ma propre voiture avec le titre de l’album. J’ai fait une photo, que j’ai envoyée à notre pote Brian Roettinger (NDLR: graphiste ayant bossé aussi bien avec Jay-Z que les Liars ou St.-Vincent). C’est lui qui a eu l’idée de reprendre le tag et de le coller sur la photo de moi qu’avait prise Johnny Hostile: la boucle était bouclée! (rires)

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Sur le single Broken Rib, vous chantez: «Nous ­apprenons à respirer avec une côte cassée» («We learn to breathe with a broken rib»), et à encaisser les coups, y compris de la part de «ceux qui nous sont les plus chers».

Oui, je crois que c’est inévitable. Tout le monde blesse à un moment ou l’autre. Je ne suis pas parent, mais c’est comme la relation avec des enfants: on a beau les aimer, ils nous brisent le cœur tous les jours. On ne peut pas contrôler ça. Il faut donc l’accepter. Et continuer d’avancer comme on peut dans ce monde. Même avec un cœur abîmé (sourire).

Sur I See Your Pain, vous questionnez encore l’idée d’empathie et chantez notamment: «Nous voulons que nos héros soient purs» («We want our heroes to be pure»).

Oui, j’ai parfois l’impression que les pensées en palimpsestes sont aujourd’hui complètement balayées. Il n’y a plus de place pour les contradictions. On cherche à les nier ­systématiquement, y compris en nous-mêmes! Je le vois bien chez moi aussi. Au lieu de les accepter, j’ai souvent tendance à vouloir les réprimer. C’est horrible! Heureusement, je suis artiste, donc j’ai aussi la possibilité de creuser ces paradoxes. Mais dans un monde qui les écrase, ­comment fait-on? Où peut-on encore les explorer? Sur un dancefloor? Dans un moshpit? J’espère que c’est le cas. C’est pour ça aussi qu’il faut préserver ces espaces. Sinon quoi? Le risque est qu’on finisse par crever intérieurement, dans nos âmes et dans nos cœurs… ●

Jehnny Beth, You Heartbreaker, You, distribué par Fiction Records. Le 10 novembre au Grand Mix, à Tourcoing.

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