JeanJass : « L’art dure moins longtemps qu’avant »

JeanJass, le rappeur qui s'autoconcurrence. © DR
Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Entre deux projets en binôme avec Caballero, JeanJass peaufine sa trajectoire solo avec son nouvel album, Doudoune en été. Explications avec un rappeur-producteur faussement dilettante.

Pour ceux qui écoutent encore des albums, c’est le deuxième morceau de la tracklist. Sur Roberto Baggio, JeanJass fait mine de se vexer: «Je mets trois ans à faire un album / Et après deux semaines, tu l’écoutes plus? /Si ça, franchement, c’est pas un coup de pute…» En l’occurrence, ce n’est pas tout à fait vrai. On est deux mois plus tard, et Doudoune en été reste toujours solidement accroché à la playlist du moment. Soit. Si ça n’avait pas été le cas, le rappeur accepterait malgré tout la sentence avec une certaine philosophie. «Le fait est que, moi aussi, je fonctionne comme ça. Il y a tellement de choses qui sortent tout le temps… Ça ne vaut d’ailleurs pas que pour la musique. Le cinéma, c’est la même chose. L’art dure moins longtemps qu’avant. Et puis, la pandémie a aussi pesé: si le monde s’est arrêté pendant deux ans, les artistes ont continué à créer. D’où l’embouteillage. C’est comme ça, il faut l’admettre.»

Aujourd’hui, la seule chose que je demande, c’est que l’on m’accepte comme je suis

Face à cette surproduction, JeanJass a toutefois trouvé la parade: devenir son propre «concurrent» et multiplier lui-même les projets. Au printemps, il a par exemple retrouvé son compère Caballero pour enregistrer un freestyle d’un quart d’heure pour le média Grünt, qui a rapidement dépassé le million de vues sur YouTube. Les deux compères viennent également de publier le second volume de ZushiBoyz, franchise rap old school dont l’édition ultralimitée fait un carton: le 28 juillet dernier, les 2 500 vinyles sont partis en moins d’une demi-heure (sur le site Discogs, le premier volume se revend même jusqu’à 400 euros l’exemplaire). Ce n’est pas tout. Au printemps, le duo a également tourné une quatrième saison d’High & Fines Herbes, «téléréalité» maison, mêlant beuh, bouffe et invités à la coule. «Clairement, cette histoire nous a complètement dépassés! L’ an prochain, par exemple, on va faire notre premier Zénith parisien, et ce sera avec High & Fines Herbes.»

Sample et funky

Si High & Fines Herbes est donc devenu le gros succès de l’écurie Caba-JJ, leur plus grande réussite est cependant de continuer à varier les plaisirs. Jusqu’à occuper aujourd’hui une place assez à part dans le rap francophone. Quels rappeurs peuvent ainsi se targuer d’à la fois monter un programme autour du cannabis et enregistrer un morceau avec le chouchou des familles, Julien Doré? Ou inviter sur leurs albums à la fois la jeune garde et les anciens?

Sur Doudoune en été, JeanJass convie, par exemple, aussi bien Youssoupha que Fuku, jeune rappeur carolo. Sous sa double casquette de rappeur-producteur, il confirme aussi qu’en solo, il aime revenir à des morceaux plus directement rap. «Clairement, c’est ce dont j’avais envie. Après, je constate qu’on est aussi dans un moment où il y a une fenêtre pour ce genre de proposition. Pas seulement l’esthétique boom bap des années 90. Mais aussi simplement le fait de rapper. Aujourd’hui, on a peut-être juste un peu moins envie d’être ambiancé en soirée ou d’entendre un énième gars raconter qu’il vend du shit que d’écouter des belles rimes. Le rap, c’est cyclique. Ça va, ça vient, ça tourne en rond, et heureusement.»

Doudoune en été abonde donc toujours en oxymores et références food («Je cuisine mon truc comme Hélène Darroze») et foot («Grand et fort comme Erling Haaland»). Mais il parle aussi de Dubaï: «Le symbole pour moi de tout ce qui est creux et artificiel. Tout comme Miami par exemple. Mais parce que je le connais mieux, j’accepte peut-être plus facilement le rêve américain.» Plus généralement, celui qui vient de devenir papa évoque le temps qui passe, la mort («cela reste le thème n°1»), ou encore un monde qui donne l’impression de tourner fou. «J’ai vu l’oracle, je ne vivrai pas vieux», annonce-t-il sur Roberto Baggio. «C’est juste une manière de m’attendre au pire pour être éventuellement agréablement surpris.» (sourire). Dans tous les cas, c’est dit sans pathos, un peu en dilettante, le flow feutré. «Certains rappeurs sont des cracheurs, comme Caba, par exemple. Moi, je suis davantage un glisseur.»

Sur la forme aussi, le double J revient à une certaine esthétique rap. Sans rejeter les codes du moment mais en remettant en avant l’utilisation de samples, comme sur Grammy ou Je glisse. «C’est ce qu’on appelle le drumless. C’est juste la boucle, rien de plus. Il faut trouver le bon sample. Celui qui à la fois fonctionne et que les autres n’ont pas encore dégoté. Il faut parfois chercher loin. Je vais beaucoup piocher du côté européen. En Pologne, par exemple, où l’on trouve du très bon free jazz!»

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Au bout du compte, cela donne des disques comme Doudoune en été, qui sonne comme du JeanJass dans sa forme la plus pure, sans le moindre additif. Le rappeur-producteur a trouvé sa patte, une touche personnelle, qui le rend directement reconnaissable. Cette identité, elle se retrouve par exemple aussi dans la superbe vidéo de sept minutes, réalisée par Rayan Imoula (déjà responsable du clip de Mains qui prient, avec Akhenaton). «Aujourd’hui, la seule chose que je demande, c’est que l’on m’accepte comme je suis. Je pense avoir fait assez de concessions et m’être ouvert à assez d’autres musiques, invité assez de gens différents, que pour proposer quelque chose de plus … « niche ». Après, je dis ça mais Doudoune en été constitue mon meilleur « score »… Parfois, tu t’ouvres et tu perds un peu les gens. Et parfois, tu te « refermes » et en fin de compte cela plaît plus. Il y a tellement de recettes différentes… Avec son dernier album, par exemple, Roméo (NDLR: Elvis) fait moins de chiffres qu’avant. Mais pour moi, c’est son meilleur projet. Alors que faire? Où se placer? Je n’en sais rien. Je crois juste qu’il faut continuer à enregistrer de la bonne musique, sans trop se poser de questions…»

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