Critique | Musique

Album solo, The xx, séropositivité… Les confessions d’Oliver Sim

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Oliver Sim, fan de cinéma d’horreur: "Contrairement à la vraie vie, vous pouvez toujours appuyer sur pause." © CASPER SEJERSEN
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Album - Hideous Bastard

Artiste - Oliver Sim

Genre - Indé

Label - XL Recordings

Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

S’éloignant (un peu) de sa trajectoire de groupe avec The xx, Oliver Sim sort un premier disque solo poignant, mélangeant confessions intimes, films d’horreur et affirmation queer.

Bruxelles, début juin. Il est midi, et sur la table du restaurant italien, il reste encore quelques antipasti à partager. Alors que le soleil a déjà pris ses quartiers d’été, Oliver Sim s’est installé en terrasse. C’est tout sauf un détail: il y a quelques années, il serait probablement resté à l’intérieur. Mais à quelques jours de fêter ses 33 ans, l’Anglais a changé. Celui qui a posé pour Dior a toujours ce visage à la fois familier et glamour de star hollywoodienne, mi-ado rêveur, mi-boxeur poids plume. Quelque chose dans le corps s’est toutefois détendu. Au moment de sortir son disque solo, Oliver Sim n’est plus tout à fait le chanteur timide et réservé que l’on avait croisé à la sortie du premier album de son groupe, The xx.

C’était en 2009. Le trio londonien, composé d’Oliver Sim (chant, basse), Romy Madley Croft (chant, guitare) et James Smith aka Jamie xx (beats, production), bousculait le paysage musical. Déboulant en toute discrétion, The xx proposait une pop de chambre livide, combinant les austérités de la cold wave avec un sentimentalisme r’n’b assez irrésistible. Mélodies insulaires, chants feutrés, basses polaires: malgré leur caractère intimiste, quasi autiste, les chansons des jeunes gens mélancoliques trouveront un large écho. Âgés d’à peine 20 ans, les trois amis d’enfance se retrouveront ainsi propulsés malgré eux en tant que nouveaux héros indés, récompensés notamment par un Mercury Prize (et un disque d’or en Belgique). Deux autres albums suivront – Coexist en 2012 et I See You en 2017, faisant évoluer la formule, l’assouplissant, l’éclairant même, mais sans jamais non plus remettre complètement en cause ses fondamentaux.

Sim solo, entre humour camp et confessions intimes.
Sim solo, entre humour camp et confessions intimes. © CASPER SEJERSEN

Entre-temps, des trajectoires perso ont également été tracées. Planqué la plupart du temps derrière ses camarades, c’est paradoxalement Jamie xx qui a le mieux réussi à tirer son épingle du jeu –au point d’être le seul aujourd’hui à “bénéficier” de sa propre page Wikipédia. Après avoir remixé le (dernier) album du vénérable Gil Scott-Heron (We’re New Here, en 2011), et collaboré avec le gratin rap/r’n’b US (Drake, Frank Ocean, Tyler, The Creator, etc.), il a aussi été le premier à dégainer un album sous son nom, In Colour, en 2015. Ce n’est que récemment qu’il a été “suivi”. En 2020, Romy a ainsi profité du confinement pour sortir son premier single, Lifetime, assumant sans complexe son parti pris dance extatique, plus proche de Robyn que des Cocteau Twins.

Restait à Oliver Sim à sauter le pas à son tour. On devine facilement le mélange d’excitation et d’effroi que cela a pu provoquer, de se présenter “non plus comme l’un des trois The xx, mais en mon propre nom”. Au départ, il doit d’ailleurs se convaincre que les bouts de chansons qu’il a commencé à composer de son côté valent le coup d’être poussés plus loin. “J’écrivais sans vraiment savoir ce que j’allais en faire. C’est quand je les ai montrés à Jamie qu’il m’a dit que je devais approfondir. Je pense qu’inconsciemment, je le savais. Mais c’est comme si j’avais eu besoin de sa permission(sourire).

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Série B

Voici donc Hideous Bastard. À la première écoute, les habitués de la musique de The xx ne seront pas complètement décontenancés. Pour cause, c’est Jamie xx qui a produit l’album de son ami de plus de 20 ans -un morceau comme Saccharine aurait tout à fait eu sa place sur Coexist. Cela n’empêche pas Oliver Sim d’avoir réussi à trouver une manière toute personnelle de s’exprimer. On a pu s’en apercevoir en écoutant les premiers singles et, plus encore, en regardant leur vidéo. L’univers visuel d’Oliver Sim a introduit de nouvelles nuances, de nouvelles libertés, à la palette généralement utilisée par son groupe. Notamment une dose inédite d’humour et de second degré, pas forcément les qualités que l’on associe généralement à The xx. “Honnêtement, je pense qu’on a toujours été moins sérieux qu’on a bien voulu le dire. C’est juste qu’on avait à peine 20 ans et qu’on se retrouvait tout à coup emportés dans quelque chose qui nous dépassait complètement. Mais je me souviens bien qu’à l’époque, j’étais déjà dans une sorte de fantaisie. Par exemple, j’avais beau écrire des chansons d’amours déçues; à ce moment-là, je n’étais dans aucune relation. Je fantasmais plus de choses que je n’en dévoilais. Ce qui ne m’empêchait pas de révéler des choses très intimes.

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En mai dernier, Oliver Sim était au Festival de Cannes. Invité à la Semaine de la Critique, il dévoilait en avant-première le court métrage Hideous Bastard. En confiant la caméra au réalisateur français Yann Gonzalez (frère d’Anthony, derrière le groupe M83), Sim trouvait le partenaire idéal pour retranscrire ses envies de décalage, mélangeant humour camp (“The beauty and the fist), univers queer, référence eighties et surréalisme gore de série B. “Ado, j’ai par exemple adoré une série comme Buffy contre les vampires. Elle représentait une figure à la fois féminine et forte, qui correspondait assez bien aux modèles féminins qui m’entouraient. J’ai aussi très vite développé une passion pour le cinéma fantastique et d’horreur. Je devais avoir 12, 13 ans quand j’ai eu mes premiers chocs. Vous savez, quand vous commencez à déloger chez des potes et que vous vous retrouvez à mater des films un peu trash.

En toute fin de disque, sur Run the Credits, Oliver Sim explique par exemple: “Disney princesses, I hate them, avouant “I’m Buffalo Bill, I’m Patrick Bateman”, le premier faisant référence non pas au cow-boy, mais bien au psychopathe angoissant du Silence des agneaux; le second renvoyant au personnage de yuppie-serial killer d’American Psycho. Drôle de compagnie… “Je vous rassure, en vrai, je reste un garçon complètement inoffensif (rires). En regardant tous ces films d’horreur, je n’avais jamais vraiment eu peur. Et si c’était le cas, je pouvais toujours appuyer sur le bouton pause. Quelque part, vous gardez le contrôle. En fait, ce qui me réveillait la nuit, c’était moins des fantômes ou des monstres que de repenser à telle relation foireuse (sourire). Les rapports humains, la vraie vie, c’est ça qui est effrayant…

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Trouver sa voix

Dans Fruit, Oliver Sim évoque par exemple son homosexualité. Comme celle de son amie Romy, elle a toujours été un non-sujet chez The xx. Dans leurs chansons à deux voix, l’un et l’autre prenaient ainsi soin de ne jamais “genrer” leurs paroles, laissant le récit dans le flou. Ici, le chanteur brandit fièrement son identité queer. En mai dernier, dans un épisode de son podcast Rocket Hour, Elton John invitait Oliver Sim et évoquait le fait qu’il ait lui-même longtemps refoulé son homosexualité: “J’ai grandi dans les années 50, et je n’avais aucune idée de ce que pouvait vouloir dire être gay”. Était-ce plus simple en tant qu’ado dans les années 2000? “C’est toujours difficile de comparer des époques, explique Sim. Mais même si les choses ont évidemment évolué, je pouvais quand même sentir que je n’étais pas tout à fait dans la “norme”…

S’il y a un point commun avec les “monstres” qui peuplent les films d’horreur préférés d’Oliver Sim, c’est donc bien celui-là: le sentiment d’être repoussé à la marge, considéré comme “déviant”, “anormal”. Je crois que pour les gays, la honte est le sujet principal, expliquait encore Elton John. C’est précisément, insiste Sim, le sujet autour duquel tourne son album. Il l’a expliqué dans un message posté sur ses réseaux: “En composant Hideous Bastard, j’ai réalisé que je parlais beaucoup de la peur et de la honte.” Dans Fruit, il chante par exemple: “You can dress it away/talk it away/Go down the flame/But it’s all pretend” pour évoquer ses tentatives de refouler et masquer son homosexualité. Dans le clip du morceau en question, un gamin assiste devant son écran au baiser entre Sim et le présentateur télé qui l’interroge. “Je n’ai pas forcément envie de devenir un “modèle”. Mais si ce genre de vidéo peut aider des kids en détresse, alors tant mieux. Moi, en tout cas, ça m’aurait sans doute permis de me sentir moins seul à certains moments.” Un peu avant, sur Unreliable Narrator, Oliver Sim prend encore conscience de tous ces moments où il avait tendance à ajouter des graves à sa voix pour gommer ce qu’elle pouvait avoir à ses oreilles de trop “précieux” (“Voice fell down a couple of octaves/so far down I thought I lost it”).

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De manière assez symbolique, sur le morceau Hideous, il invite à ses côtés Jimmy Somerville, icône gay, et falsetto parmi les plus célèbres de la pop. En l’occurrence, c’est aussi le titre sur lequel Sim se confie le plus, en dévoilant pour la première fois sa séropositivité. “I’m ugly”, annonce le chanteur d’emblée. Dans le clip, il apparaît planqué sous une cape, mi-humain, mi-freak. En toute fin, il finit par confier ce qui le mine: “Living with HIV/since seventeen/Am I hideous?”. “Si je dois parler des hontes qui me rongent, le fait d’avoir été contaminé quand j’avais 17 ans est probablement celle qui m’a le plus travaillé. D’un point de vue physique, je vis facilement avec le virus. Par contre, psychologiquement, ça a toujours été plus compliqué. Je pensais que conserver le secret me permettait de garder aussi le contrôle. Mais j’ai bien dû me rendre compte que ça ne servait pas à grand-chose. ça n’a pas été simple à lâcher. Mais aujourd’hui, je me sens beaucoup plus libre.

Jusque-là, seuls la famille et quelques proches étaient au courant. “Quand j’ai fait écouter le morceau à ma mère, elle a tout de même fait: “Wow, c’est assez radical, comme confession. Peut-être qu’avant de la sortir, tu devrais prendre le temps d’avoir cette conversation avec les gens autour de toi.” Ce que j’ai fini par faire. ça n’a pas toujours été simple. Mais au fil du temps, à force d’en parler, je suis parvenu à l’assumer plus facilement.

© National

Larmes collectives

Pour l’aider à briser le tabou, Sim explique aussi s’être inspiré de la démarche d’artistes comme Mykki Blanco ou John Grant, également séropositifs, qui n’ont jamais hésité à parler du virus dans leur musique, y compris en utilisant un certain humour noir. Et puis, il en discutera forcément aussi avec Jimmy Somerville, qui joue un peu le rôle d’ange gardien sur Hideous. “Il a surtout insisté pour que je le fasse pour les bonnes raisons. Non pas pour servir un combat politique, mais pour me libérer moi.” Cela n’a pas empêché Oliver Sim de faire face à une avalanche de réactions et de témoignages quand le titre est sorti en single, au printemps dernier. “Juste avant, j’avais rencontré des gens du Terrence Higgins Trust, une organisation de sensibilisation au HIV. Ils m’ont donné des outils pour pouvoir en parler, mais aussi pour me mettre des limites, en me rappelant que ce n’était pas forcément mon rôle; que je ne suis qu’un artiste, pas le porte-parole d’une cause.

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En attendant, la confession lui a permis de trouver un nouvel apaisement. Il le chante très clairement: “My tears naturally dry/on exposure to the light”. Et même si la démarche reste risquée, l’audace valait le coup. “Vous savez, cette conversation, il y a encore deux ans, je n’aurais pas pu l’avoir.” En creusant sa nuit noire, Sim a fini par percer une ouverture, laissant passer une nouvelle lumière. En piochant dans la fiction, il a trouvé sa vérité et la nécessaire distance pour l’exposer au plus grand nombre. Sans tergiverser, mais sans non plus glisser dans le pathos excessif. “Appuyer sur les choses, surligner, ce n’est jamais très efficace. Au-delà de l’histoire qu’il raconte, un morceau comme Smalltown Boy est d’abord et avant tout une grande chanson pop (tube inaugural de Bronski Beat, basé sur la propre expérience de Jimmy Somerville, quittant sa campagne écossaise pour rejoindre Londres, où il espérait pouvoir mieux vivre son homosexualité, NDLR).”

Oliver Sim est évidemment conscient de l’impact et de la place que vont prendre ses confessions dans le récit que l’on fera de Hideous Bastard. Il sait aussi que son discours fera écho dans une zeitgeist pop où le récit d’affirmation de soi est devenu un tropisme essentiel. “L’autre jour, j’étais au festival de Coachella. Je voyais tous ces chanteurs en mode enpowerment “Je suis fort, je suis invincible”. Ce que je pourrais aussi tenter de pratiquer. Mais je sais aussi qu’il y aurait toujours une partie de moi qui serait là pour me rappeler que je ne suis pas réellement comme ça.” (sourire)

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