Critique | Livres

Pourquoi «Une forêt», de Jean-Yves Jouannais, plus court roman de la rentrée littéraire, est aussi l’un de nos favoris

Avec Une forêt, Jean-Yves Jouannais signe un court roman kafkaïen et existentialiste bluffant. © JF PAGA / GRASSET
Fabrice Delmeire Journaliste

Contant le procès de mainates sifflant l’hymne nazi en 1947, Jean-Yves Jouannais signe une merveille picturale et poétique sur un champ de ruines.

LIVRES / ROMAN

Une forêtde Jean-Yves Jouannais

Albin Michel, 112 p.

La cote de Focus: 4/5

Février 1947, le capitaine américain Jacob Lenz débarque à Brême pour une mission spéciale dont il ignore tout. Intégrant la Commission principale de dénazification, l’officier découvre qu’on fait appel à ses compétences de juriste et d’ornithologue pour instruire un invraisemblable procès d’oiseaux. Nichant dans la forêt de Hasbruch, une colonie de mainates siffle l’hymne du Troisième Reich scandé autrefois par l’unité SS qui s’entraînait en ces bois. Comme les spécimens transmettront à leur descendance le chant nazi, il convient de juger la responsabilité pénale et l’éradication des volatiles à «l’entêtement criminel». Cette occupation se révélant somme toute préférable à l’ennui, pris dans les filets d’un jeu absurde dont personne ne comprend les règles, Lenz se rebiffe pour défendre la cause des oiseaux allemands soupçonnés d’idéologie. «Est-ce que c’était ça, occuper un pays? Occuper son propre temps dans le pays en question?»

Passionné par l’histoire des conflits, Jean-Yves Jouannais lui consacra durant seize ans un cycle de conférences-performances sous forme d’abécédaire (L’Encyclopédie des guerres). Ce goût pour la polémologie, l’art de la guerre comme phénomène sociologique, l’ancien rédacteur en chef d’Art Press le traduit notamment au travers d’une fascination pour la topographie des villes assiégées (L’Usage des ruines), l’écroulement des châteaux de sables (Les Barrages de sable). Au confluent de ces tropismes assiégés vient tout naturellement s’inscrire la géographie de ce bref roman kafkaïen et existentialiste. Arpentant un dédale de ruines sous les cendres, s’égarant «à travers une forêt plus dense que toutes celles des contes de Grimm», chavirant le long des berges de la Weser, le capitaine désœuvré se promène tel un haleur traînant son ennui. Se cherchant une occupation du temps, Lenz s’interroge: pourquoi n’a-t-il jamais désiré écrire? Ecrire pour guérir, vivre vraiment, l’officier s’en pense incapable. «A 60 ans, il ne se souvenait pas de périodes de sa vie où il se serait vraiment senti exister.»

Une forêt de Jean-Yves Jouannais

Tel De Gaulle se décrivant dans ses mémoires «être l’homme de personne», l’homme de devoir se sait prisonnier d’une mission, d’une histoire, de sa propre voie solitaire… A qui pourrait-il manquer? A qui veut l’entendre, Jouannais se défend d’être écrivain. Derrière les remparts de cette défiance, l’œuvre vient clouer le bec. Entre l’intelligence et le geste, on capitule devant l’économie majestueuse de la phrase: douée de sens et de but, une centaine de pages suffisent pour attraper la nature, la lumière et l’âme, gagner quelque chose sur le non-sens du monde. On siffle d’une traite cet alcool fort dont les éclats scintillent de puissante littérature. «Absorbant ce trésor, il lui sembla achever de ruiner l’Allemagne. A la fin, il faut aspirer par la bouche, large ouverte, les vapeurs encore présentes dans le verre.» Superbe!

Fabrice Delmeire

Nos autres coups de cœur livres

Les Habitantes

Roman de Pauline Peyrade. Les Editions de Minuit, 192 p.

La cote de Focus: 4/5

Publié en 2023, L’Age de détruire –récompensé par le Goncourt du premier roman– révélait déjà un don pour capter l’indicible tapi dans les élans contraires d’une petite fille prise en otage par sa mère dépressive et abusive. On retrouve aujourd’hui avec bonheur la prose ultrasensorielle de Pauline Peyrade, cette fois pour évoquer le sort d’Emily, jeune femme qui vit avec sa chienne Loyse dans la maison déglinguée de sa défunte grand-mère, en bordure d’un hameau tellement isolé que «croiser quelqu’un, au hameau, est un petit événement».

Une existence simple, en marge, rythmée par les balades à travers champs et forêts, les baignades dans l’étang tout proche, l’observation de la faune et de la flore et les visites à la ferme voisine, exploitée par un personnage au caractère bien trempé, Aude, elle aussi «en ménage» avec un corniaud. La nature est décrite avec un luxe de détails et d’anecdotes savantes. On remonte l’arbre généalogique séculaire du peuplier tremble qui trône dans le jardin, on écoute une hirondelle qui, ne voyant pas monsieur revenir, «éructe dans le noir, sa voix, tranchante comme du sable, modèle des vagues sur la surface de l’air». Une célébration poétique des corps et du vivant sous toutes ses formes. Seul hic: ces lettres annonçant l’intention du père de vendre rapidement la bâtisse. Une intrusion brutale du réel qui ne menace pas seulement la tranquillité de «l’habitante» des lieux, mais qui résonne au-delà comme une tentative d’expropriation symbolique d’un mode de vie écologique.

Emily ignore dans un premier temps les avertissements, oublie même d’ouvrir les lettres de l’avocat, quand elle n’y met pas le feu. Elle finit toutefois par inviter sa demi-sœur, qu’elle connaît à peine, à venir visiter son petit coin de paradis. Qui sait, Anna fera peut-être pencher la balance du bon côté… Une rencontre qui confronte Emily à ce passé douloureux dont elle a été chassée –déjà– par ce géniteur qui s’est débarrassé d’elle en la confiant très tôt à la grand-mère.

Les échos de la tragédie humaine se mêlent au souffle naturaliste puissant qui parcourt ce récit plein d’odeurs, de sons et de sensations. Une lecture hypnotisante. Dont on ressort dans le même état que cette tanche aperçue au fond de l’eau, «nageoires rondes, immobile, insensible au manque d’oxygène, aux variations de la température».

L.R.    

Brûler grand

Roman de Juliette Oury. Les Editions de l’Observatoire, 272 p.

La cote de Focus: 3,5/5

Emilie, magistrate, enchaîne les gardes et les astreintes. De jour comme de nuit, entre un incendie, un placement de mineur et une garde à vue, elle navigue dans «des constellations de misères». Un jour, Emilie tombe, ou plutôt, s’écroule. Son cœur, son corps, son cerveau, plus rien ne répond. Elle voudrait qu’on «la répare […] redevenir comme avant. Fonctionner.» Elle s’inscrit alors dans un atelier de revalidation pour les victimes de burnout. Au programme de cette semaine: pleine conscience, soins corporels, coloriage et, surtout, échanges avec d’autres éreintés du boulot. Fini le mal d’amour, les temps sont au mal du travail.

Le burnout, véritable crise existentielle, épuisement des sens, de l’enthousiasme, de la foi en un monde meilleur et de sa capacité personnelle à le changer, devient un sujet littéraire que Juliette Oury traite avec un sens de la formule percutant et juste ce qu’il faut d’humour, même désespéré.

A.E.

Whalefall

Thriller de Daniel Kraus. Rivages, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jonathan Baillehache, 384 p.

La cote de Focus: 4/5

«Cachalot. Physeter macrocephalus. Soixante tonnes, le poids de douze éléphants, son énorme tête compte pour un tiers de sa masse. Même contracté comme un biceps, ce mâle fait la taille d’un entrepôt.» Ce mâle et cet entrepôt, que Jay Gardiner voit apparaître dans le sillon d’un calamar géant alors qu’il plonge dans l’océan Pacifique, au large de Monterey (Californie), va devenir l’élément central du bien nommé Whalefall, puisqu’il va avaler –oui, avaler– notre plongeur. Lequel aura alors 135 bars de réserve, une heure et à peu près 300 pages pour essayer de se sortir de ces quatre estomacs remplis de matières en décomposition et de gaz toxiques. Et dans le même temps, défi peut-être plus difficile encore, Jay devra aussi régler ses comptes avec son père, qui fut meilleur marin que paternel, et qui, surtout, s’est suicidé dans ces eaux.


Jay espérait retrouver sa dépouille et ainsi se libérer du poids énorme de sa culpabilité, mais devenu Jonas dans la baleine, il devra au contraire renouer avec ce mauvais père, enfin écouter ses conseils et peut-être le comprendre: «La science de papa afflue dans le cerveau de Jay; c’est son héritage»… Mélange a priori très improbable de références bibliques, de psychanalyse et de sensationnel WTF, ce Whalefall se révèle bien plus prenant que ridicule. Le scénariste et romancier Daniel Kraus, proche collaborateur, entre autres, des cinéastes Guillermo del Toro et George A. Romero, déploie ici toute sa science du découpage malin et du suspense haletant, en même temps que sa documentation, pointue, sur la plongée et les animaux marins, pour nous faire avaler, à notre tour, ce «pitch» très déroutant, qui n’a pas fini de nous surprendre: l’adaptation cinématographique devrait sortir cette année.

O.V.V.

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