Le thriller français, un genre qui cartonne

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Philippe Manche Journaliste

Emmené, entre autres, par des écrivains comme Franck Thilliez, Olivier Norek et Bernard Minier, le thriller français caracole en tête des ventes, au point de détrôner aujourd’hui les rois et reines scandinaves et anglo-saxons du genre. pour quelles raisons?

Sur les tables des librairies, difficile d’échapper au roman noir et à ses nombreuses déclinaisons – roman policier, polar, polar historique, thriller. Ils y occupent de plus en plus d’espace. La palme revient, depuis quelques années, au thriller pur, un genre dans lequel se distinguent nos voisins français. Qu’est-ce qui le rend si addictif?

Quand tu racontes des choses dans lesquelles les gens se reconnaissent, tu es crédible.
Franck Thilliez

Franck Thilliez

«Le thriller agit sur le puissant levier de la peur, il entretient le suspense dans une construction travaillée, met en scène des personnages très forts, souvent un peu cabossés par la vie, et offre des rebondissements qui surprennent le lecteur jusqu’au dénouement final, commentent Edith et Renaud Leblond, respectivement cofondatrice et directeur éditorial des éditions XO. On devient soi-même enquêteur, on s’offre des heures de frissons et, souvent, pour les insomniaques, de longues nuits blanches.» «Ce sont des livres impossibles à lâcher, confirme Marie-Colette Delannoy, lectrice fondue du genre. J’aime leur rythme et m’identifier aux personnages. Prise dans l’histoire, j’ai inévitablement envie de connaître la suite.» De fait, quiconque aura passé plusieurs heures en compagnie de Lucia, la nouvelle héroïne de Bernard Minier (XO) – dix romans, traduit en 25 langues, cinq millions d’exemplaires vendus et sixième écrivain le plus lu en France – s’incline devant l’efficacité redoutable du romancier. Idem pour Olivier Norek et ses Brumes de Capelans (Michel Lafon) ou Franck Thilliez et sa livraison annuelle, Labyrinthes (Fleuve Noir). Tous collent aux doigts.

«Le thriller est une technique d’écriture vieille de plus d’un siècle qui consiste à rendre dynamique un texte. C’est pour cette raison que je ne le considère pas comme un genre littéraire, tempère Marin Ledun, auteur de Leur âme au diable (série noire Gallimard). Une technique de suspense, de tension, de rebondissement, de travail sur la langue que nous partageons toutes et tous. Un roman de Caryl Férey, qui est clairement du roman social, est écrit comme un thriller.» Le dernier ouvrage de Ledun, qui épouse au fil d’une impeccable bibliographie la forme du thriller, dénonce d’ailleurs, lui aussi, les maux de la société comme, par exemple, la violence dans le monde de l’entreprise. «Ce ne sont pas des littératures qui s’opposent, ajoute l’écrivain. Le spectre du polar est assez large et il y en a pour tout le monde. D’ailleurs, il ne faudrait pas considérer que si certains bouquins se vendent plus, c’est parce que les lecteurs les préfèrent. Il faut plutôt continuer à découvrir et s’intéresser aussi à des auteurs qui n’écriraient pas de thrillers et qui ne seraient pas en tête des ventes, car le roman noir a quelque chose à apporter et doit aussi avoir sa place.»

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Une recette, quelle recette?

La recette du succès du thriller? «S’il en existait une, tout le monde en écrirait, sourit Barbara Abel, autrice du récent Les Fêlures (Plon), parce qu’il fallait bien une Belge dans l’histoire. Pour ma part, je sais que j’écris des livres que j’ai envie de lire. Et comme je suis quelqu’un d’assez lambda, j’aborde des thèmes qui m’intéressent: la famille, son fonctionnement ou son dysfonctionnement.» Et la romancière de se réjouir de l’arrivée d’une nouvelle génération d’autrices comme Karine Giébel, Céline Denjean ou Sonja Delzongle. Parce qu’après tout «un polar ou un thriller, qu’il soit écrit par une femme ou par un homme, reste un polar ou un thriller.» Même si les premières marches du podium des ventes sont encore trustées par ces messieurs…

Un succès qui se traduit par des chiffres de vente impressionnants. A eux trois, Franck Thilliez (48 ans), Olivier Norek (47 ans) et Bernard Minier (61 ans) totalisent pas moins d’une quinzaine de millions d’exemplaires vendus! Un chiffre qui donnerait presque le vertige et pour lequel on s’est mis en quête d’explications rationnelles.

Olivier Norek, l’ancien flic devenu auteur à succès. © getty images
Bernard Minier © belga image

Un de leurs points communs? Tous ont eu une première vie professionnelle avant de se consacrer à l’écriture. Ingénieur dans les nouvelles technologies, Thilliez a quitté le monde de l’entreprise il y a une petite vingtaine d’années. Contrôleur principal dans l’administration des douanes, Minier a débuté sa seconde carrière à la cinquantaine, en 2011. Quant à Norek, l’ancien militaire fut également lieutenant à la section des enquêtes et recherches en Seine-Saint-Denis. «Grâce à ces jobs, on a quelque chose à raconter», note Olivier Norek. «Quand tu racontes des choses dans lesquelles les gens se reconnaissent, tu es crédible», confirme Franck Thilliez. Reste que comme le dit Bernard Minier, ils ne sont «pas les seuls à avoir eu une autre profession». La raison du succès serait donc à chercher ailleurs.

Chez un personnage récurrent? Il existe depuis la nuit des temps, de Hercule Poirot (Agatha Christie) à Maigret (Simenon) en passant par Wallander (Henning Mankell), Harry Bosch (Michael Connelly) ou Ricciardi (Maurizio De Giovanni), et a quelque chose de rassurant. «C’est vrai qu’on s’attache au personnage, on a envie de l’accompagner roman après roman, de tout savoir de lui», concède Claudia, responsable polars à la librairie Livre’S, à Marche-en-Famenne. Que ce soit Coste chez Norek, Sharko chez Thilliez ou Servaz chez Minier, lectrices et lecteurs ont souvent hâte, en effet, de les retrouver. Cela n’empêche pas les trois auteurs de proposer, avec le même succès, des one-shots. Ainsi, Olivier Norek a élargi son public avec Entre deux mondes, sur le drame des réfugiés, et son thriller écolo et engagé Impact. Bernard Minier, avec son récent Lucia, lance une nouvelle héroïne de femme flic espagnole confrontée à des meurtres inspirés de tableaux de la Renaissance à Salamanque. Quant à Franck Thilliez, il conclut, avec Labyrinthes, sa trilogie Caleb Traskman. «Quand ils font un pas de côté dans des one-shots, analyse Amandine Le Goff, éditrice polar chez Fleuve éditions, ils amènent une certaine curiosité.» «Un personnage récurrent, c’est vrai, rassure et installe un rendez-vous, ajoute Olivier Norek. Dès lors, quand on propose autre chose, c’est presque comme si on demandait au lecteur la permission de l’emmener ailleurs. »

Sonja Delzongle n’est pas la dernière à faire frissonner son lectorat. © belga image

La proximité avec les fans – bien qu’une fois de plus, ils ne sont pas les seuls à la cultiver – pourrait également être une des raisons de leur phénoménal succès. Le trio sillonne effectivement les routes, écume salons et librairies avec une simplicité non feinte. Tous trois sont restés accessibles. Y compris pour les journalistes. Pas besoin de passer par une kyrielle d’agents ou d’attachés de presse pour obtenir un entretien. Un texto, parfois, suffit pour caler un rendez-vous. «Dans les salons, c’est un peu la colonie de vacances. On aime bien faire les pitres et les gens se rendent compte que nous ne sommes pas différents d’eux», s’amuse Olivier Norek.

La qualité des histoires

Proximité. Personnage récurrent. Vie professionnelle avant une nouvelle carrière de romancier. Et le fond, dans tout cela? «Si les Norek, Thilliez, Minier et autres sont là depuis un bon moment, c’est aussi grâce à la qualité et la pertinence de leurs histoires, insiste Marc Fernandez, rédacteur en chef d’Alibi, le mook polar made in France. On assiste à une réelle hausse de la qualité littéraire des textes. On est loin du polar à l’ancienne ou du polar de papa, un peu poussiéreux. Cette génération d’auteurs s’est emparée du genre et lui a donné un second souffle en traitant de thèmes très actuels, comme l’écologie, ou originaux, comme la mémoire. Leur présence dans les salons leur a aussi permis de se forger une réputation et d’asseoir leur lectorat.»

Bref, un alignement des planètes à mettre en parallèle avec des Anglo-Saxons qui marquent le pas, David Joy mis à part, et une littérature scandinave post-Millénium qui commence à lasser. «De gros vendeurs comme Elizabeth George ou Stephen King montrent des signes d’essoufflement», constate Isabelle Lambert. Marc Fernandez, lui, épingle les dangers «d’une best-sellerisation avec quelques plumes qui vendent énormément et d’autres, moyennement ou peu». Quant à Bernard Minier, il n’a finalement «pas trop envie de savoir quelles sont les raisons de ce succès, parce que c’est le meilleur moyen d’écrire toujours le même livre ; ce que je ne veux absolument pas faire. J’essaie d’écrire le thriller idéal parce que je suis un lecteur avant d’être un auteur.» CQFD.

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