Le miracle Fabcaro: « Je n’aime pas trop l’idée d’être attendu, j’aimais bien être l’outsider »

Fabcaro toujours surpris de son succès: "Je n'aime pas trop l'idée d'être attendu, j'aimais bien être l'outsider". © AFP
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

L’improbable et incroyable succès de Zaï Zaï Zaï Zaï a changé le destin éditorial de Fabrice Caro, dit Fabcaro, mais heureusement pas sa manière d’écrire et de rire de ses contemporains, que ce soit en roman ou en bande dessinée.

N’en déplaise à l’auteur, qui a toujours pris soin de différencier ses deux métiers -« Un livre ou une bande dessinée, ce n’est pas la même écriture. J’utilise une signature différente pour ne pas tromper le lecteur car l’approche n’est pas la même: je suis peut-être dans une veine plus sentimentale quand j’écris un roman…« – on doit lui avouer d’emblée que l’on n’a pas fait, nous, beaucoup de différence: on a ri exactement de la même manière -comme une baleine- en lisant Broadway, le troisième roman de Fabrice Caro, qu’en feuilletant la deuxième fournée de son Open Bar, recueil des planches de BD que Fabcaro avait d’abord publié chaque semaine dans Les Inrocks. Le même rire explosif, dégoupillé par un dialogue, un bon mot, un décalage, une chute ou un dialogue intérieur, et une même banane collée au visage pendant les deux lectures. Banane qui cache néanmoins, dans les deux cas, les profondes angoisses de Fabcaro face à la société moderne, à « l’homo consommatus » ou aux habitudes du quotidien. Un mélange d’angoisse, de rire et de verve absurde qui est et a toujours été la signature de l’auteur et romancier, depuis sa première bande dessinée en 2005 (Le Steak haché de Damoclès, à La Cafetière, mêlant autodérision et autobiographie) et son premier roman en 2006 (Figurec, chez Gallimard, l’histoire d’un homme qui n’a rien d’autre à faire que de courir les enterrements). Un univers, depuis, qu’il avait surtout développé en BD, avec une quarantaine d’albums à son actif, et qui en avait fait la coqueluche des indés. Mais ça, c’était avant Zaï zaï zaï zaï, sorti en 2015 chez 6 Pieds Sous Terre.

Le miracle Fabcaro:

Zaï zaï zaï zaï -copyright Joe Dassin- était, comme une bonne partie de sa production, un ovni jubilatoire et complètement décalé -récit absurde d’un quidam obligé de fuir parce qu’il a oublié sa carte de fidélité à la caisse d’un supermarché- mais au parcours au moins aussi improbable que son contenu: à ce jour, ce petit album souple et pas cher s’est écoulé à… plus de 200.000 exemplaires. « Et je n’ai toujours pas d’explication. Jusque-là, le summum de ma carrière, c’était l’album précédent, Carnet du Pérou, dont on a dû vendre 6.500 exemplaires. Pendant dix ans, ce fut très difficile. Et puis là… Il a fait sa vie petit à petit, ça a été progressif, il s’est installé, on a continué à l’offrir. C’est peut-être le style graphique, peut-être le sous-texte un peu sociétal, presque politique. Mais c’est miraculeux. Surtout que je n’ai pas bougé d’un iota dans ma manière de faire. Je n’ai pas fait un pas vers le grand public, je n’ai pas cherché le tube. Mais c’est arrivé, et c’est clair qu’il y aura toujours un avant et un après « Zaï zaï ». Je ne m’en plaindrai jamais, c’est inespéré de vivre de l’écriture, mais je m’affranchis de toute pression: ce qui m’anime c’est l’écriture, être célèbre ou connu, ce n’est vraiment pas une finalité -je vis comme un ours à la campagne. Et je n’aime pas trop l’idée d’être attendu, j’aimais bien être l’outsider. » Mais depuis cinq ans, sans changer, tout a changé, et l’univers de Fabcaro se décline désormais au cinéma, au théâtre, à la radio ou en animation (lire plus loin). Des projets qui l’amusent, l’émeuvent et nourrissent désormais correctement sa famille, mais qui ne le détournent donc pas de l’essentiel: l’écriture. « Adolescent, je me fantasmais plutôt romancier. Là, j’ai une quarantaine de BD derrière moi, je ne voudrais pas trop me répéter. C’est aussi un langage qui demande beaucoup de concision, mais qui vous frustre parfois un peu de la musique des mots. Ce que je retrouve dans le roman. » Fabrice Caro serait-il en passe de prendre définitivement la place de Fabcaro? Que les fans se rassurent, après lecture de Broadway, il reste une certitude: on n’y perdra rien au change.

Le miracle Fabcaro:

Coloscopie et dystopie

Broadway, c’est l’histoire d’Axel, une femme, deux enfants, un emploi, et « une maison dans un lotissement où s’organisent des barbecues sympas comme tout« . Un quotidien rythmé par les réunions des parents et les projets de vacances entre amis qui semble soudain s’écrouler lorsque Axel reçoit un courrier: « Programme national de dépistage du cancer colorectal ». Or Axel n’a que 46 ans! Mais, « cette enveloppe me dit: certes, tu n’as que 46 ans, mais on va pas chipoter, c’est kif-kif tu sais, le temps de dire ouf, même pas le temps de te retourner et tu seras à 50, elle dit: es-tu bien sûr d’avoir accompli ce que tu voulais accomplir? » Et Axel désormais, de tout remettre en question. Et s’il était temps pour lui de tout quitter? De vivre la vie qu’il avait espérée, une vie a priori très éloignée de la pratique du paddle à Biarritz ou des messages quotidiens de sa femme -« Tu crois que l’épouse du type qui traverse l’Atlantique en solitaire lui envoie: « Au fait, pense à ramener des pizzas »? » Mais qu’on ne s’y trompe pas: Broadway n’est pas un roman sur la liberté, mais le renoncement; à la question de sa femme, Axel répondra: « Des pizzas à quoi? »

Le miracle Fabcaro:

« Moi j’ai 47 ans, et je n’ai pas encore reçu de convocation pour faire une coloscopie », explique Fabcaro. « Rien d’autobiographique donc, le livre tient plutôt de la dystopie: Axel a une vie que j’aurais pu avoir, si je n’avais pas franchi le pas vers autre chose, il y a longtemps, par courage ou par dépit (après un Bac+3 en Sciences Physique, Fabcaro a volontairement sabordé l’oral de son concours vers le professorat, « ç’aurait été une catastrophe pour l’éducation nationale« , pour se lancer dans les fanzines et les petits mickeys, NDLR). C’est un roman sur le renoncement, sur le temps qui passe, et sur ce sentiment de subir sa vie. Comment vivre en conciliant nos inspirations et ce que la société nous impose? Bon là, je brode un peu, je peux le dire autrement mais ce n’est pas très marketing: je crois que mon roman parle de rien ou de pas grand chose, c’est une petite musique, des divagations, des petits riens, un esprit, mais dans lequel je suis très attaché à la forme, à la musique des mots. Mais c’est sûr, ce n’est pas du Stephen King« . On confirme: Stephen King ne lui arrive pas à la cheville en termes d’élégance -celle qu’on les grands humoristes pour exprimer leur désespoir- voire en termes de qualité littéraire: si on n’a pas été surpris à la lecture de Broadway par l’humour de son auteur, on a été séduit par son écriture qui, cette fois, se passe de toute image. Pour sûr, on n’a pas fini d’entendre parler et surtout de lire Fabrice Caro.

Broadway, de Fabrice Caro, éditions Gallimard, 200 pages. ****(*)

Open Bar – 2e tournée, de Fabcaro, éditions Delcourt, 56 pages. ****(*)

À toutes les sauces

Fabcaro se voit adapté sur tous les supports, de la télé au cinéma. Une surexploitation enthousiaste, presque incongrue.

Le casting du Discours pour le cinéma...
Le casting du Discours pour le cinéma…

On l’a dit, si le succès de Zaï zaï zaï zaï est loin d’être démérité, il est au moins totalement improbable dans ses proportions, son audience et ses conséquences, qui ont fait de Fabcaro l’auteur incontournable du moment. Ce sont ainsi pas moins de deux adaptations cinéma qui arrivent bientôt sur les écrans. La première, programmée jusqu’à présent au 12 décembre, est l’adaptation du Discours, le deuxième roman de Fabrice Caro, dans lequel Adrien se voit charger de faire un discours au mariage de sa soeur, alors qu’il ne pense qu’à Sonia, prétexte, dans le roman, à de nombreux soliloques intérieurs et tentatives de discours plus absurdes et drôles les uns des autres. Un récit donc très littéraire qui pourrait donner corps au film le plus original et personnel de son réalisateur Laurent Tirard (Le Petit Nicolas, Un homme à la hauteur, Astérix et Obélix au service secret de sa Majesté), lequel pourra s’appuyer sur la performance de l’acteur Benjamin Lavernhe, venu de la Comédie Française et déjà génial dans Le Sens de la fête. Un casting aux petits oignons, exactement comme ce qui s’annonce autour de l’adaptation de Zaï zaï zaï zaï (qui perd un « zaï » au passage) annoncée pour bientôt, réalisée par Vincent Desagnat et interprétée entre autres par Jean-Paul Rouve, Julie Depardieu et Ramzy Bedia. Deux projets pour lesquels Fabcaro a évidemment donné son accord, mais dans lesquels il ne s’est pas impliqué plus avant:  » À chaque fois, ils me l’ont demandé, mais j’ai refusé. Moi, ce que je sais faire, ce que j’aime faire, ce sont des livres, je ne suis donc pas très interventionniste pour le reste. Mais c’est évidemment à la fois très étrange et très émouvant de voir ça. J’ai vu les deux, et j’ai beaucoup aimé, même si ce sont deux films très différents. La première fois que j’ai vu « Zaï Zaï Zaï », je ne savais pas trop quoi en penser, mais j’ai été rassuré par les réactions du public. Apparemment, ça fonctionne, même si mon premier réflexe fut de penser que c’était impossible à adapter: trop absurde et particulier. Mais le film l’est aussi. »

... et de Zaï zaï zaï zaï pour le théâtre.
… et de Zaï zaï zaï zaï pour le théâtre.

Théâtre, radio, animation

Broadway connaîtra-il le même sort? On peut le penser, à voir comment l’audiovisuel s’arrache désormais la moindre création de Fabcaro: Zaï zaï zaï zaï, toujours lui, fut ainsi également adapté en pièce de théâtre -avec Blanche Gardin et Adèle Haenel, excusez du peu- et en pièce radiophonique mais ses autres livres ne sont pas en reste: on a ainsi vu l’année dernière une mini-série de quinze pastilles de deux minutes diffusées sur Canal+, tirée de sa bande dessinée Moins qu’hier (plus que demain) -là aussi avec un casting de rêve: Lou Doillon derrière la caméra et Emma De Caunes devant-, et on annonce déjà l’adaptation en série animée de ses deux albums Open Bar, remplis là aussi de planches « one shot » qu’on ne pensait pas adaptables, mais désormais adaptées à la chaîne.

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