La « S », labo d’art brut

© AMANDINE NANDRIN
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Après Angoulême, l’expo Knock Outsider Komiks est à voir à Bruxelles: les fruits d’ une mixité entre artistes indés et handicapés devenue marque de fabrique de La « S », le labo artistique qui, depuis Vielsalm, révolutionne l’art outsider.

« Un joyeux uppercut asséné aux catégories instituées ». C’est ainsi que le musée Art et Marges, voué à l’art outsider et à l’art brut contemporain -soit, pour le dire très vite, aux artistes marginaux, autodidactes et souvent handicapés mentaux qui ont soi-disant développé leur art en dehors de toute influence ou école- a « pitché » la formidable exposition Knock Outsider Komiks qui vient de s’installer dans ses murs de la rue Haute, pour quatre mois. Un uppercut, ou une fameuse claque, que le petit monde de la bande dessinée s’était déjà pris dans le coin de la figure au dernier festival d’Angoulême, premier lieu de cette exposition hors norme et hors sentiers battus. Mêlant fiction et abstraction, poésies graphiques et créations sans paroles, association libre d’images et créations graphiques usant de tous les matériaux et de tous les supports, Knock Outsider Komiks donne surtout à voir le résultat de pratiques artistiques mêlant les auteurs de Fremok, temple indé et belge de la BD contemporaine, aux artistes de La « S ».

Dominique Théâte
Dominique Théâte© NICOLAS BOMAL

« Des artistes, et pas des résidents ou des bénéficiaires comme on dit dans les autres institutions, commente Anne-Françoise Rouche, directrice artistique et âme pas damnée de La « S » Grand Atelier. Parfois on les appelle les jeunes, même à 65 ans. » Des jeunes qui ne manquent ni de talent, ni de culture: on y découvrira ainsi l’univers pop de Dominique Théâte, peuplé de catcheurs, de BMW et de femmes à barbe, les strates d’écriture colorée de Joseph Lambert, les compositions éthérées de Rémy Pierlot, fasciné par Don Quichotte, les « covers punk » de Pascal Leyder, saturant de traits d’encre des couvertures célèbres, ou, coup de coeur personnel, les cases de BD redessinées par Jean Leclercq -extraordinaire travail de réinvention et de réinterprétation exprimé à travers des dizaines de cases, qui n’est pas sans rappeler, à l’autre bout du spectre artistique, le récent travail de Blutch sur ses Variations, lequel, comme Jean, redessine à sa façon des histoires d’abord narrées par d’autres. Bref, une succession de coups de poing effectivement joyeux -il ne manque ici que l’énorme FranDisco, la ville-monde en perpétuel développement, construite entièrement en ruban adhésif et carton par le trisomique Marcel Schmitz en collaboration avec le dessinateur Thierry Van Hasselt, et qui désormais tourne toute seule. Des projections et un court métrage en expliquent les contours à l’expo d’Art et Marges, mais toutes les oeuvres interpellent en tout cas par leur force visuelle et interrogent sur cet écart pas si grand que ça entre les pratiques d’une BD intellectualisée et représentée ici par Dominique Goblet, Thierry Van Hasselt, Yvan Alagbé ou Olivier Deprez, et ce qui semble être son exact contraire, tout en spontanéité. Une spontanéité qui s’exprime depuis près de 30 ans à La « S », un laboratoire artistique qui a fait du décloisonnement, de la mixité des pratiques et du rayonnement de ses artistes sa raison d’être. Faisant au passage de Vielsalm, petite commune de la province du Luxembourg, un nouveau phare européen, voire mondial, de cet art de moins en moins outsider et de plus en plus contemporain.

Joseph Lambert
Joseph Lambert© NICOLAS BOMAL

Retour du narratif

Ce jour-là à La « S », les artistes sont nombreux: une cinquantaine de personnes venues des foyers d’hébergement ou des appartements supervisés de la région, parfois de chez eux, parfois d’hôpitaux psychiatriques, tous chapeautés par la même institution, l’asbl Les Hautes Ardennes, et pour beaucoup installés dans les anciennes casernes militaires de Vielsalm, comme La « S » depuis quinze ans. Cinquante artistes mentalement déficients, eux-mêmes encadrés par une dizaine d’artistes -« et en aucun cas des éducateurs!« – qui se répartissent à travers cinq ou six ateliers: gravure et dessin, textile, peinture, musique (atelier dont sont issus Les Choolers, nouvelles stars belges du punk rap, voir le Focus Vif du 22/09), animation, bientôt sérigraphie… Un joyeux bordel qui déborde de partout, qui fait souvent avec les moyens du bord, mais dont les murs débordent effectivement de créativité. « Toutes les personnes présentes ici le sont par choix, explique Anne-Françoise Rouche. Ce sont de vrais choix de vie que de venir travailler ici huit heures par jour, et c’est une démarche primordiale, souvent très rare dans leur vie où tout leur est dicté: quand se lever, quand manger, quand sortir… Et certains, comme Jean Leclercq, sont présents depuis aussi longtemps que moi, et ça va faire 26 ans. Notre boulot ici consiste à faire tomber les obstacles et se mettre aux services de leurs compétences. On ne les dirige jamais -ce serait d’ailleurs impossible-, mais on les aiguillonne, on les motive, on leur propose des supports, des matières, des thèmes, qu’ils intègrent à leur propre pratique. Notre travail de mixité repose entièrement là-dessus: nous ne sommes en rien dans le curatif. Il y a ici des artistes qui viennent voir d’autres artistes pour travailler ensemble, mais sans jamais dénaturer leur propre créativité. » Cette semaine-là, des praticiens du textile, de la photo et du tatouage étaient ainsi en résidence à La « S » autour d’un thème, le Mexique, qui donnera à son tour lieu à une exposition, en fin d’année à Marseille.

Jean Leclercq
Jean Leclercq

« L’idée est chaque fois de mettre en avant les compétences artistiques, et pas les déficiences, continue Anne-Françoise, même si celles-ci sont la source de leur singularité formelle. Il s’agit de faire rayonner cet art-là et d’agir pour sa reconnaissance, mais aussi de questionner les pratiques courantes de l’art contemporain. Celui-ci se veut souvent un discours sur l’art, or nos artistes n’ont aucun discours sur leurs oeuvres! Les définitions même de l’art brut sont à revoir: il y a chaque fois une culture derrière leurs pratiques et leurs expressions. Une culture qui leur appartient, qui développe des mythes personnels et des visions du monde. Une personne « aculturée », ça n’existe pas! »

Dans les (énormes) archives de La « S », on dénombre ainsi plus de 15 000 oeuvres et très exactement 87 artistes, parfois cotés. « Certains d’entre eux sont désormais représentés par des galeristes, d’autres vendent directement leurs oeuvres, conclut Erwin Dejasse, grand théoricien de la bande dessinée, autre cheville ouvrière de La « S » et commissaire de Knock Outsider. L’art contemporain s’intéresse de plus en plus à l’art brut parce qu’il remet de la narration dans un art qui l’a totalement évacuée au XXe siècle. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant qu’on assiste dans le même temps à l’entrée des auteurs de BD dans les galeries. Tous proposent de nouvelles solutions, et nourrissent à nouveau l’art contemporain. »

Knock Outsider Komiks, jusqu’au 28/01 à Art et Marges, Rue Haute 314 à Bruxelles. www.artetmarges.be, www.lasgrandatelier.be

Les livres de Knock Outsider
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La rencontre du collectif Fremok et des artistes de La « S » date de 2007 et a débouché en 2009 sur un premier ouvrage collectif très remarqué: Match de Catch à Vielsalm, issu d’une première résidence. La plateforme artistique est, depuis, devenue une véritable collection de livres labellisés Knock Outsider! chez Fremok, basés chaque fois sur un travail collectif ou au contraire sur la rencontre poussée entre deux artistes. Vivre à FranDisco, de Marcel Schmitz et Thierry Van Hasselt en est peut-être le plus bel exemple -il vient de remporter un des premiers Prix Atomium de la Fête de la BD- et s’affirme surtout comme une oeuvre plastique mais vivante, évoluant au gré de l’imagination et des constructions de Marcel.

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Barbara dans les bois, qui vient de sortir, mêle les travaux photographiques de Nicolas Clément aux créations textiles violemment bariolées de Barbara Massart. Le livre s’articule autour d’un incroyable manteau dont chaque pièce cousue est porteuse de sens, mais la collaboration se poursuit, entre autres via un nouveau court métrage, déjà tourné en Andalousie, et qui fera l’objet d’une exposition à Marseille d’ici la fin de l’année.

Enfin, on attend avec impatience la sortie annoncée de L’Amour dominical, récit d’aventure épique autour d’un étrange et jubilatoire triangle amoureux constitué par Hulk Hogan, la femme à barbe bleue et un orthodontiste criminel et sans dents! Soit le fruit de la collaboration fructueuse entre la Bruxelloise Dominique Goblet, qu’on ne présente plus, et l’artiste de La « S » Dominique Théâte, plongé il y a plusieurs années dans un coma long de six mois qui l’a laissé déficient, mais surtout pas malade -Hulk Hogan est ainsi l’incarnation à peine voilée de son beau-père qu’il vénère et qui ressemble furieusement au catcheur.

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La « S » s’expose

Les artistes de La « S » sont désormais partout, et très sollicités. Outre l’expo Knock Outsider Komiks qui vient de s’ouvrir à Art & Marges, il reste quinze petits jours pour se rendre à Gand, au Museum Dr. Guislain dédié à l’Histoire de la psychiatrie, pour se plonger dans Ave Luïa, soit un Tout Nouveau Testament imaginé par une dizaine d’artistes de La « S » Grand Atelier. Une nouvelle religion faite d’amour et d’imagination, dont les auteurs réinventent l’iconographie et les récits bibliques sans dogmatisme ni provocation. Une exposition éclairée, dont toutes les oeuvres ont d’ores et déjà été achetées par Bruno Decharme et Antoine de Galbert, deux grands collectionneurs d’art brut.

Rita Arimont
Rita Arimont© NICOLAS BOMAL

Enfin, si vous n’avez pas croisé les cases dessinées de Jean Leclercq à la Fête de la BD, ni assisté en avril dernier au premier festival What is it? à Bruxelles, où l’on pouvait voir FranDisco et écouter les Choolers, on peut encore se rendre à Aix-en-Provence et à l’exposition La Maison à la galerie Zola, qui accueille actuellement les très grands formats de Philippe Da Fonseca et les dessins géométriques de Kostia Botkine (la moitié des Choolers). Ou attendre décembre et l’exposition annoncée à Marseille et à la Friche de la Belle de Mai: Viva la Revolucion Grafika proposera des dizaines d’oeuvres autour du Mexique et des résidences effectuées cet été à La « S », entre autres par Pakito Bolino, graphiste et éditeur pointu du Dernier Cri, qui avait déjà envoyé les artistes de La « S » dans le Midi à l’occasion de Marseille 2013.

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