« Il était temps de remettre Largo Winch à jour et au diapason de son époque »

© Dupuis
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

L’aventurier milliardaire, véritable success story de la BD et de chez Dupuis, revient en forme avec un nouveau scénariste. Une petite révolution, et une remise à jour plus littéraire que graphique.

La première vie de Largo Winch, c’était en 1977: une série de six romans écrits déjà par Jean Van Hamme, lequel venait de quitter le monde des affaires, mais ne s’était pas encore imposé comme le scénariste le plus bankable de sa génération, d’abord avec Thorgal, puis avec XIII. Ce n’est effectivement que treize ans plus tard, en 1990, que Largo Winch deviendra un personnage de bande dessinée sous la plume de Philippe Francq, et deviendra surtout un énorme succès populaire, faisant des aventures de Largo, orphelin yougoslave adopté par un magnat de la finance, la référence en termes de thriller économique en bande dessinée franco-belge. Depuis, beaucoup s’y sont essayés, peu lui sont arrivés à la cheville et aucun autre n’a atteint sa notoriété: des premiers tirages à 300.000 exemplaires et des adaptations multiformats: une série, deux films, un jeu vidéo… Mais en 2017, Largo Winch entame sa troisième vie: si Philippe Francq assure toujours au dessin, plus énergique que jamais, Jean Van Hamme a par contre laissé sa place à Eric Giacometti, jusque-là connu et plébiscité pour ses romans – déjà des thrillers, plus ésotériques qu’économiques. Un départ fracassant, devenu nouveau départ: « Il était temps de remettre Largo à jour et au diapason de son époque », explique ainsi ce nouveau duo d’auteurs, a priori né pour durer.

Philippe Francq (au dessin) est dorénavant associé au romancier Eric Giacometti.
Philippe Francq (au dessin) est dorénavant associé au romancier Eric Giacometti.

En avance sur les grandes tendances

Si la séparation professionnelle semble avoir laissé Van Hamme un peu amer, Francq reste d’une élégance rare, tout comme son nouveau scénariste, ami de quinze ans: « Ce n’est pas parce qu’on aime une oeuvre qu’on y sera compétent, précise ainsi d’emblée Giacometti, qui n’avait rien à prouver sur ses qualités professionnelles avant de reprendre une telle série. Quand Philippe m’a proposé ce défi, j’ai rapidement eu une nouvelle lecture des albums, plus professionnelle, et c’est effectivement du grand art. Les intrigues ont toujours été simples et complexes à la fois, en jonglant parfaitement entre deux univers: l’économie, la finance et la géopolitique d’un côté, et de l’autre, une bonne histoire à la Bob Morane ou Bernard Prince; de l’aventure, de l’exotisme. Jean Van Hamme en a fait un must en matière de thriller économique, avec une mécanique de fiction très particulière et très efficace; Largo en sait toujours un peu plus que le lecteur. Tout ça, il fallait évidemment le respecter, en conserver l’ADN. Mais aussi faire basculer l’univers de Largo du XXe au XXIe siècle. » Et Philippe Francq de préciser: « Largo est contemporain de ce monde, lui-même en révolution depuis vingt ans! Et il doit être à la page, et même un peu en avance, sur les grandes tendances qui se dessinent dans le monde de la finance et des grandes entreprises, et de manière plus générale sur les grands équilibres mondiaux. »

Une réinitialisation de ce point de vue réussie de main de maître par Eric Giacometti, ancien journaliste économique et spécialiste des intrigues elles aussi à la fois simples et complexes: si Largo conserve tout son exotisme – cette Etoile du matin voyage de Saint-Pétersbourg au Yucatan en passant par New York, Chicago ou le Liechtenstein – son intrigue techno-économique fait la part belle aux dernières tendances du secteur, de la toute-puissance des algorithmes au phénomène du trading à très hautes fréquences, en passant par les derniers développements de l’intelligence artificielle. Le tout sur fond de refiscalisation de Largo qui, autre originalité, va en faire un social-traître aux yeux d’une opinion publique déchaînée. Là aussi, une thématique on ne peut plus d’actualité. « Largo Winch est né dans un monde bipolaire où l’ordinateur, la numérisation, Internet, les réseaux sociaux étaient inexistants, poursuit le scénariste. Il fallait le réintégrer à de nouvelles réalités, mais en douceur. On a repris Largo là où Jean l’avait laissé, en rebondissant sur sa dernière intrigue en date et en poursuivant le sillon avec quelques personnages existants, bons ou mauvais, tout en y intégrant près d’une vingtaine de petits nouveaux! » Son dessinateur, en phase, conclut: « Il faut pouvoir s’inspirer d’un univers comme celui de James Bond, assez proche de celui de Largo; regardez ce que les créateurs ont osé faire avec Q, devenu un petit jeune parfaitement à l’aise avec les technologies numériques. Largo n’avait plus lui non plus beaucoup de jeunes autour de lui. Et il va falloir sérieusement recomposer l’organigramme des pages de garde! » Soit la composition du Winch Group, fort de 2 milliards de bénéfices et de 480.063 employés, et qui compte donc bien continuer de régner sur son marché.

Son nouvel actionnaire principal, Eric Giacometti, ne compte en tout cas pas s’arrêter à ce nouveau diptyque, à voir les notes qu’il prend soudainement dans son petit carnet, ou les débuts de nouvelles intrigues qui se multiplient dans la conversation: l’écrivain a d’évidence pris goût à la bande dessinée, en mesurant bien le plus grand de ses défis: « Tout caser en 48 pages. Et comprendre qu’aucune case n’est gratuite. »

L’Etoile du matin, Largo Winch, tome 21, par Philippe Francq et Eric Giacometti, éd. Dupuis, 48 p.

De la page à la planche

Depuis toujours, la bande dessinée aime à adapter des romans, parfois avec la complicité directe de leurs auteurs. C’était encore récemment le cas de Pierre Lemaitre, qui a assuré lui-même l’adaptation de son Goncourt, Au revoir là-haut. Plus rares sont les auteurs complets, à la fois de romans et de BD, et qui font de celle-ci un métier plus qu’une occasion – une tendance désormais à la hausse. Tonino Benacquista et Daniel Pennac avaient lancé le mouvement il y a quelques années, d’abord en adaptant leurs écrits, puis en osant les scénarios originaux, l’un multipliant les one shots, l’autre assurant quelques coscénarios de Lucky Luke. Plus récemment, et cette fois dans la foulée d’Eric Giacometti, dont les romans mettant en scène le commissaire Ravenne sont de vrais best-sellers, c’est Franck Thilliez, autre fameux vendeur de livres et membre de La Ligue de l’imaginaire qui truste les rayons, qui s’est réellement mis à la BD: après y avoir adapté son Puzzle, le Français s’est lancé dans une série originale tout public dessinée par le talentueux Yomgui Dumont – La Brigade des cauchemars, chez Jungle. Cette double casquette est plus rare chez les scénaristes dont la BD est le premier métier. Si Jean Van Hamme fut d’abord romancier, et ne renonce pas à s’y essayer encore, on ne voit que Joann Sfar pour s’épanouir dans les deux disciplines; son dernier roman, Vous connaissez peut-être, vient de sortir chez Albin Michel.

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