Critique | BD

La BD « Kiss the Sky » raconte Jimi Hendrix en noir et blues

4,5 / 5
© National

Mezzo et Jean-Michel Dupont, Glénat

Kiss The Sky, Jimi Hendrix 1942-1970 (1/2)

86 pages

4,5 / 5
© National
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Après Love in Vain, portrait intime et culte de Robert Johnson, le duo Mezzo/Dupont dresse, avec Kiss the Sky, celui de Jimi Hendrix. Un premier volume aussi sombre que brillant.

Évidemment. Le terme nous est venu à l’instant même où ce bel objet au format 33 tours atterrissait dans nos petites mains et devant nos yeux bien chanceux: enfin, le trop rare Mezzo, “Le Charles Burns français”, et son non moins rare duo avec Jean-Michel Dupont au scénario font leur réapparition, huit ans après leur mémorable Love in Vain consacré à l’âme damnée du blues Robert Johnson. Un retour qui, s’il devait se jouer dans les mêmes eaux du biopic musical, ne pouvait se faire qu’avec un musicien du même calibre, qui s’est construit sur un vécu -très rude- au moins similaire, mais qui ne devait pas être de la même époque. Dès lors, qui d’autre pour succéder au roi du blues qui vendit son âme au diable que le “Voodoo Child” en personne et météorite du rock? Love in Vain s’achevait avec la mort de Robert Johnson est en 1938 dans le Mississippi, Kiss the Sky commence par la naissance de Jimi Hendrix, né John Allen, le 27 novembre 1942 à Seattle, dans l’État de Washington. Pour le reste, les parallèles sont frappants entre les deux artistes, en lisant le premier opus du duo et cette première partie de la biographie de Hendrix qui s’achève sur son arrivée à Londres.

Avant de devenir la star et le génie que l’on connaît -qui aurait eu 80 ans cette année mais qui n’en aura jamais plus de 27-, la vie de Jimi Hendrix, comme celle de Johnson, ne fut jusqu’à ses 24 ans qu’une tartine de merde. Une tartine qui a nourri le blues de son génie de la musique et de la guitare. “Il y a effectivement des évidences dans l’idée de se retrouver autour de Hendrix”, nous a expliqué Jean- Michel Dupont, dont l’âme rock transpire même en visio (une guitare électrique, Fender ou Gretsch, trône derrière lui), “mais pas autant que vous ne le pensez: Hendrix, à la base, ce n’est pas sa musique à Mezzo! Mais dès la fin de Love in Vain, c’est vrai qu’on avait envie de retrouver cette alchimie qui avait opéré entre nous et nous a fait devenir amis. De rester dans la musique, dans le r’n’b, dans ce registre de “réalisme lyrique”. Mais il fallait surtout trouver un personnage qui est à la fois romanesque, mais qui est aussi l’écho d’une époque. Il y a le personnage, et puis son contexte, c’est ça qui nous intéresse Mezzo et moi. Or il y avait tout ça chez Hendrix.

Une icône et une époque

J’avais 14 ans quand il est mort, poursuit le scénariste. Et je m’en souviens aussi comme la fin d’une époque, d’un élan. C’était une figure emblématique, un héraut, une icône et une figure tragique, mort au même âge que Johnson et que beaucoup d’autres (le fameux et morbide “Club des 27”, NDLR) mais c’est aussi un témoin de son temps. Il y a dans sa trajectoire beaucoup de parallèles avec celle de Johnson, la misère sociale et humaine dans laquelle ils ont grandi entre autres, mais aussi beaucoup de différences. En termes d’identité par exemple, Hendrix, c’est le contraire de Johnson.

Mezzo et Jean-Marie Dupont devant les planches de Kiss the Sky.

Outre la flamboyance des compositions noir et blanc riches en contrastes et expressivité de ce surdoué de Mezzo, ce qui frappe dans Kiss the Sky, c’est le parcours chaotique de Hendrix, devenu star à 25 ans après en avoir bien bavé pendant 24! Misère sociale d’abord, avec un père qui ne deviendra jamais le boxeur qu’il espérait devenir, une mère peu aimante et volage, un service militaire qui les sépare avant même sa naissance, puis les familles d’accueil temporaires, la violence, l’alcool. Mais, au milieu de cette décrépitude, il y eut la musique, et sa première guitare à 10 ans, que son père lui interdisait de jouer comme le gaucher qu’il était. Suivront dix années d’intermittent du spectacle parfois auprès des plus grands (Little Richard, BB King, Ike & Tina Turner, Curtis Mayfield, Sam Cooke ou Aretha Franklin) qui tous ou presque ont viré ce gamin surdoué, ingérable, “trop bruyant”, trop talentueux et parfois pas assez noir: “Hendrix restait pour beaucoup un “Bounty”, noir à l’extérieur, mais pas assez à l’intérieur. Son identité multiple (Hendrix avait des origines afro-américaines, mais aussi amérindiennes et caucasiennes, NDLR), comme le flou qui a longtemps entouré son nom légal même, ce sont des clés de lecture importantes de sa musique et de son œuvre, marqués entre autres par sa grand-mère cherokee, son seul socle affectif.

Pour le deuxième volume, qui se concentrera cette fois sur les trois dernières années sublimes, londoniennes et tragiques de Hendrix, Mezzo passera à la couleur “indispensable pour témoigner du Swinging London”. D’ici là, on ne pourra à nouveau que trouver des évidences dans le noir et blanc qu’il déploie pour raconter l’enfance très blues de ce génie du rock, au service d’un récit “qui ne se veut pas une biographie, mais un portrait intime et lyrique, à la fois très subjectif et extrêmement documenté, qui je crois, aide à comprendre qui était vraiment ce Jimi Hendrix”. Ce premier opus s’achève d’ailleurs sur le détail de la bande-son qui accompagne Kiss the Sky, de Perry Como à Chip Taylor. À copier-coller d’urgence dans votre Spotify, où Robert Johnson figure, évidemment.

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