On parle beaucoup en ce moment de la sérieThe Crown. À la fois parce que la saison 4 mise en ligne récemment sur Netflix aborde la période Diana, dont le destin brisé continue visiblement de fasciner les foules, mais aussi et surtout parce que cette fiction historique remet sur le tapis le délicat dossier de la légitimité ou non des artistes à s'inspirer de la réalité. Les spéculations vont ainsi bon train sur les forums et les sites spécialisés pour savoir si Diana patinait effectivement dans les couloirs de Buckingham et si Thatcher et la Reine Elizabeth se détestaient aussi royalement qu'à l'écran.

Le risque avec une création disposant de moyens suffisants pour reconstituer à la perfection les fastes de la couronne et bénéficiant d'une chambre d'écho planétaire avec Netflix, c'est que la version romancée se substitue à la réalité des faits dans l'imaginaire collectif. Un danger qui a d'ailleurs poussé le ministère britannique de la Culture, probablement sous la pression du palais dont l'image ne sort pas grandie de l'aventure, à demander que chaque épisode soit précédé d'une mention rappelant le caractère fictif de la série. En vain. Le géant américain du streaming estimant qu'il a toujours présenté The Crown comme un drama et que ses abonnés ont bien conscience qu'il s'agit d'une "fiction basée sur des événements historiques". Rien n'est moins sûr quand on connaît le pouvoir des images.

Si la liberté d'expression et de création ne doit souffrir d'aucune restriction, le cas The Crown oblige à nuancer quelque peu cette profession de foi. On peut être 100% d'accord avec la démarche de Joachim Lafosse quand il s'inspire de l'affaire Lhermitte pour en tirer une tragédie universelle (À perdre la raison), en prenant soin de changer les noms et de gommer toute référence trop factuelle au terrible fait divers nivellois, et en même temps se demander si Peter Morgan, le créateur de la série britannique, ne se rend pas complice d'une vaste entreprise de désinformation. N'aurait-il pas été plus honnête intellectuellement, mais forcément moins aguicheur, d'imaginer ces jeux de pouvoir dans un monde purement imaginaire? Comme l'ont fait George Lucas avec Star Wars ou, pour rester dans le registre aristo, Julian Fellowes avec Downton Abbey.

On peut se demander si le créateur de la série The Crown ne se rend pas complice d'une vaste entreprise de désinformation.

Personne ne pourra le nier, l'un des atouts de la série, qui artistiquement ne se signale pas par son audace, c'est de feuilleter les pages les plus croustillantes de la monarchie, et de donner l'illusion d'assister de l'intérieur aux déboires de ce club de privilégiés. Vu comme ça, The Crown n'est pas loin d'une version léchée et vaguement arty de Closer. Cette matière fictive mais tellement réaliste parasitant la mémoire pour créer une nouvelle réalité s'imposant à l'autre, celle qui se cache, plus rêche et moins glamour, plus complexe et moins stéréotypée, dans les livres d'Histoire ou qui reste terrée à jamais dans le secret des intimités et des colloques singuliers.

Sans vouloir donner de leçons à personne, il est temps de se pencher sur le sujet. D'abord parce que les oeuvres inspirées de la réalité, faits divers ou biographiques, se multiplient. Sur les écrans mais aussi en BD ou dans les romans. Et avec elles, les polémiques et menaces de procès. Emmanuel Carrère en a fait les frais avec Yoga, son ex-femme l'accusant de l'avoir trahie et d'avoir menti. Ensuite, parce que le réel est devenu un filon créatif, et donc un business juteux. On n'est donc plus à l'abri d'une dérive marketing ou, pire, d'une recette pour masquer un manque cruel d'imagination.

Entendons-nous bien, il ne s'agit pas de réglementer ou de bannir (sans cette manne inépuisable d'histoires qu'est le réel on n'aurait pas eu Madame Bovary ou Donnie Brasco) mais de s'entendre sur quelques principes élémentaires: construire une nouvelle cathédrale sur la charpente d'un événement, ok. Mais le reproduire quasi à l'identique, méfiance. De sang-froid, ce modèle du genre true crime, ne cache pas ses sources mais transcende ce qu'il décrit. Le génie de Capote faisant le reste. Sinon pourquoi lutter contre les fake news si c'est pour tolérer par ailleurs une vague de fake realities? Voilà un débat qui pourrait animer, par Zoom interposé, les moments creux du repas de Noël.

On parle beaucoup en ce moment de la sérieThe Crown. À la fois parce que la saison 4 mise en ligne récemment sur Netflix aborde la période Diana, dont le destin brisé continue visiblement de fasciner les foules, mais aussi et surtout parce que cette fiction historique remet sur le tapis le délicat dossier de la légitimité ou non des artistes à s'inspirer de la réalité. Les spéculations vont ainsi bon train sur les forums et les sites spécialisés pour savoir si Diana patinait effectivement dans les couloirs de Buckingham et si Thatcher et la Reine Elizabeth se détestaient aussi royalement qu'à l'écran. Le risque avec une création disposant de moyens suffisants pour reconstituer à la perfection les fastes de la couronne et bénéficiant d'une chambre d'écho planétaire avec Netflix, c'est que la version romancée se substitue à la réalité des faits dans l'imaginaire collectif. Un danger qui a d'ailleurs poussé le ministère britannique de la Culture, probablement sous la pression du palais dont l'image ne sort pas grandie de l'aventure, à demander que chaque épisode soit précédé d'une mention rappelant le caractère fictif de la série. En vain. Le géant américain du streaming estimant qu'il a toujours présenté The Crown comme un drama et que ses abonnés ont bien conscience qu'il s'agit d'une "fiction basée sur des événements historiques". Rien n'est moins sûr quand on connaît le pouvoir des images. Si la liberté d'expression et de création ne doit souffrir d'aucune restriction, le cas The Crown oblige à nuancer quelque peu cette profession de foi. On peut être 100% d'accord avec la démarche de Joachim Lafosse quand il s'inspire de l'affaire Lhermitte pour en tirer une tragédie universelle (À perdre la raison), en prenant soin de changer les noms et de gommer toute référence trop factuelle au terrible fait divers nivellois, et en même temps se demander si Peter Morgan, le créateur de la série britannique, ne se rend pas complice d'une vaste entreprise de désinformation. N'aurait-il pas été plus honnête intellectuellement, mais forcément moins aguicheur, d'imaginer ces jeux de pouvoir dans un monde purement imaginaire? Comme l'ont fait George Lucas avec Star Wars ou, pour rester dans le registre aristo, Julian Fellowes avec Downton Abbey. Personne ne pourra le nier, l'un des atouts de la série, qui artistiquement ne se signale pas par son audace, c'est de feuilleter les pages les plus croustillantes de la monarchie, et de donner l'illusion d'assister de l'intérieur aux déboires de ce club de privilégiés. Vu comme ça, The Crown n'est pas loin d'une version léchée et vaguement arty de Closer. Cette matière fictive mais tellement réaliste parasitant la mémoire pour créer une nouvelle réalité s'imposant à l'autre, celle qui se cache, plus rêche et moins glamour, plus complexe et moins stéréotypée, dans les livres d'Histoire ou qui reste terrée à jamais dans le secret des intimités et des colloques singuliers. Sans vouloir donner de leçons à personne, il est temps de se pencher sur le sujet. D'abord parce que les oeuvres inspirées de la réalité, faits divers ou biographiques, se multiplient. Sur les écrans mais aussi en BD ou dans les romans. Et avec elles, les polémiques et menaces de procès. Emmanuel Carrère en a fait les frais avec Yoga, son ex-femme l'accusant de l'avoir trahie et d'avoir menti. Ensuite, parce que le réel est devenu un filon créatif, et donc un business juteux. On n'est donc plus à l'abri d'une dérive marketing ou, pire, d'une recette pour masquer un manque cruel d'imagination. Entendons-nous bien, il ne s'agit pas de réglementer ou de bannir (sans cette manne inépuisable d'histoires qu'est le réel on n'aurait pas eu Madame Bovary ou Donnie Brasco) mais de s'entendre sur quelques principes élémentaires: construire une nouvelle cathédrale sur la charpente d'un événement, ok. Mais le reproduire quasi à l'identique, méfiance. De sang-froid, ce modèle du genre true crime, ne cache pas ses sources mais transcende ce qu'il décrit. Le génie de Capote faisant le reste. Sinon pourquoi lutter contre les fake news si c'est pour tolérer par ailleurs une vague de fake realities? Voilà un débat qui pourrait animer, par Zoom interposé, les moments creux du repas de Noël.