De Jessica Chastain, l'on a coutume de dire qu'elle peut tout faire, aussi à l'aise dans l'univers sensoriel de Terrence Malick (The Tree of Life) que dans celui, physique, de Kathryn Bigelow (Zero Dark Thirty), sous les traits de la peintre Catherine Weldon (Woman Walks Ahead) que sous ceux de Molly Bloom, championne de ski passée à la tête d'un empire de l'ombre (Molly's Game). Production HBO, Scenes from a Marriage la voit s'avancer aujourd'hui en terrain familier et inconnu à la fois, puisqu'elle y marche dans les traces de Liv Ullmann, celle-là même qui l'avait dirigée il y a quelques années dans Miss Julie, à la faveur d'une relecture inspirée de la mini-série télévisée éponyme d'Ingmar Bergman.
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De Jessica Chastain, l'on a coutume de dire qu'elle peut tout faire, aussi à l'aise dans l'univers sensoriel de Terrence Malick (The Tree of Life) que dans celui, physique, de Kathryn Bigelow (Zero Dark Thirty), sous les traits de la peintre Catherine Weldon (Woman Walks Ahead) que sous ceux de Molly Bloom, championne de ski passée à la tête d'un empire de l'ombre (Molly's Game). Production HBO, Scenes from a Marriage la voit s'avancer aujourd'hui en terrain familier et inconnu à la fois, puisqu'elle y marche dans les traces de Liv Ullmann, celle-là même qui l'avait dirigée il y a quelques années dans Miss Julie, à la faveur d'une relecture inspirée de la mini-série télévisée éponyme d'Ingmar Bergman. Si l'oeuvre du maître suédois, réalisateur du Septième sceau, des Fraises sauvages ou de Persona parmi d'autres chefs-d'oeuvre, est unanimement révérée, elle est aussi considérée comme un sanctuaire pratiquement inviolable. Autant dire que s'attaquer à Scenes from a Marriage, une mini-série dont l'impact ne s'est guère démenti depuis sa première diffusion en 1973, relevait de la gageure. Ce dont convient d'ailleurs lucidement le réalisateur Hagai Levi, connu notamment pour In Treatment et The Affair. "C'était intimidant. À tel point qu'il m'a fallu sept ans pour trouver comment procéder pour l'adapter, explique-t-il. Il a fallu que je puisse formuler des critiques sur l'original pour pouvoir m'y atteler. En revoyant cette série que j'avais découverte à 18 ans, j'ai réalisé par exemple que j'avais des problèmes avec le personnage masculin, un individu machiste et froid dont Bergman n'avait intentionnellement rien fait pour nous le rendre aimable. Mais aussi avec sa femme, qui était très dépendante et se montrait parfois faible. Je ne voyais pas comment travailler sur ça, mais ça m'a aussi donné un point de départ pour trouver la distance requise, modifier diverses choses, ce qui a finalement conduit à l'idée de permuter les genres. Mais savoir ce qu'il fallait garder de l'original, l'histoire, les idées et la structure, et ce qu'il fallait réinventer s'est avéré un processus délicat." Si la série originale de Bergman n'a rien perdu de sa force frontale ni de son acuité, le monde a -euphémisme- bien changé en 50 ans, et les relations hommes-femmes avec lui. Ce dont rend compte limpidement la version d'Hagai Levi, s'attachant à un couple d'Américains d'aujourd'hui, Mira et Jonathan, pour décliner ses enjeux au présent. À rebours notamment de stéréotypes de genre devenus poussiéreux, Mira, qu'interprète Jessica Chastain, constituant, en plus d'être le moteur principal du récit, le point d'appui matériel de cette paire dont l'harmonie apparente va bientôt voler en éclats. "Ça correspond au présent, observe l'actrice. Je connais beaucoup de femmes gagnant plus d'argent que leur mari ou leur compagnon. Maintenant que l'on en arrive enfin à parler d'une égalité salariale dont il n'a longtemps pas été question et que les femmes sont reconnues pour leur intelligence remarquable, ce type de situations commence à se présenter. Les hommes doivent y faire face et les femmes s'en accommoder. Beaucoup de mes amies ressentent encore une certaine culpabilité à cet égard, se demandant si elles n'émasculent pas leur partenaire. Elles n'ont qu'à trouver un compagnon qui s'en félicite" (rires). Sur le sujet de l'égalité, on la devine intarissable, la passion affleurant quand elle raconte combien elle est primordiale à ses yeux. "Ce qui se passe en Afghanistan ou au Texas est dévastateur: nous vivons dans une société et un monde où nous ne sommes pas traités sur un même pied en tant qu'êtres humains, observe-t-elle. Avant d'enchaîner: J'ai été élevée par une mère célibataire disposant de très peu de moyens, j'appartenais à une catégorie démographique n'ayant pas d'accès à l'éducation, je suis la première de ma famille à être allée à l'université. Je sais ce que ça signifie d'avoir grandi dans un tel contexte économique et la difficulté qu'il y a à en sortir. Je me considère comme chanceuse parce que mon travail me donne accès à des privilèges. Je trouverais irresponsable de ne pas profiter de la plateforme qu'il me procure pour amplifier ces luttes." Son incontestable réussite, la série la doit notamment à son écriture, s'immisçant, au départ d'une situation en apparence harmonieuse, dans les méandres d'une relation se délitant insensiblement à compter d'une décision lourde de conséquences. "En général, on s'abstient de parler pour éviter la douleur, et c'est exactement ce que fait Mira dans le premier épisode, où elle disparaît en quelque sorte dans la maison et dans le divan, laissant son mari occuper l'espace et prendre possession de son domaine, poursuit l'actrice. Il est le maître de la maisonnée, et elle a sa vie en dehors, passant sous silence tout type de désir, de passion ou de vie qu'elle puisse avoir, par peur de ne pas correspondre à la définition d'une bonne mère ou d'une bonne épouse. Je pense qu'elle aurait dû communiquer, parce qu'il faut parfois s'aventurer dans les ténèbres pour accéder à la vérité. S'ils avaient communiqué, ils auraient peut-être pu éviter ce qui leur arrive." Déflagration qui va se décliner à l'écran sous la forme d'une cartographie du couple dans tous ses états, suivant une narration dont le cours fluctue au gré des sentiments contradictoires et des conversations tantôt vipérines, tantôt apaisées, en quelque grand huit émotionnel dont ils ne sauraient ressortir indemnes. "Ce que je trouve émouvant dans cette histoire, c'est que les deux personnages accèdent à un amour désintéressé, un amour auquel ne sont liées ni obligations, ni attentes, mais simplement l'amour de vouloir être présent au côté de quelqu'un d'autre. Je sais que c'est quelque chose de controversé à dire dans le contexte des contraintes d'une société religieuse, mais je trouve émouvant que l'amour soit donné librement et sans attentes", relève encore Jessica Chastain. Si la série happe le spectateur, c'est aussi parce que l'intimité chahutée de ce couple trouve à l'écran des accents criants de vérité, par la grâce de sa mise en scène mais surtout d'un duo d'acteurs d'exception. Souvent galvaudée, l'expression "alchimie entre comédiens" prend ici tout son sens, un peu plus encore dès lors que Jessica Chastain et Oscar Isaac sont des amis de longue date, s'étant rencontrés alors qu'ils étudiaient à la Juilliard School de New York, avant d'être réunis devant la caméra de J.C. Chandor quelques années plus tard pour A Most Violent Year. "Nous nous apprécions énormément, une telle amitié ne va pas sans une immense confiance réciproque, ce qui est magnifique, mais rend sans doute certaines scènes à ce point douloureuses, parce qu'on connaît l'autre tellement bien qu'on sait aussi très bien comment le blesser. Il peut suffire parfois d'un commentaire en apparence anodin, comme dans le premier épisode, quand je lâche: "The house is a disaster, why didn't you clean it today", une phrase dont je savais qu'elle ferait bouillonner Oscar, des petites choses comme celle-là, dont on sait qu'elles vont s'insinuer sous la peau. Et qui font que la série a l'air présente et réelle..." Passant l'intimité de ce couple à la fois éloigné et proche au crible d'un regard aiguisé, Scenes from a Marriage convoque ainsi des sentiments universels, non sans nous tendre un miroir plus ou moins déformant. Et si, inscrite dans le mouvement de la société, la série questionne avec acuité les notions de mariage, de divorce ou encore la difficulté d'être parent, c'est aussi la condition humaine qu'elle embrasse dans son ensemble, vaste et inépuisable sujet...