Sorti en mai 1941 aux États-Unis, Citizen Kane a longtemps été considéré comme le meilleur film de tous les temps. Si d'autres classiques lui ont depuis disputé ce titre, personne par contre ne conteste l'impact considérable qu'a eu le chef-d'oeuvre d'Orson Welles sur le cinéma, en bousculant les codes narratifs comme esthétiques. Objet d'exégèses nombreuses, Kane a encore été le sujet d'un film, Citizen Welles (également exploité sous le titre RKO 281), de Benjamin Ross, qui s'intéressait plus particulièrement au conflit ayant opposé le cinéaste au magnat de la presse William Randolph Hearst. Avec Mank, David Fincher adopte un angle sensiblement différent, le scénario, signé par son père Jack, s'attachant à l'écriture du film, confiée à Herman J. Mankiewicz. Et de s'engouffrer à sa suite dans le Hollywood de l'âge d'or, ces années 30 dont le réalisateur de Zodiac réussit à traduire l'effervescence et la démesure, mais aussi à retrouver la patine, bien aidé par le somptueux noir et blanc de la photographie d'Erik Messerschmidt -Fincher raconte d'ailleurs avoir envisagé Mank comme un film contemporain de Citizen Kane qui aurait été oublié sur une étagère.
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Sorti en mai 1941 aux États-Unis, Citizen Kane a longtemps été considéré comme le meilleur film de tous les temps. Si d'autres classiques lui ont depuis disputé ce titre, personne par contre ne conteste l'impact considérable qu'a eu le chef-d'oeuvre d'Orson Welles sur le cinéma, en bousculant les codes narratifs comme esthétiques. Objet d'exégèses nombreuses, Kane a encore été le sujet d'un film, Citizen Welles (également exploité sous le titre RKO 281), de Benjamin Ross, qui s'intéressait plus particulièrement au conflit ayant opposé le cinéaste au magnat de la presse William Randolph Hearst. Avec Mank, David Fincher adopte un angle sensiblement différent, le scénario, signé par son père Jack, s'attachant à l'écriture du film, confiée à Herman J. Mankiewicz. Et de s'engouffrer à sa suite dans le Hollywood de l'âge d'or, ces années 30 dont le réalisateur de Zodiac réussit à traduire l'effervescence et la démesure, mais aussi à retrouver la patine, bien aidé par le somptueux noir et blanc de la photographie d'Erik Messerschmidt -Fincher raconte d'ailleurs avoir envisagé Mank comme un film contemporain de Citizen Kane qui aurait été oublié sur une étagère. Personnage peu banal, Herman J. Mankiewicz avait fréquenté, dans les années 20, l'Algonquin Round Table, cercle d'artistes et intellectuels new-yorkais (objet, en 1994, du film Mrs. Parker and the Vicious Circle, d'Alan Rudolph) où il côtoyait, parmi d'autres, Dorothy Parker, Irving Berlin, Harpo Marx ou Donald Ogden Stewart, ce dernier cédant comme lui ultérieurement aux sirènes hollywoodiennes -il écrira notamment divers classiques de George Cukor, ainsi que le scénario de la version de Marie Antoinette dont il est question dans... Mank. Mû par l'appât du gain, ce dernier délaisse ses ambitions de dramaturge pour débuter sa carrière hollywoodienne à la Paramount au milieu des années 20. Il s'empressera, à peine installé sur la côte Ouest, de télégraphier à son compère Ben Hecht: "Il y a des millions à prendre ici, et tes seuls concurrents sont des idiots. Ne laisse pas passer cette chance." Message reçu cinq sur cinq, Hecht devenant l'un des scénaristes hollywoodiens les plus en vue -le plus grand aux côtés de Jules Furthman, selon l'éminente critique Pauline Kael- contribuant notamment à l'essor des films de gangsters comme de la screwball comedy, et signant les scénarios de monuments tels Scarface de Howard Hawks, Design for Living d'Ernst Lubitsch, Comrade X de King Vidor ou, plus tard, divers films d'Alfred Hitchcock, au rang desquels Notorious.Hecht ne portait pas Hollywood en haute estime, ce qu'il formulait non sans ironie dans son roman Je hais les acteurs(1): "Il y a une chose qui pend au nez de tout le monde, à Hollywood, c'est d'être, un jour ou l'autre, la proie d'une dépression nerveuse. J'ai connu des producteurs de films, qui n'avaient pas eu une seule idée en dix ans et qui, néanmoins, se sont, un beau matin, ou un beau soir, brusquement effondrés, tels des génies surmenés." Un dédain dans lequel Herman J. Mankiewicz l'avait précédé, et cela même si son parcours au sein de l'usine à rêves avait débuté sous des auspices favorables, aux intertitres pour des films muets de Gregory La Cava, Frank Tuttle ou autre Josef von Sternberg succédant notamment les collaborations avec les Marx Brothers, dont il produit et supervise Monkey Business et Duck Soup, mais aussi, quelques années plus tard, la participation à l'écriture du Magicien d'Oz. Un film pour lequel il n'avait toutefois que peu de considération, rappelant à qui voulait l'entendre que sa contribution s'était limitée au basculement du noir et blanc de la vie quotidienne au Kansas à la couleur du monde fantastique de Oz -autant dire un apport fondamental, "peut-être le plus grand effet spécial de l'Histoire du cinéma", estime Fincher. Esprit fin et caustique, génie dont le penchant pour autodestruction serait attisé par le sentiment de galvauder son talent, Mank allait se brûler au cynisme et à la cupidité régnant à Hollywood. Le film de David Fincher traduit d'ailleurs éloquemment la dualité qui prévalait alors dans l'usine à rêves, qui n'a sans doute jamais aussi bien porté son nom que pendant la Grande Dépression quand, en dépit d'une crise sans précédent, 70 millions d'Américains se pressaient chaque semaine dans les cinémas. Avec d'un côté, un esprit d'émulation et une fièvre créatrice encore incarnés à l'écran par les Charles Lederer (futur scénariste de His Girl Friday, de Hawks, parmi d'autres), Irving Thalberg (mogul visionnaire, à la tête de la MGM) ou autre Joe Mankiewicz, frère cadet d'Herman, dont le talent put s'épanouir dans le système des studios, comme en atteste son imposante filmographie. Et de l'autre, une industrie autant qu'un art, avec ce que cela peut supposer comme compromissions, sans même parler de magouilles, politiques et autres, pas toujours ragoûtantes. Et cristallisées dans Mank autour de la campagne de propagande orchestrée par ce même Thalberg et Louis B. Mayer pour saper la candidature du démocrate de gauche Upton Sinclair au poste de gouverneur de Californie en 1934. À l'heure où Welles lui propose l'écriture de Citizen Kane, Herman Mankiewicz avait grillé l'essentiel de son crédit. Et s'il se prendra au jeu, signant un scénario d'exception (couronné d'un Oscar, partagé avec le réalisateur), ce fut aussi son chant du cygne, même si The Pride of the Yankees, de Sam Wood, l'histoire du joueur de base-ball Lou Gehrig, lui vaudra une nouvelle nomination aux Academy Awards l'année suivante. Et de laisser son génie se consumer dans l'alcool, broyé par un système dont Raymond Chandler, qui devait s'y frotter à compter des années 40 de Double Indemnity à The Long Goodbye, allait constater qu'il ne pouvait que détruire le talent d'un auteur, et ne s'en privait d'ailleurs pas... (1) Éditions La Découverte, 2003.