"Dans les films de fin du monde avec Tom Cruise et Brad Pitt, on ne te dit jamais que Glastonbury va être annulé. On ne te parle jamais des festivals", plaisantait il y a quelques semaines Charlie Steen alors interrogé sur la déprimante situation de l'industrie musicale et les difficultés d'un secteur événementiel à l'agonie en temps d'épidémie. On ne te prévient pas non plus que tu intervieweras le chanteur de Shame à distance tandis qu'il se prélasse (un bien grand mot) dans le plumard d'un appartement londonien.
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"Dans les films de fin du monde avec Tom Cruise et Brad Pitt, on ne te dit jamais que Glastonbury va être annulé. On ne te parle jamais des festivals", plaisantait il y a quelques semaines Charlie Steen alors interrogé sur la déprimante situation de l'industrie musicale et les difficultés d'un secteur événementiel à l'agonie en temps d'épidémie. On ne te prévient pas non plus que tu intervieweras le chanteur de Shame à distance tandis qu'il se prélasse (un bien grand mot) dans le plumard d'un appartement londonien. Quasiment trois ans jour pour jour après la sortie de Songs of Praise, premier album redoutable de post-punk sans compromis, le groupe du sud de Londres dégaine enfin son successeur. Drunk Tank Pink, son titre, fait référence au rose des cellules de dégrisement. Celui utilisé dans les prisons pour calmer les détenus. C'est la couleur qu'a choisie Charlie Steen pour peindre sa piaule, celle où il a écrit la majeure partie de l'album, dans une ancienne maison de repos. "J'en ai été expulsé en septembre. Mais oui, c'est là où j'ai vécu pendant un an et demi. Là où je créchais quand j'ai écrit les chansons. Quand j'ai emménagé dans cet endroit à Peckham, il y avait une pièce des machines à laver. On l'a vidée et j'ai tout décoré en rose. Murs roses, tapis rose, lampe de chevet rose." Steen l'avoue sans honte. Il avait besoin d'apaisement. La tournée marathon, les rencontres éphémères et le quotidien dans la promiscuité du van ont laissé des traces. "J'ai souffert de problèmes mentaux pendant qu'on était sur les routes. J'ai notamment fait deux ou trois crises de panique. Ce qui rend compliqué le fait de donner des concerts. C'est épuisant. Mais bon, tu apprends beaucoup sur toi quand tu es confronté à tes limites." La santé mentale est devenue un des sujets dominants du disque. Le retour à la banale vie de tous les jours n'a pas non plus été chose facile. "Quand on est rentrés, j'étais particulièrement agité. Sur la route, tu as toujours des motifs de célébration, des bonnes raisons de faire la fête. Tu sors. Tu as joué quelque part. Tu as un day off. Tu es dans une nouvelle ville. Tu as rencontré quelqu'un. Tu trouves toujours une raison de t'amuser dans des excès complaisants. Mais quand tout ça s'arrête, tu retombes dans la routine du quotidien. Heureusement, en même temps. Parce que si tu restes dans ce putain de tunnel, tu finis par perdre la tête." Le choc est brutal et salutaire. "On avait des heures, des journées, des semaines planifiées par des tour managers. Et soudainement, il n'y a plus de concerts à donner. Pas de répètes pendant un mois ou deux. C'est bizarre. Mais ça fait du bien. Le disque résume ça. Il parle de se sentir à l'aise en sa propre compagnie." Grand questionnement. Crise d'identité... "J'ai dû apprendre à séparer Shame de ma vie personnelle. De ce que je voulais en faire. Quand tu tournes en groupe pendant plusieurs années, tu perds un peu de ce que tu es. Tu délaisses tes centres d'intérêt. Parce que tout ce que tu fais tourne autour du groupe. J'ai trouvé un écho à ces pensées. Plein de potes à qui j'ai parlé quand je suis rentré à Londres se disaient un peu perdus. C'était intéressant. La première chanson qu'on a écrite Human for a Minute est en quelque sorte devenue le prototype de l'album. Beaucoup de morceaux causent d'identité. De travailler sur qui tu es." Drunk Tank Pink tourne aussi beaucoup autour des rêves et du subconscient. Snow Day, par exemple, parle d'amour perdu, de l'inconfort et du déplaisir qui te gagnent après que tu aies fermé les yeux et sois tombé endormi. Forcé de te confronter à toi-même. "Les rêves c'est génial. Spécialement quand tu écris à leur sujet. Ils sont si grandioses, si absurdes. C'est comme entrer dans un nouveau monde que d'aller se coucher. La chambre est la partie la plus intime de la vie des gens, je pense. C'est là où tu vois vraiment l'autre. C'est là où tu prends le temps de penser et de réfléchir à plein de trucs. Ce sont les moments les plus honnêtes de ta journée. Tu es juste seul avec toi-même. Le moment où tu vas te coucher, tu évalues, tu te souviens... Les rêves que j'ai faits étaient fous. Je ne m'en rappelle pas clairement mais je sais qu'ils étaient éprouvants. Tu te réveilles et tu as l'impression que t'es aussi crevé que quand tu t'es mis sous la couette. L'esprit, c'est comme une caméra que tu as à l'intérieur de la tête. Et il est très difficile de l'éteindre." Avant de plancher sur le disque, les cinq Shame se sont ressourcés chacun à leur manière. Charlie et le guitariste Sean Coyle-Smith sont partis pendant un mois à Cuba. "On parlait de dégager quelque part. On voulait un endroit où on n'avait jamais mis les pieds et on a atterri à Cuba où Sean avait des connaissances. Pas de Wi-Fi. Pas de téléphone. C'était génial. Comme vivre dans les années 80 ou l'idée que je m'en fais. Puis à Cuba, le rhum est moins cher que l'eau... Les meilleures vacances de ma vie." En mars 2019, les Anglais partent bosser leur nouvel album pendant une semaine dans la campagne écossaise. À une demi-heure d'Édimbourg. Ils s'installent chez le père, surnommé Acid Dad, du producteur électro Kyle Molleson (alias Makeness). "Ça a été un moment particulier. Parce qu'on n'avait plus écrit ensemble depuis un bon bout de temps. C'est là que tout a démarré. On n'a pas vraiment réfléchi à quoi que ce soit d'autre qu'à se renouveler. Écrire des chansons différentes qui aient leur propre son." Des morceaux comme Nigel Hitter et March Day amènent clairement Shame dans une nouvelle dimension. Du côté de l'art punk, de la no wave voire de la scène électro rock du début des années 2000. Vibe à la LCD Soundsystem... "Merci mec, reprend Steen, visiblement heureux du compliment. Il y a des trucs à la Talking Heads dans les voix et les percussions de Nigel Hitter . On a aussi pensé avec le popopop du refrain à Stereolab. On a écouté différentes choses mais Sean et moi, on a vraiment flashé sur le groupe de David Byrne, ESG et autres trucs du genre. Songs of Praise était né dans notre local de répète. Ici, on a pu enregistrer des démos. On a amené les synthés et les percussions dans le mix. On a senti le groove monter. On a pu étendre les choses, élargir la palette."À la base, le disque était censé sortir en septembre. Les Anglais sont partis l'enregistrer à La Frette-sur-Seine au nord de Paris en janvier. Le très chic studio La Frette a été aménagé en 1980 dans un ancien manoir du XIXe siècle. Il a entre autres accueilli Nick Cave, Marianne Faithfull, Timber Timbre et Patrick Watson... Dans les années 30, le village était une station de villégiature. Les habitants de la capitale passaient s'y baigner dans le fleuve à deux pas des maisons d'Édith Piaf et de Maurice Chevalier. "On y a atterri grâce à James Ford, le producteur de l'album. Il y avait notamment bossé avec les Arctic Monkeys. On savait qu'on voulait utiliser un studio résidentiel. Il nous a dit que ce serait l'endroit idéal et ça l'a été. On y a passé trois semaines et demie. C'est magnifique. Quand tu rentres dans un lieu comme celui-là, tu sais que si tout va bien, quelque chose de bon à tout le moins devrait en sortir. L'endroit a une âme, un esprit. Déjà insufflé par les gens qui y bossent." Ford, qui a collaboré avec Gorillaz, Foals et Depeche Mode, se cache derrière le Myths of The Near Future des Klaxons et The Age of the Understatement des Last Shadow Puppets, a proposé ses services aux Londoniens après avoir assisté à un de leurs concerts. "Il a dit qu'il était intéressé à l'idée de travailler avec nous. On est allé enregistrer une démo de Water in the Well durant l'été 2019 au studio Konk qui appartient à Ray Davies des Kinks. On s'est bien entendus. On s'est vus plusieurs fois. Il avait des super vibes. C'est un producteur ultratalentueux. Il peut jouer de tous les instruments. Ce qu'il a produit que je préfère, c'est sans doute le morceau Souk Eye de Gorillaz. Une chanson splendide. Je l'ai entendue juste après notre rencontre." Autant Shame, sur scène, est tendu, à cran, hargneux, énervé et suant, autant Steen est à la ville cultivé, drôle, calme et charmant. Il a les pieds sur terre et la tête bien sur les épaules. Il avoue avoir pas mal peint ces derniers mois. Des trucs très bucoliques et colorés qu'il crée, dit-il, en écoutant Sabotage des Beastie Boys. "Les peintres, je n'y connais rien. Bien sûr, je peux te parler de Picasso et Van Gogh. Puis, j'aime beaucoup Gauguin. Mais ce n'est pas mon domaine." Il est nettement plus à l'aise quand il est question de littérature. S'il s'est mis à jouer avec ses pinceaux tous les matins, le Londonien a aussi passé pas mal de temps dans des bouquins. Intarissable, il évoque l'autobiographie du poète punk John Cooper Clarke et celle de Frederick Douglass, orateur, éditeur et fonctionnaire américain abolitionniste né esclave. Lors du premier confinement, il a lu la trilogie Wolf Hall, Bring Up the Bodies et The Mirror and the Light d'Hilary Mantel, une ex-marxiste qui se plonge dans l'Histoire de la royauté à travers Thomas Cromwell. "Je me suis aussi tapé Another Country de James Baldwin, un des bouquins les plus forts que j'ai lus de toute ma vie. C'est quasi du Oscar Wilde: aucun mot n'est jamais gaspillé. J'ai déjà regardé deux fois I Am Not Your Negro, le documentaire que lui a consacré Raoul Peck." Au moment de l'entretien, début décembre, il est dans Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, l'histoire d'une femme qui doit abandonner son grand amour au Nigéria pour aller étudier à Philadelphie. "Avant, je lisais surtout des biographies mais maintenant je cherche davantage des histoires. J'ai beaucoup aimé White Teeth de Zadie Smith qui parle de Londres et d'immigration, Our Man in Havana de Graham Greene avec ses personnages très forts et son incroyable storytelling mais aussi The Music of Chance de Paul Auster..." De quoi patienter en attendant la reprise des affaires. Shame avec sa tendance à mouiller le maillot, à secouer son public et à prendre des bains de foule, n'est pas spécialement le groupe le plus indiqué à voir sur scène au temps du Covid. "Je suis plus excité qu'inquiet. Les choses ne peuvent que s'améliorer. Soyons positifs. C'est important. Ne serait-ce que pour notre santé. On verra ce qui se passe ensuite. On a donné un concert avec distanciation sociale au Windmill il y a quelques semaines. Les gens étaient assis, à table, mais on s'est bien marré. On était déjà contents d'avoir simplement pu rejouer. C'est évidemment étrange de ne pas voir les visages dans le public mais on peut s'adapter. Et s'il y a de nouvelles règles à respecter, on les prendra comme un nouveau challenge. Je suis impatient de repartir sur les routes et de donner des concerts mais pour l'instant, avec la promo, j'ai toujours de quoi m'occuper. Puis, je n'ai plus aucun problème avec le fait de devoir passer du temps avec moi-même désormais."