Né en Haïti où il a été brièvement, au milieu des années 90, ministre de la Culture, élevé au Congo où ses parents se sont installés quand ils ont fui la dictature des Duvalier, le réalisateur Raoul Peck, président à Paris de la Fémis (École nationale supérieure des métiers de l'image et du son), raconte depuis Los Angeles son documentaire sur James Baldwin, un auteur, intellectuel du mouvement des droits civiques, qui a fait rimer justice et colère, art et protestation.
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Né en Haïti où il a été brièvement, au milieu des années 90, ministre de la Culture, élevé au Congo où ses parents se sont installés quand ils ont fui la dictature des Duvalier, le réalisateur Raoul Peck, président à Paris de la Fémis (École nationale supérieure des métiers de l'image et du son), raconte depuis Los Angeles son documentaire sur James Baldwin, un auteur, intellectuel du mouvement des droits civiques, qui a fait rimer justice et colère, art et protestation. Ce documentaire est né en réaction à ce que je voyais autour de moi, aussi bien en Europe qu'aux États-Unis. Cette montée de l'ignorance. Comment l'appeler autrement? On n'avait plus aucune référence sur les problèmes sociaux, les questions d'intégration... Au niveau de la presse en particulier qui était prête à bondir sur la moindre polémique. On arrivait à faire scandale avec tout. J'ai ressenti le besoin pour ma propre santé de revenir aux fondamentaux. À un discours éclairé, solide et universel. James Baldwin m'avait donné tout ça. Son regard m'a formé. Il m'a permis de comprendre le monde. Il m'a structuré. Ces instruments m'ont aidé tout au long de mon existence. Nous avons tendance à nous arrêter sur le superficiel plutôt que d'aller au fond des choses, d'en connaître l'Histoire. On s'excite sur l'élection de Trump par exemple. Alors qu'on peut aisément y trouver des indications politiques, sociologiques, historiques. D'abord, c'était un grand humaniste. Il a dépassé la question de la race. Son discours n'est pas tant un plaidoyer contre le racisme qu'une analyse de classes. Une tentative de donner des explications sur l'inégalité, la pauvreté, l'arrogance des dominants. Sur la propension à cacher les intérêts de classe et de profit derrière un problème de race. Baldwin dit les choses de manière directe. Sans polémiquer et avec beaucoup d'amour. Il est juste et pousse à l'autoréflexion. Moi, le livre qui m'a changé, c'est The Fire Next Time. C'est exactement la même approche. Baldwin adressant une lettre non à son fils mais à son neveu. Il a inventé tout ça. C'est le premier à avoir écrit quelque chose d'aussi percutant, vrai, radical dans une Amérique qui n'était pas prête à l'écouter. The Fire Next Time, je l'ai donné à des centaines d'exemplaires, à des amis, des étudiants... Je me suis fixé un certain nombre de règles dès le départ. Je ne voulais pas d'interview, de gens qui donnent leur opinion, qui interprètent: je voulais une confrontation directe entre la parole de Baldwin et le spectateur. Ce n'est pas une boutade de présenter ce film comme écrit par James Baldwin. Aucun mot n'est mien. Ensuite, j'ai voulu quelque chose de très visuel et cinématographique. C'est aussi un film sur le cinéma, sur l'image. Baldwin détruit le discours hollywoodien. Nous avons tous, partout, été nourris par ces images qui transportent des idéologies, une manière de voir le monde, de consommer... Baldwin faisait de la critique cinéma une critique de société. J'ai eu la chance extraordinaire d'utiliser tout ce que je voulais. Des lettres privées, des notes, des photos familiales. En général, on prend une licence sur un livre, un chapitre. Mais j'ai eu accès à tout alors que les héritiers d'habitude répondent à peine aux courriers. Gloria Baldwin, sa soeur cadette, connaissait mes films. Notamment Lumumba. Elle a voyagé en Afrique, a rencontré ses leaders. Et l'Histoire de la décolonisation, c'est la sienne. Elle m'a fait confiance. Quand on a accès à un trésor pareil, la question fondamentale, c'est comment l'utiliser de manière originale. J'ai hésité entre la fiction et le documentaire. J'ai même pensé les mélanger. Puis j'ai découvert ce livre que Baldwin voulait écrire. Un livre sur l'Amérique à travers la vie, la mort, l'assassinat de trois de ses amis avant même leurs 40 ans. Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King. Ces deux derniers, vous ne verrez nulle part une statue d'eux se serrant la main. Leurs positions se sont rejointes mais l'Amérique a choisi de ne pas s'en souvenir, oubliant volontairement de célébrer leur rapprochement. Bref. Ça m'a offert une porte d'entrée. J'ai pensé ce livre en me disant qu'il était disséminé partout dans l'oeuvre de Baldwin. Je l'ai reconstruit à partir de ses 30 pages de notes. J'ai essayé de me montrer respectueux, de ne pas dire à sa place, d'être son messager et pas son traducteur. Je devais recréer l'univers Baldwin. Ça passait par les images, les films qu'il a aimés, qu'il a critiqués, son enfance, mais aussi par le son. Le jazz, le blues, les spirituals, le rap. J'ai utilisé Kendrick Lamar à la fin parce qu'il me rappelle quelque part le jeune Baldwin... C'est difficile de lui trouver des héritiers. Des gens qui ont son envergure, sa crédibilité, son éloquence et surtout sa culture. On n'a plus de voix similaire. C'est l'une des catastrophes de nos civilisations. Il n'y a plus de voix suffisamment fortes pour contredire la bêtise d'un Trump. On vit dans un monde d'ignorance et ça a des conséquences terribles. Sur dix ans, on a vu beaucoup de choses se passer. L'élection d'Obama, la mort de jeunes Noirs sous les balles de la police... Les mots de Baldwin écrits il y a 50 ans résonnent comme s'ils dataient d'hier. On voyage donc du passé au présent en racontant la même chose. On a coloré des images d'archives et fait des images haute définition d'aujourd'hui en noir et blanc. Le passé, c'est maintenant et vous êtes l'Histoire. Je sais. On m'a même demandé si je voulais m'en charger. Ça ne m'a pas paru essentiel, pour moi, maintenant. C'est la parole de James Baldwin qui était à mes yeux fondamentale.