Loin d'être superflue ou sans valeur (qu'est-ce qui est moins rentable ou utile selon les critères du capitalisme que la poésie?), elle est le dernier refuge des incompris, des insoumis, des rêveurs, des opprimés. Or, dans un monde déboussolé, terrorisé, contaminé, qui ne s'est pas senti un jour démuni, incapable d'exprimer le vide ou la peur qui s'est niché au creux du ventre ou de trouver dans l'accumulation de biens le moindre réconfort? La poésie est résistance. Elle est par essence subversive, hors du temps, du pouvoir et des vanités du présent. Poetry is not a luxury, comme dirait la poétesse et militante féministe afro-américaine Audre Lorde. "La poésie, écrit-elle, permet de nommer ce qui n'a pas de nom pour que ce qui n'a pas de nom puisse être pensé."

Une devise que ne renierait pas l'artiste anglaise Kate Tempest, qui nous fait l'honneur de piloter le premier Focus Music Festival qui se tiendra ce samedi sur notre page Facebook (lire son interview). Révoltée comme cette jeune génération qui n'en peut plus des contorsions morales d'un système à bout de souffle, elle ausculte avec une rage froide ce monde malade dans des poèmes, des chansons et des romans (l'excellent Écoute la ville tomber, Rivages, 2016) qui hérissent le poil. Il faut la voir marteler en spoken word des textes qui restaurent la dignité des sans-grades. Un rap à l'état brut, politique et fiévreux. Même sans tout comprendre de ses harangues, son flow dégage une urgence communicative. Une énergie à la fois incandescente et raffinée typique de la poésie, cette zone franche où l'on peut célébrer l'humain, où l'on peut avouer ses faiblesses, où l'on peut redresser les torts, où l'on peut réparer les vivants, où l'on peut aussi transformer la laideur en palaces et les gens ordinaires en divinités, comme dans son poème urbain et épique Les Nouveaux Anciens (L'Arche): "Les dieux sont tous là/Car les dieux sont en nous/Les dieux sont au PMU/Les dieux sont au café/Les dieux font des pauses clopes là-derrière/Les dieux sont au bureau/Les dieux sont à leurs bureaux/Les dieux n'en peuvent plus de toujours plus pour moins/Les dieux sont en rave -à deux cachets de profondeur dans la danse... "

Kate Tempest, un rap à l'état brut, politique et fiévreux.

Que cette poétesse working class attire les foules n'est pas anodin. Déjà avant le confinement, on sentait un intérêt croissant pour cet art subversif. Des institutions comme les Midis de la Poésie accueillent de plus en plus de voix en prise avec leur temps, les Lisette Lombé ou Milady Renoir. Le confinement a encore accentué cette envie pressante de s'extraire d'une réalité anxiogène et d'accéder par les mots à une forme de transcendance. Des consultations poétiques par téléphone ont vu le jour. La poésie élargit le langage mais aussi l'horizon.

La figure romantique d'un Rimbaud n'en finit pas de ressusciter dans la culture populaire comme l'incarnation ultime de l'homme libre. Même le JT de la RTBF s'est fendu d'un portrait du versificateur national Carl Norac le week-end dernier. Lequel a rempli son contrat en pansant la douleur des familles endeuillées et privées d'adieu. La discipline, qui prenait la poussière sur les étagères universitaires, infuse désormais les cases des BD de Vincent Zabus (lire notre interview) et, plus surprenant, trouve un nouveau souffle sur YouTube avec des chaînes comme Appelle-moi poésie ou sur Instagram qui abrite une vaste communauté de jeunes rimailleurs (ou instapoètes) enthousiastes. Avec des phénomènes comme Rupi Kaur, l'Américaine aux 3 millions d'abonnés dont les recueils figurent sur la liste des best-sellers du New York Times. Consécration ultime ou début de récupération malsaine, le sonnet sème ses graines jusque dans le monde de l'entreprise. Alors qu'on écrit ces lignes, un communiqué nous annonce la publication d'un "manifeste poético-économique" (sic), baptisé L'Immuable. Une initiative d'un fils de pub, Peter Ampe, invitant les entreprises à enfiler des sandales ailées pour booster leur communication et leur business. John Keats et Lautréamont doivent se retourner dans leur tombe...

Loin d'être superflue ou sans valeur (qu'est-ce qui est moins rentable ou utile selon les critères du capitalisme que la poésie?), elle est le dernier refuge des incompris, des insoumis, des rêveurs, des opprimés. Or, dans un monde déboussolé, terrorisé, contaminé, qui ne s'est pas senti un jour démuni, incapable d'exprimer le vide ou la peur qui s'est niché au creux du ventre ou de trouver dans l'accumulation de biens le moindre réconfort? La poésie est résistance. Elle est par essence subversive, hors du temps, du pouvoir et des vanités du présent. Poetry is not a luxury, comme dirait la poétesse et militante féministe afro-américaine Audre Lorde. "La poésie, écrit-elle, permet de nommer ce qui n'a pas de nom pour que ce qui n'a pas de nom puisse être pensé." Une devise que ne renierait pas l'artiste anglaise Kate Tempest, qui nous fait l'honneur de piloter le premier Focus Music Festival qui se tiendra ce samedi sur notre page Facebook (lire son interview). Révoltée comme cette jeune génération qui n'en peut plus des contorsions morales d'un système à bout de souffle, elle ausculte avec une rage froide ce monde malade dans des poèmes, des chansons et des romans (l'excellent Écoute la ville tomber, Rivages, 2016) qui hérissent le poil. Il faut la voir marteler en spoken word des textes qui restaurent la dignité des sans-grades. Un rap à l'état brut, politique et fiévreux. Même sans tout comprendre de ses harangues, son flow dégage une urgence communicative. Une énergie à la fois incandescente et raffinée typique de la poésie, cette zone franche où l'on peut célébrer l'humain, où l'on peut avouer ses faiblesses, où l'on peut redresser les torts, où l'on peut réparer les vivants, où l'on peut aussi transformer la laideur en palaces et les gens ordinaires en divinités, comme dans son poème urbain et épique Les Nouveaux Anciens (L'Arche): "Les dieux sont tous là/Car les dieux sont en nous/Les dieux sont au PMU/Les dieux sont au café/Les dieux font des pauses clopes là-derrière/Les dieux sont au bureau/Les dieux sont à leurs bureaux/Les dieux n'en peuvent plus de toujours plus pour moins/Les dieux sont en rave -à deux cachets de profondeur dans la danse... " Que cette poétesse working class attire les foules n'est pas anodin. Déjà avant le confinement, on sentait un intérêt croissant pour cet art subversif. Des institutions comme les Midis de la Poésie accueillent de plus en plus de voix en prise avec leur temps, les Lisette Lombé ou Milady Renoir. Le confinement a encore accentué cette envie pressante de s'extraire d'une réalité anxiogène et d'accéder par les mots à une forme de transcendance. Des consultations poétiques par téléphone ont vu le jour. La poésie élargit le langage mais aussi l'horizon. La figure romantique d'un Rimbaud n'en finit pas de ressusciter dans la culture populaire comme l'incarnation ultime de l'homme libre. Même le JT de la RTBF s'est fendu d'un portrait du versificateur national Carl Norac le week-end dernier. Lequel a rempli son contrat en pansant la douleur des familles endeuillées et privées d'adieu. La discipline, qui prenait la poussière sur les étagères universitaires, infuse désormais les cases des BD de Vincent Zabus (lire notre interview) et, plus surprenant, trouve un nouveau souffle sur YouTube avec des chaînes comme Appelle-moi poésie ou sur Instagram qui abrite une vaste communauté de jeunes rimailleurs (ou instapoètes) enthousiastes. Avec des phénomènes comme Rupi Kaur, l'Américaine aux 3 millions d'abonnés dont les recueils figurent sur la liste des best-sellers du New York Times. Consécration ultime ou début de récupération malsaine, le sonnet sème ses graines jusque dans le monde de l'entreprise. Alors qu'on écrit ces lignes, un communiqué nous annonce la publication d'un "manifeste poético-économique" (sic), baptisé L'Immuable. Une initiative d'un fils de pub, Peter Ampe, invitant les entreprises à enfiler des sandales ailées pour booster leur communication et leur business. John Keats et Lautréamont doivent se retourner dans leur tombe...