C'est l'une des voix britanniques les plus tranchantes de ces dernières années. Une musicienne comme seule l'Angleterre semble pouvoir encore en produire, héritière d'une tradition où la pop n'est jamais un divertissement tout à fait comme les autres, rappelant dès que possible ses racines prolétaires. Il existe un terme pour désigner ce type d'artiste frondeur: a working class hero. À sa manière, Kate Tempest en est assurément une. Rappeuse, poétesse, auteure de théâtre et de fiction, la Londonienne fait partie de cette génération post-Blair, désespérée par les Conservateurs, abandonnée par le Labour -fin de l'année dernière, elle signait encore une lettre de soutien à Jeremy Corbyn, aux côtés notamment de Brian Eno, Roger Waters ou encore Massive Attack, en vain... Chez Tempest, la rage est d'autant plus intense qu'elle est rentrée. Cela se sent dans ses écrits, cela s'entend dans sa scansion, marquée par le rap, jamais très loin de la déclamation.
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C'est l'une des voix britanniques les plus tranchantes de ces dernières années. Une musicienne comme seule l'Angleterre semble pouvoir encore en produire, héritière d'une tradition où la pop n'est jamais un divertissement tout à fait comme les autres, rappelant dès que possible ses racines prolétaires. Il existe un terme pour désigner ce type d'artiste frondeur: a working class hero. À sa manière, Kate Tempest en est assurément une. Rappeuse, poétesse, auteure de théâtre et de fiction, la Londonienne fait partie de cette génération post-Blair, désespérée par les Conservateurs, abandonnée par le Labour -fin de l'année dernière, elle signait encore une lettre de soutien à Jeremy Corbyn, aux côtés notamment de Brian Eno, Roger Waters ou encore Massive Attack, en vain... Chez Tempest, la rage est d'autant plus intense qu'elle est rentrée. Cela se sent dans ses écrits, cela s'entend dans sa scansion, marquée par le rap, jamais très loin de la déclamation. Ce flow reconnaissable entre tous, il n'est pas très compliqué d'en retrouver quelques traces quand on la contacte par vidéoconférence. De l'autre côté de l'écran, la jeune femme a définitivement fait un sort à sa chevelure léonine. Née en décembre 1985, Kate Esther Calvert de son vrai nom a plus que jamais des airs d'éternelle étudiante, avec ses larges montures carrées, ne dévoilant rien du charisme qu'elle ne manque pourtant pas de dégager sur scène. De temps en temps, elle sirote distraitement son thé, servi dans un gros mug. Celui qu'elle a manifestement récupéré sur le plateau du Late Night with Seth Meyers. Son passage dans l'un des "talks" les plus importants de la télé américaine date d'il y a un an quasi jour pour jour. Kate Tempest sortait alors The Book of Traps and Lessons, son troisième album. Une tournée a suivi. Passée notamment par le Pukkelpop et Bruxelles (Festival des Libertés), elle devait faire un dernier crochet cet été au Gent Jazz Festival. Entre-temps, le Covid-19 est évidemment passé par là, dégommant toute possibilité de se produire devant un public. "Le public me manque, c'est clair. En même temps, ça fait aussi du bien de ne pas être sur scène. Ça donne une chance à mon cerveau de penser à d'autres choses" (rires). Cloîtrée chez elle, Kate Tempest n'a pas pour autant perdu son temps. "En fait, j'ai pas mal écrit. J'avais plusieurs textes à terminer, tournant autour de sujets qui n'avaient pas grand-chose à voir. Donc j'ai apprécié l'opportunité de pouvoir me repencher dessus. D'une certaine manière, ce temps-là était un cadeau." Est-ce que la poésie peut aider à traverser une période aussi chahutée que celle que l'on vit aujourd'hui?Je crois que, parfois, vous avez besoin de l'art pour vous étourdir -quand vous mettez par exemple un film, dans le but de simplement vous distraire. Mais à côté de ça, vous voulez qu'il vous aide également à vivre le moment, à saisir ce qui se passe ici et maintenant. Pour moi, la poésie, la musique, la littérature, sont utiles pour les deux. Elles vous permettent à la fois d'affronter les épreuves, et de vous évader -ce qui est aussi important, il ne faut pas être trop dur avec soi-même (sourire).Durant le confinement, vous avez composé un poème pour le NHS (les services de soins de santé britanniques). Vous écrivez notamment, à propos des soignants: "Loués tels des héros dans la presse/Comme si vous étiez plongés dans une quête épique/Et non comme des travailleurs accomplissant leur tâche".Disons que j'observe un étrange décalage entre la réalité des gens qui travaillent dans les hôpitaux, et en général tous ceux qui, de par leur boulot, se sont retrouvés en première ligne contre le coronavirus, et leur représentation dans les médias. Vous savez, ici aussi, toutes les jours à 20 heures, les gens sortaient sur leur balcon pour applaudir. Je l'ai fait également, et j'ai trouvé ça très beau. Mais j'ai l'impression que si vous présentez le personnel soignant par le seul prisme du récit mythologique, comme s'ils avaient presque été élus par Dieu (rires), vous oubliez que ce sont aussi des "simples" travailleurs. Ce que je veux dire, c'est que si on se laisse aller trop loin dans ce récit des héros, ça empêche de réfléchir au reste. Comme leur sécurité au travail, le fait de s'assurer qu'ils ont les équipements appropriés en quantité, qu'ils soient payés correctement, etc. On applaudit, on remercie, et en même temps on vote pour un Premier ministre qui a coupé de manière assez radicale dans les services publics, etc. Le Brexit a profondément divisé le pays. La pandémie a-t-elle permis de se rassembler à nouveau? Peut-être, oui, d'une certaine façon... Pendant un moment, on a pu croire en effet que les gens se retrouvaient, ils reparlaient à leurs voisins... Mais aujourd'hui, on assiste à une nouvelle division: entre, d'un côté, ceux qui supportent Black Lives Matter, et plus généralement le mouvement antiraciste; et de l'autre, les gens qui sont... contre -ce qui sonne très bizarrement, dit comme ça. Donc, au final, peu importe ce qui arrive, c'est comme si, en dessous de la surface, la société restait fragmentée. L'autre jour, des manifestants ont déboulonné la statue d'un marchand d'esclaves (Edward Colston, "philantrope" qui a financé de nombreuses oeuvres de charité dans sa ville de Bristol, tout en bâtissant sa fortune avec la traite négrière, NDLR). La presse de droite et certains politiciens se sont empressés de dénoncer un acte de vandalisme. Quelles conneries... Mais vous avez le même genre de débat en Belgique, non?... C'est le moins que l'on puisse dire... Dans une interview, vous déclariez être consciente à la fois du "pêché colonial et d'être née dans une Grande-Bretagne qui en a tiré un énorme bénéfice". Oui, je crois que c'est très important pour les Occidentaux qui ont bénéficié du système, de la suprématie blanche et du colonialisme, d'être capables de le reconnaître et d'en parler. Ils doivent commencer un travail de déconstruction, comprendre leur propre racisme inhérent -celui dans lequel ils sont simplement nés. Les privilèges que je tire moi-même du système ne devraient pas m'empêcher de voir comment il impacte la vie des Noirs et des gens de couleur... J'ai l'impression que les gens ont peut-être encore peur de réfléchir à leur propre rôle. D'autres n'osent pas s'exprimer parce qu'ils ne font pas partie d'un groupe qui expérimente directement le racisme. Mais ça ne suffit plus. Aujourd'hui, si vous arrivez à l'ignorer, ça veut dire que vous en bénéficiez. Et que donc vous y contribuez. Comment avez-vous opéré personnellement ce processus de déconstruction? En lisant pas mal. En commençant par les écrits d'Alex Haley, Malcolm X, Audre Lorde, James Baldwin, etc. Parmi les auteurs actuels, il y a Reni Eddo-Lodge (dont le best-seller Why I'm No Longer Talking to White People About Race, paru en 2017, et traduit en français sous le titre Le racisme est un problème de Blancs, est arrivé récemment en tête des ventes au Royaume-Uni, NDLR); ou encore Robin DiAngelo qui a publié des choses très intéressantes sur ce qu'elle nomme la "fragilité blanche". Bon, voilà, ce sont quelques pistes. Mais il suffit de taper une recherche Google, ce ne sont pas les ressources qui manquent. Est-ce que votre passion pour le rap a également participé à cette prise de conscience? En fait, venant d'où je viens (Kate Tempest a grandi à Brockley, district au sud de Londres, qui a accueilli une forte immigration afro-caribéenne dans les années 60, NDLR), j'ai toujours eu conscience de ma blanchitude. J'ai tout de suite perçu qu'on me traitait différemment. Je voyais bien que ceux qui se trouvaient notamment en position d'autorité me parlaient autrement qu'à mes amis. Je le sentais, et je le savais. Je suis consciente que pour plein de gens, ce n'est pas aussi évident. Ils ne "réalisent" pas qu'il y a d'autres personnes qui ne sont pas blanches. Et ça, c'est le début du racisme (rires). Mais je trouve très excitant que l'on puisse avoir ce genre de conversation. On ne l'aurait pas eue il y a six mois, alors allons-y! Justement, en tant que Blanche, avez-vous pu à un moment avoir des "scrupules" à pratiquer une forme d'art née dans la communauté afro-américaine?Je comprends ce que vous voulez dire. J'ai évidemment toujours su que c'était une musique noire. Et je sais tout ce que je dois à la culture noire britannique. Mais pour la communauté hip-hop dans laquelle j'ai grandi, l'intention a toujours primé sur le reste. La ligne de démarcation ne tenait pas tant à la couleur qu'à l'intégrité de votre démarche: est-ce que vous venez avec la bonne énergie? C'est évidemment une scène où il y a une majorité de rappeurs noirs. Mais sans que cela vous fasse sentir pour autant que vous ne devriez pas être là, si ce n'était pas votre cas. Ce qui comptait avant tout, c'était votre attitude. Et le fait de savoir que vous étiez blanc (sourire).Au fond, est-ce aussi pour ça qu'on vous a souvent présentée comme poétesse plutôt que comme rappeuse? (Rires) En vérité, je ne sais pas vraiment comment me décrire. Au début, quand on me désignait comme telle, je trouvais ça bizarre, parce que ce n'était du tout mon but. Je m'attachais avant tout à écrire de la musique, et je ne me sentais pas assez équipée que pour être qualifiée de poétesse. Mais là, j'ai écrit pas mal de textes. Donc, aujourd'hui, ça a un peu plus de sens. Cela étant dit, mon impulsion première reste musicale. J'imagine des paroles de chansons. Donc au final, je me vois comme une lyriciste. Et une poétesse, etc. Est-ce que l'on écrit différemment selon que ses rimes vont atterrir dans un livre ou une chanson? Oui, absolument. Un poème vit sur une page, dans laquelle la longueur des phrases, les unes par rapport aux autres, a son importance. Quand j'écris par exemple un texte pour la NHS, c'est un poème, pas les paroles d'une chansons-même si un ami a fini par le mettre en musique. Je réalise aussi que c'est un exercice plus intime. Ce qui vit dans le bouquin reste quelque chose de très privé. Ça se passe entre vous et le poème. C'est un espace protégé où vous pouvez déposer des choses extrêmement personnelles. Parce que c'est aussi cette intimité-là que vous essayez d'atteindre chez le lecteur, ce qui permet de créer une connexion. En musique, c'est un peu différent. Vous vous adressez à plus de gens à la fois, et il y a définitivement une série de choses que je n'oserais pas chanter. Votre dernier album se termine avec le morceau People's Faces, où vous proclamez, malgré le constat d'un monde en perdition, "There is so much peace to be found in people's faces". Vous y trouvez toujours matière à consolation? Définitivement. C'est un morceau qui vous rappelle de faire attention aux détails. En observant les gens, je sors de moi-même, j'arrête de ruminer mes pensées, et je me reconnecte avec le monde. Certes, ce n'est pas toujours simple. Mais quand ça ne marche pas, c'est toujours à cause de moi -parce que je ne suis pas au bon endroit, dans le bon "mood". Donc oui, j'y crois toujours. L'humanité? OK, c'est compliqué. Mais les gens? Oui, les gens sont beaux! (rires)