Treize décembre 1989, quinze mois avant sa mort, rencontre avec Serge G. en pleine médiatisation gainsbarre. Mais il suffit de gratter légèrement le vernis du scandale pour faire apparaître le poète juif aux rimes byzantines, assassines et câlines. Il y avait les stucs et le doré d'un palace bruxellois d'un autre âge. Et puis le bruit des trams chevauchant la rue Royale comme accompagnement désuet d'un meeting d'importance. Il y avait surtout cet homme délicat déjà attaqué par la maladie conséquente aux excès qui firent aussi sa légende. Dans le carrousel bleuté des champagne-curaçao et des Gitanes, Gainsbourg impressionnait par sa timidité organique, une forme de candeur, de lucidité et la classe naturelle d'un dandy aux rêves d'enfant pratiquement assouvis.
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Treize décembre 1989, quinze mois avant sa mort, rencontre avec Serge G. en pleine médiatisation gainsbarre. Mais il suffit de gratter légèrement le vernis du scandale pour faire apparaître le poète juif aux rimes byzantines, assassines et câlines. Il y avait les stucs et le doré d'un palace bruxellois d'un autre âge. Et puis le bruit des trams chevauchant la rue Royale comme accompagnement désuet d'un meeting d'importance. Il y avait surtout cet homme délicat déjà attaqué par la maladie conséquente aux excès qui firent aussi sa légende. Dans le carrousel bleuté des champagne-curaçao et des Gitanes, Gainsbourg impressionnait par sa timidité organique, une forme de candeur, de lucidité et la classe naturelle d'un dandy aux rêves d'enfant pratiquement assouvis. Oh, le champagne-curaçao, ce n'est pas très méchant. Ce qui me tuait, c'étaient les alcools durs, le gin la vodka. Après l'opération (NDLR: ablation partielle du foie), mon chirurgien - un des plus grands - m'a dit "Vous vous suicidez puisque vous recommencez..." Et puis ça (désignant le cendrier), faudrait arrêter. Le nerf optique pourrait lâcher, je risque de devenir aveugle. Je ne savais pas ce qu'il fallait faire, mais je savais ce qu'il ne fallait pas faire. J'avais une espèce de prémonition, vouloir devancer ce qui se faisait... Jusqu'en 1965, j'ai eu une période difficile, un peu showman maudit, et puis France Gall a remporté le Prix de l'Eurovision avec Poupée de cire et les gamines sont arrivées... Mon père m'a mis très tôt au classique, à quatre, cinq ans - Scarlatti, Bach, Schumann - avant de me mettre à la peinture à treize ans, une autre initiation, parce que je crois aux trajets initiatiques. Je n'écoutais que du classique avant de découvrir Dizzy Gillespie, puis Art Tatum et Billie Holiday, dont je suis un inconditionnel. Je l'ai vue alors qu'elle était près de la fin, sublime... Non, j'étais inconnu. Et timide, je le suis toujours. Mon arrogance est ma défense. Après Tatum, j'ai pris en pleine gueule Boris Vian, que j'ai vu alors que j'étais pianiste au Milord l'Arsouille: il était blême, sous un projecteur blanc, blafard, et je me suis dit dans ma tête d'oiseau: "Il y a quelque chose à faire là-dedans". On aurait dû bosser ensemble mais il a cassé sa pipe. J'ai une angine de poitrine et je finirai comme lui, le coup du lapin... Un soir, Piaf m'a vu à la guitare et elle a dit: "On m'avait dit que Gainsbourg était un mec arrogant, méchant, mais avec des yeux pareils, c'est pas possible, amenez-le moi". Et j'ai vu Piaf chez elle, boulevard Suchet. Elle est morte quelques jours après, je lui aurais fait des chansons superbes. Ce qui est étonnant, c'est que Piaf habitait à la même adresse que Jane, on aurait pu se croiser. Hé hé, sarcastique le monsieur. Bon, après Vian, je balance mon premier 25 cm (NDLR: vinyle) et arrive Yves Montand, l'une des plus grandes stars de l'époque. Il me demande: "Qu'est-ce que tu veux p'tit gars, écrire des musiques, être auteur, être interprète?" Et moi, agité du bocal, je lui dis "Je veux tout". Il m'a fait la gueule et rien ne s'est passé... Ah oui, les bolcheviques: terrible! J'imagine que Trotsky aurait été un meilleur dictateur que Staline parce que c'était vraiment un allumé. Je ne crois pas à ce qui se passe à l'Est, je ne crois pas au démantèlement d'un Empire: cela finira dans le sang! (NDLR: le Mur de Berlin est tombé un mois auparavant...). Oui, mais j'ai trop de puissance médiatique pour m'immiscer dans ces affaires. (interloqué) Ah non, c'est complètement dégueulasse de dire çà! Ça me regarde, il me faudrait une glace sans tain. Oh, ça m'emmerde, je ne suis pas d'accord. Je crèverai à Paris, je ne suis pas tellement juif, je suis sémite, les Arabes sont sémites. Faut pas déconner. Un qui me gonfle, c'est Le Pen. Ils ne seraient pas à la hauteur, hé hé hé. Ils n'ont pas la maîtrise du langage que j'ai, ni la maîtrise mélodique et harmonique qui me vient du fait que j'ai été pianiste de bar. Et généralement, ils bossent avec une guitare. Or, avec une guitare, on a une main mais pas deux (...). Il s'agit aussi de maîtriser la langue, qui est superbe. J'accepte. J'accepte cette vacherie. C'est professionnel mais il y a une dualité entre Gainsbourg et Gainsbarre. Maintenant, Gainsbourg, l'homme adulte réapparaît. J'avais fait repeindre la façade de ma maison qui était couverte de graffitis et pendant trois ou quatre jours, le mur est resté blanc, très beau. J'étais inquiet, je me disais que les kids ne me voulaient plus et puis paf, une inscription géante (sourire ravi). C'est une agression, pure et simple. Houston s'est cassée devant moi, écoeurée. Je l'ai dit comme une vanne puisque je suis avec Bambou. Etais-je bourré? Pas trop, mais j'ai eu des prestations télés où j'étais trop pété. Avec Deneuve, je m'accrochais à elle sur Dieu est un fumeur de Havanes. Très gentille, elle ne m'a rien dit après. Je vais peut-être rejoindre Rimbaud, sans musique. J'aime beaucoup le langage, j'écoute le silence. On pourrait écrire "Je n'ai fait que passer". Si cela tourne au drame, si mes neurones me lâchent, j'achèterai un bateau, j'irai à l'horizon et je crèverai la coque...