Plus connu sous le nom de Luka Bloom, le singer-songwriter Kevin Barry Moore sortait fin juillet Bittersweet Crimson. Si ce 22e album a déjà beaucoup fait parler de lui, ce n'est pas tant dû à ses qualités intrinsèques qu'à son mode de sortie et au choix radical de son auteur. L'Irlandais a décidé de se passer de Spotify et de Deezer. Le disque n'est pas disponible sur les services de streaming. Il peut seulement être écouté en CD et en téléchargement via son site internet.
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Plus connu sous le nom de Luka Bloom, le singer-songwriter Kevin Barry Moore sortait fin juillet Bittersweet Crimson. Si ce 22e album a déjà beaucoup fait parler de lui, ce n'est pas tant dû à ses qualités intrinsèques qu'à son mode de sortie et au choix radical de son auteur. L'Irlandais a décidé de se passer de Spotify et de Deezer. Le disque n'est pas disponible sur les services de streaming. Il peut seulement être écouté en CD et en téléchargement via son site internet. "Je ne suis pas anti-streaming, précisait-il dans un communiqué. Beaucoup de gens sont heureux d'utiliser ces services comme un outil de promotion. Mais voilà ce que je ressens, spécialement maintenant que les concerts s'en sont allés. Quand tu expérimentes la musique d'un groupe ou d'un chanteur que tu aimes en la streamant, tu soutiens seulement les gens derrière les services de streaming. La personne qui a créé la musique ne reçoit en pratique rien de l'argent que tu as choisi d'investir dans son oeuvre. Alors que si tu choisis d'acheter mon disque ou de le télécharger directement sur mon site, tu me supportes directement de toute évidence, ainsi que le distributeur du CD (ma soeur Anne Rynne), les musiciens, les propriétaires du studio et l'ingénieur qui a enregistré les chansons..." Luka Bloom terminait d'une tirade révélatrice: "À la fin, nous sommes tous des travailleurs. C'est mon boulot. Merci pour votre soutien."Au début des vacances, les plus grands noms de la scène britannique, d'Annie Lennox à Depeche Mode en passant par les Rolling Stones et Paul McCartney, lançaient un appel à sauver l'industrie du live et envoyaient une lettre ouverte à leur ministre de la Culture. Mille cinq cents artistes et personnalités du monde de la musique y réclamaient un calendrier pour la réouverture des salles, un plan de soutien et l'accès à un dispositif de crédit mais aussi une exemption totale de la TVA sur les ventes des places. "L'avenir des concerts et festivals et des centaines de milliers de personnes qui en vivent s'annonce lugubre, cosignaient-ils. Jusqu'à ce que ces entreprises puissent de nouveau travailler, ce qui arrivera vraisemblablement en 2021 au plus tôt, le soutien du gouvernement sera crucial pour empêcher des faillites en masse et la fin de cette industrie de premier plan dans le monde."Alors que le live est depuis des années devenu la principale et même, dans bien des cas, la seule vraie source de rémunération des musiciens, sa mise à l'arrêt pour cause de pandémie est, au-delà des pansements financiers que nécessitera la guérison au Covid, l'occasion de questionner les effets pervers d'un système. Les dangers d'une musique qui, quand elle n'est pas consommée gratuitement, ne se paie trop souvent que sous la forme d'un abonnement à une plateforme de distribution numérique.Le 29 juillet, Spotify livrait les chiffres de son deuxième trimestre aux actionnaires et annonçait avoir frôlé pour la première fois les 300 millions d'utilisateurs actifs dont plus de 45% d'abonnés payants. Principale source de revenus de la société, ces derniers, qui ont accès au répertoire musical sans avoir à écouter de publicité, sont désormais 138 millions, soit 6% de plus qu'au premier trimestre, et 27% de progression par rapport à l'an dernier. Les chiffres semblent conformes à leurs attentes. Contrairement à la télévision, le streaming musical n'a pas non plus crevé les plafonds. Dans un premier temps, certains indices sont même partis à la baisse. Une dizaine de jours après le confinement en Italie, le volume d'écoutes sur Spotify avait chuté de 23% selon le site d'infos économiques Quartz. Logique quand on sait que la plateforme cartonne sur le trajet de l'école et du boulot. On consomme davantage dans le train, le bus et le métro qu'en allant de la chambre à la cuisine pour le petit-déjeuner. En attendant, au 30 juin, les chiffres de consommation horaire avaient retrouvé leur niveau pré-Covid. Les recettes publicitaires ont beau avoir chuté, les défauts de paiement de certains usagers en avril et mai seront sans doute vite oubliés. Pendant le confinement, les podcasts d'information ont suscité un intérêt croissant comme la musique et les programmes pour les enfants privés d'école. Notamment tout ce qui les aide à s'endormir. En matière de playlists, celles d'humeur et d'activités ont pris le pas sur celles d'actualité. Deezer s'est adapté et a mis en exergue le thème "On reste à la maison" avec des programmations intitulées "Home Office", "Ensemble en famille" ou encore "Ménage en musique"... Qu'ajouter? Que l'utilisation de Spotify a augmenté de manière considérable sur les télévisions et les consoles de jeu. Que Don't Stand So Close to Me de Police a fait un carton... Les vieux disques, le back catalogue comme on dit dans le jargon, ont particulièrement bien fonctionné. Un besoin sans doute de se rassurer. De se raccrocher à ce qu'on connaît. À ce qui est ancré pour toujours.En attendant, aussi pratiques et géniales soient-elles (qui n'aurait pas rêvé dans les années 80 et 90 d'avoir accès à pareille médiathèque dans son salon?), les plateformes rapportent très peu à la plupart des artistes qui doivent partager le modeste magot avec leurs ayants droit (distributeurs, maisons de disques...). Pour un million de streams, tout ce petit monde touche collectivement entre 3 300 et 4 200 euros. Pas de quoi nourrir son homme. Étude comparative: en 2019, selon le magazine allemand Beat, 277 écoutes leur étaient nécessaires sur Amazon Music pour gagner 1 euro. 254 sur Spotify, 174 sur Deezer, 151 sur Apple Music, 89 sur Tidal et 59 sur Napster. Champion toutes catégories, YouTube Music, certes souvent considéré comme un moyen de promotion, grimpe à 1 612 lectures... Compte tenu que les revenus de la scène se sont évaporés et que la situation va durer, le modèle est assurément à réinventer. Beaucoup de groupes risquent-ils de déserter les plateformes? "Il n'est pas possible de vivre sur les seules ventes de disques mais je ne pense pas que les services de streaming vont encore tout ramasser, prédisait en mars Jason Williamson de Sleaford Mods avec toutes les précautions d'usage. Bandcamp peut être un moyen de survie ou, à tout le moins, synonyme de rentrées financières.""Arrêter le streaming, ce serait comme se dire: je ne vais plus vendre en magasin. Je vais tout écouler par correspondance. Ça n'a pas de sens, estime le directeur de Pias Belgique, Damien Waselle. À titre de comparaison, le commerce local s'est tassé tout de suite pendant le déconfinement. La question est surtout dans la redistribution de l'argent généré par les abonnements. La part qui va aux artistes n'est pas très grande. Et avec l'arrêt du live, les effets sont dramatiques pour beaucoup de groupes indépendants."Ce ne sera pas la panacée mais Deezer réfléchit depuis un bout de temps à une répartition plus équitable des revenus issus de la musique en ligne. Il évoque l'éventuel passage d'un système de prorata qui tient compte du nombre d'écoutes globales à un système user centric, comprenez centré sur l'utilisateur. Actuellement, si Dua Lipa représente 20% des écoutes Deezer en juin, elle gagne 20% de l'argent disponible. Une espèce de prime au vainqueur. Une course au volume alimentée par les fake streams et les bots, ces logiciels qui génèrent automatiquement des écoutes. Dans le système user centric, par contre, seuls les artistes que l'utilisateur a écoutés se partagent la part de son abonnement. Selon certaines estimations, certaines stars pourraient y perdre 10 à 20% de leurs revenus... Damien Waselle ne vend pas du rêve. Il appelle à la raison. " Je pense que si les fans d'indé veulent un album, ils vont continuer à l'acheter. Les précommandes pour Fontaines D.C. par exemple étaient excellentes. Mais il s'agit de rester réaliste. Quand tu vends 1 000 disques en Belgique, tu n'as pas grand-chose non plus en poche. En licence, il te reste 2 euros la copie. J'ai l'impression parfois que les gens prennent conscience que merde, on ne vend plus beaucoup d'albums. Avec ces services, on parle d'un truc encore en développement. Deux cents millions d'usagers pour une planète qui accueille combien de milliards d'habitants?"Comme beaucoup d'autres boîtes modernes, les sociétés de streaming se font assez discrètes dans la presse. Et on le comprend quand on lit les dernières déclarations du CEO de Spotify. Daniel Ek y défendait qu'on n'entend que les mécontents, que de plus en plus de musiciens peuvent vivre du streaming, qu'ils le remercient souvent en privé. Mais aussi qu'ils devraient davantage travailler... "Certains artistes qui ont bien marché par le passé pourraient ne pas bien fonctionner dans ce paysage du futur où tu ne peux pas enregistrer une fois tous les trois à quatre ans et penser que ça suffira... Les artistes qui réussissent aujourd'hui réalisent qu'il faut créer un engagement continuel avec leurs fans." Les musiciens ont apprécié. David Crosby a qualifié Ek d'" odieuse petite merde avide" et Mike Mills de REM l'a invité à " aller se faire foutre". Thom Yorke avait déjà un jour comparé Spotify au " dernier pet désespéré d'un corps agonisant". Le désastre sera peut être vecteur de changement. De là à ce que ce dernier soit conséquent...