Serrer les dents en ressentant, en stéréo, le déplacement invisible d'un monstre derrière soi dans Doom. Hurler de terreur face à une vitre brisée par un chien fou dans Resident Evil. Dans les années 30, l'horreur dans les jeux vidéo s'abreuvait de jumpscares et d'hémoglobine. Certes, des exceptions plus atmosphériques telles que Silent Hill ont marqué la génération de la première PlayStation. Mais, l'action (Dino Crisis, House of the Dead...) squattait le haut de l'affiche. Vingt ans plus tard, le petit monde de l'épouvante gaming diversifie ses approches avec une créativité stupéfiante.
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Serrer les dents en ressentant, en stéréo, le déplacement invisible d'un monstre derrière soi dans Doom. Hurler de terreur face à une vitre brisée par un chien fou dans Resident Evil. Dans les années 30, l'horreur dans les jeux vidéo s'abreuvait de jumpscares et d'hémoglobine. Certes, des exceptions plus atmosphériques telles que Silent Hill ont marqué la génération de la première PlayStation. Mais, l'action (Dino Crisis, House of the Dead...) squattait le haut de l'affiche. Vingt ans plus tard, le petit monde de l'épouvante gaming diversifie ses approches avec une créativité stupéfiante. En 2013, Year Walk s'inspirait directement de l'Årsgång, une marche ancestrale scandinave permettant d'entrevoir les événements marquants de l'année à venir. Planté le soir du Nouvel An, ce rite païen n'est pas le seul à avoir inspiré ces dernières années des récits terrifiants derrière les manettes. En 2015, The Witcher 3: Wild Hunt étalait un monde ouvert miraculeux et terrifiant influencé par la culture polonaise. Il y a trois ans enfin, Hellblade: Senua's Sacrifice nourrissait directement ses ressorts ludiques de la schizophrénie de son héroïne viking tout en plongeant dans la culture celtique et la mythologie nordique. Dessiné au crayon graphite, le récent Mundaun creuse avec talent un conte horrifique imbibé de folklore suisse alpin. Ce jeu d'aventure monochrome (lire encadré) doublé en romanche n'est pas le premier à plonger ses racines dans des traditions locales pour terrifier le gamer. Tout comme la sortie de Haunted PS1 Demo Disc 2021, ces jeux illustrent ainsi avec éclat que le rétrogaming, pour l'un, et le folklore, pour l'autre, rénovent le genre. Deux mouvements auxquels viennent se greffer des phénomènes natifs du Web, les creepypastas et les Alternate Reality Games. Tout comme les mythes ancestraux, les creepypastas du Net, leurs descendants contemporains, enrichissent les jeux d'horreur. Ces légendes urbaines peuplées de Slender Man et autres Momo sont copiées, modifiées et collées de forums en réseaux sociaux divers et rénovent le genre. Mais aussi son processus créatif, désormais ancré dans l'intelligence collective du Web. Inspiré par ces descendants 2.0 des campfire stories américaines, Adam Pype en a fait l'incroyable expérience avec No Players Online l'an dernier. Couronné d'un Belgian Game Award (catégorie étudiant) en 2020, le jeu de ce Gantois de 22 ans se vit comme un faux FPS en ligne, hanté par l'épouse décédée de son créateur, qui essaie de la ressusciter. "Avec No Players Online, je voulais retranscrire ces moments de flottement étranges dans des FPS en ligne à la Unreal où, en attendant que d'autres participants nous rejoignent, on se retrouve à errer seul. J'avais laissé un petit easter egg dans le jeu. Le recommencer modifiait légèrement une ligne de dialogue qui menait alors à une vidéo YouTube, se souvient le cocréateur du jeu, aux côtés de Viktor Kraus. Un youtubeur a découvert ce secret et a extrapolé sur cette histoire. Les choses se sont sérieusement emballées par la suite."De fil en aiguille, No Players Online (téléchargeable gratuitement via papercookies.itch.io) réalise en effet un carton sur YouTube, où le nombre de vidéos essayant de décrypter son supposé mystère explose. Les chaînes stars de Billy Styler et de SomeOrdinaryGamers totalisent des million de vues. De Rock Paper Shotgun au Washington Post, la presse spécialisée et généraliste de référence entre dans la boucle. "Je me suis alors dit que c'était le bon moment pour développer un Alternate Reality Game via une mise à jour. Cette histoire parallèle au jeu principal s'est donc notamment complétée d'une note cachée dans une forêt près de chez moi, poursuit le créateur flamand qui compte une quarantaine de petits jeux gratuits sur son compte Itchio (Spookware et VHS 1986 à essayer d'urgence). J'ai aussi créé un numéro de téléphone qui diffusait un code morse. Après un mois, le répondeur avait explosé. Les gens laissaient souvent comme message un WTF puis raccrochaient! C'est très étrange d'écouter ça."Brisant les conventions, No Players Online s'affiche comme un exemple unique de jeu vidéo qui s'est transformé en jeu en réalité alternée. Ceux-ci avancent à la croisée de la chasse au trésor et du jeu de piste en s'abreuvant notamment de contenus nés sur le Web et de YouTube pour doper leurs récits. Amputés de la dimension ludique de ces ARG, les creepypastas utilisent parfois dans leurs récits des jeux vidéo montés de toutes pièces qui, à leur tour, alimentent la grammaire des jeux horrifiques. L'histoire de Polybius, une borne d'arcade qui rendait soi-disant fou, en est le meilleur cas d'école. Imaginé en 1998 via une vraie fausse fiche sur le site du Coin-Op Museum, la légende de ce jeu a influencé, sans commune mesure, la pop culture et la créativité gaming. Épisode des Simpsons, planche DC Comics de Batman, court métrage d'Angry Video Game Nerd: ces citations se sont doublées de vrais jeux indés le recréant (Spellrazor, Polybius Squared...). En 2010, l'explosion de YouTube et du gaming homebrew a ensuite propulsé l'histoire de BEN Drowned. Ce creepypasta transmédia narrait sur des forums la chronique d'un étudiant dénichant une cartouche de Zelda: Majora's Mask hantée par son ancien propriétaire décédé. Images à l'appui, Alex Hall, son auteur, a ensuite publié des vidéos Let's Play sur YouTube où on le voyait découvrir d'étranges phénomènes pendant qu'il jouait. Ou comment quelques manipulations (hacks) peuvent donner un relief fou à un creepypasta. Influencé par le film Inland Empire de David Lynch, Tony Domenico a lui aussi créé de toutes pièces il y a trois ans un jeu d'aventure PlayStation 1 et une chaîne YouTube alimentant le méta-récit de Petscop. Son univers kawaii s'entrechoquait avec son sujet, la maltraitance infantile. Couronné par Kotaku et The New Yorker, ce creepypasta a été "une inspiration majeure de No Players Online", note Adam Pype. "Après, il y aussi l'esthétique de la PlayStation 1. Pas par nostalgie, mais juste par amour esthétique." Actuellement engagé sur un spin-off du hit indé Shovel Knight chez Nitrome, le diplômé du Digital Arts & Entertainment de Courtrai précise: "Mon autre passion visuelle est liée à la VHS et au cinéma en général. J'adore créer des jeux qui se vivent comme des films. Je travaille d'ailleurs sur un projet entièrement présenté en cinémascope tandis qu'avec la communauté Haunted PS1, on prépare un projet de jeu vidéo collectif en hommage à The Shining de Kubrick. Chacun y créera un petit jeu reprenant une scène du film pour au final reconstituer l'oeuvre intégrale. ça suit l'idée de Chain, un cadavre exquis similaire."Patine rétrogaming et cinéma d'horreur/de genre dansent de concert dans le renouveau des horror games. Stories Untold de No Code (développeur du très bon Observation) découle directement de l'analog horror, sous-genre de webséries horrifiques inspiré des altérations visuelles des VHS. En mode MS DOS, Extra Ordinary et Attack of the Bees ludifient ainsi respectivement un film belgo-irlandais (inspiré par L'Exorciste) et le documentaire de Discovery. Last but not least, la 3D maladroite et baveuse de la PlayStation 1 alimente enfin un mouvement gaming renouvelant le genre horrifique. Le label Haunted PS1 ressuscite depuis l'an dernier l'idée de disques démos de la première console de Sony en rassemblant via des compilations virtuelles, baptisées Haunted PS1 Demo Disc, des petits jeux indés atmosphériques, souvent oppressants, qui évitent tout effet spectaculaire (lire ci-dessous)."Je ne place jamais de jumpscare dans mes jeux. D'ailleurs, les films d'horreur me terrifient, conclut Adam Pype, sourire aux lèvres. J'ai l'habitude de me présenter comme un créateur de jeux d'horreur expérimentaux. Mais ce n'est pas tout à fait exact. Ce label horrifique me permet d'intéresser des gamers qui seraient rebutés par l'idée de jeu expérimental et atmosphérique. Ce prétexte est d'ailleurs la marque de fabrique des créateurs présents sur les compilations Haunted PS1. Ils font quasiment tous des walking simulators un peu bizarres, déguisés en jeu horrifiques." L'horreur, ce nouveau cheval de Troie au service du 10e art.