Il y a deux manières d'aborder le nouvel album de Ben Gijsemans, cinq ans déjà après le précédent. La plus simple et confortable serait graphique et narrative: ce jeune Flamand diplômé de la LUCA School of Arts creuse le sillon superbe qu'il avait entamé avec Hubert, jouant comme personne du gaufrier rigide, de la ligne froide plus que claire et de la dilatation du temps et des tempos pour évoquer ses thèmes a priori récurrents que sont la solitude et la lenteur, magnifiquement incarnées ici dans un objet graphique et de bande dessinée hautement recommand...

Il y a deux manières d'aborder le nouvel album de Ben Gijsemans, cinq ans déjà après le précédent. La plus simple et confortable serait graphique et narrative: ce jeune Flamand diplômé de la LUCA School of Arts creuse le sillon superbe qu'il avait entamé avec Hubert, jouant comme personne du gaufrier rigide, de la ligne froide plus que claire et de la dilatation du temps et des tempos pour évoquer ses thèmes a priori récurrents que sont la solitude et la lenteur, magnifiquement incarnées ici dans un objet graphique et de bande dessinée hautement recommandable. Et puis on peut -on doit- aborder Aaron forcément par son histoire, qui ne se laisse deviner qu'au fil des pages, au fur et à mesure que monte le malaise, bientôt suffocant. Aaron a 20 ans. Aaron lit des comics dans sa chambre pour passer le temps qui ne passe pas, et peut-être pour éviter de trop regarder par la fenêtre, pour regarder le petit Arian qui joue au foot, tout seul, juste en bas. Mais c'est plus fort que lui, même s'il n'en dort pas. Aaron aime les enfants, et doit bien se rendre compte de ce qui lui arrive; il préfère leur compagnie à celle des filles, et même à celle de Lisa qui s'offre presque à lui. Aaron va donc découvrir ce qu'il nie, et nier ce qu'il découvre, car c'est plus fort que lui. Aaron va s'acheter un ballon de foot, rencontrer Arian et jouer avec lui. Et peut-être l'inviter dans sa chambre pour lire ses comics... Pour qui connaît un peu la bande dessinée flamande contemporaine, traduite et publiée en français (souvent, comme ici, avec la généreuse contribution de Flanders Literature), on ne s'étonnera pas du goût de la provocation et de la différence qui caractérisent ici Ben Gijsemans, et le rapprochent de ses collègues et parfois profs de LUCA tels que Nix, Judith Vaninstendael, Olivier Schrauwen ou Simon Spruyt. Et il en faut, du sens de la provocation, pour mettre une telle virtuosité graphique, narrative et très anglo-saxonne au service du pire des tabous belges, pays de la bière, du chocolat, de la dentelle et des monstres pédophiles. Évidemment, Ben Gijsemans n'excuse rien et ne fait preuve en aucun cas, jamais, d'un voyeurisme vulgaire et brutal -une seule érection dans un slip lui suffit pour nous donner des haut-le-coeur- mais il regarde, ausculte et passe au scalpel un processus pathologique comme personne n'avait osé le faire avant lui en bande dessinée. Ou en avait envie? Car au bout de ces 200 planches techniquement et esthétiquement impeccables reste la question qui sous-tend sa réponse: avait-on, nous, vraiment envie, en tant que lecteur, de passer tant de temps dans la tête et le quotidien affreusement tristes d'un pédophile qui ne trouvera ni aide, ni solution, ni espérance? Franchement, pas trop.