Les étals des librairies en débordent aujourd'hui, mais il n'y a pas vingt ans, le polar dit nordique n'existait quasiment pas en français. Il n'aura fallu "que" deux phénomènes littéraires pour faire de la Scandinavie le nouveau paradis des mauvais genres, thrillers, polars et autres romans policiers: d'abord, dès 2003, la découverte en français des romans suédois de Henning Mankell et de son commissaire torturé Kurt Wallander avec Les Chiens de Riga, suivis de près par La Lionne blanche et L'Homme qui souriait ; puis, dès 2006, la publication du premier Millenium de Stieg Larsson, devenu phénomène de foire autant que d'édition avec son million d'exemplaires vendus en deux ans et son auteur décédé un an avant la publication de ses livres, dont il n'aura donc jamais connu l'incroyable ascension, et l'impact. Une patte froide s'est soudain abattue sur le genre, qui a fait de la neige, des nuits interminables, des flics fatigués et des corps généralement gelés ses nouveaux clichés.
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Les étals des librairies en débordent aujourd'hui, mais il n'y a pas vingt ans, le polar dit nordique n'existait quasiment pas en français. Il n'aura fallu "que" deux phénomènes littéraires pour faire de la Scandinavie le nouveau paradis des mauvais genres, thrillers, polars et autres romans policiers: d'abord, dès 2003, la découverte en français des romans suédois de Henning Mankell et de son commissaire torturé Kurt Wallander avec Les Chiens de Riga, suivis de près par La Lionne blanche et L'Homme qui souriait ; puis, dès 2006, la publication du premier Millenium de Stieg Larsson, devenu phénomène de foire autant que d'édition avec son million d'exemplaires vendus en deux ans et son auteur décédé un an avant la publication de ses livres, dont il n'aura donc jamais connu l'incroyable ascension, et l'impact. Une patte froide s'est soudain abattue sur le genre, qui a fait de la neige, des nuits interminables, des flics fatigués et des corps généralement gelés ses nouveaux clichés. De l'Islande à la Norvège, toute la Scandinavie s'y est mise, abreuvant le marché francophone et bientôt la pop culture européenne de toute une production jusque-là peu traduite, donc massive, et qui a fait de Jo Nesbo, Camilla Läckberg, Arnaldur Indridason, Jussi Adler-Olsen ou Viveca Sten, pour ne citer qu'eux, les nouveaux best- sellers dominants du secteur - rien que ces cinq-là ont publié plus de nonante romans en dix ans! Le polar nordique est ainsi devenu pour le polar français ou américain ce que le manga a été et est encore pour la BD franco-belge ou le comics: un énorme concurrent apparu soudainement et qui, surtout, ne s'essouffle pas! Chacun des "grands" éditeurs de romans policiers possède au moins un scandinave à son catalogue, quand il n'est pas, tel le Norvégien Jorn Lier Horst à la Série noire, une de ses meilleures ventes. Le genre, surtout, se renouvelle sans cesse (lire l'encadré "Un genre en cinq styles" en fin d'article), se jouant de ses propres thématiques et clichés, voire de la nationalité de ses auteurs. C'est ainsi que le Français Olivier Truc (1) en est devenu l'une des valeurs sûres, avec ses romans ultradocumentés, géopolitiques et immersifs au sein de la police des rennes (oui, ça existe), parcourant les vastes régions de la Laponie en compagnie des Sami, un peuple autochtone dont le sort fait tâche sur le CV de ce fameux modèle nordique ou suédois que le monde leur envie. Et qui expliquerait, paradoxalement, le succès à la fois foudroyant et continu de la plupart de ces polars nordiques qui ont fait du paradis sur terre celui, aussi, des crime fictions."Les coulisses du modèle, c'est une réserve inépuisable d'histoires, parce qu'il exerce une vraie fascination: en vingt ans, j'ai vu passer un nombre incalculable de délégations politiques françaises", nous explique Olivier Truc, au départ journaliste d'enquête et de reportage, et qui se destinait à un poste à Beyrouth avant de rencontrer une Suédoise. "Mon truc, c'était le Moyen-Orient, la chaleur et l'action ; je me suis retrouvé en Suède, dans un pays neutre et sans guerre depuis 200 ans! Et j'ai donc bien vu l'intérêt des médias et des politiques pour le modèle socio-économique nordique, à la fois proche et très particulier, et qui a vocation à porter des messages universels comme celui des droits de l'homme - une sorte de France réussie!" Mais, poursuit Olivier Truc, "on a aussi vu sortir dans les années 1990 des scandales et des affaires qui mettaient à mal ce soi-disant modèle: biologie raciale, insémination forcée, neutralité pas si neutre que ça pendant la Seconde Guerre mondiale, montée d'une extrême droite réellement néonazie... Or, dans le polar nordique, ce qui donne encore le " la" de la littérature policière scandinave, ce sont les dix romans que Maj Sjöwall et Per Walhöö ont publié sur dix ans (NDLR: formidable serial autour du commissaire Martin Beck et de son équipe, tous disponibles chez Rivages), et qui se sont arrêtés avec la mort de Walhöö en 1975. Il y a presque cinquante ans! Pour eux, le polar, c'était ça: regarder la réalité du modèle. Il était alors à son apogée, mais ils pensaient déjà que les sociaux-démocrates nordiques étaient en train de le trahir. Cette approche critique et sociale a fait école, et je crois qu'en France, ou en Belgique, il y a une vraie fascination, peut-être satisfaction, à pouvoir se dire " ils ne sont pas si bien que ça quand même! "". A cette spécificité toute scandinave qui ferait donc le succès du genre, viennent s'ajouter les voix d'auteurs eux-mêmes souvent singuliers, tel notre Suédois d'adoption qui a autant de succès en France qu'en Suède, mais "qui reste l'étranger qui vient mettre le doigt là où ça fait mal", avec sa fresque géopolitique qu'il est en train de dresser autour du peuple sami à qui il consacre déjà, avec Les Chiens de Pasvik, son cinquième roman après des reportages dans la presse et un documentaire: "J'ai tout de suite compris que la Laponie était une terre de conflits, où ces coulisses du modèle s'incarnaient complètement. Le peuple sami a subi la colonisation, des frontières qui les ont séparés, des pertes de territoires, des kolkhozes, des politiques eugénistes... Et pourtant, les journalistes suédois écrivent très peu là-dessus, les écrivains aussi. Les Scandinaves se profilent comme des superchampions des droits de l'homme, ils se veulent particulièrement ouverts sur le monde, mais en Laponie, 90% des Suédois n'y ont jamais foutu les pieds. Des Samis, ils ne connaissent souvent que les clichés et le folklore." (1)Les Chiens de Pasvik, par Olivier Truc, éd. Métailié. 429 p.