Les créatrices de BD contre le sexisme

Les Mères, 1982 © Claire Bretécher/Dargaud
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Alors que Claire Bretécher, la mère de toutes, est célébrée à Pompidou, les auteures de bande dessinée se battent encore pour faire oublier ce « e ». Et se rebiffent, via un féminisme désormais protéiforme.

Claire Bretécher le souligne elle-même, dans l’introduction de la grande exposition que lui consacre (enfin) la Bibliothèque du Centre Pompidou, à Paris: « Si les idées vont vite, les comportements changent lentement. » Il en va de même dans le 9e art, un art à l’image de la société patriarcale dans lequel il a évolué et évolue encore: si les auteures, ou « autrices » comme elles préfèrent parfois se nommer elles-mêmes, sont chaque jour plus nombreuses, à l’image des lectrices de bande dessinée -dans les deux cas, tout a changé en moins de deux générations- les clichés et le sexisme ont encore la vie dure dans et autour des planches. Au point que le combat féministe, ou juste égalitaire, semble avoir repris de plus belle, mais sous des formes cette fois bien différentes entre elles, le monde de la BD proposant désormais un large spectre féminin et féministe, de la BD girly à la négation même de « bande dessinée féminine ».

Les créatrices de BD contre le sexisme
© Florence Cestac

Les choses changent lentement, donc. Ainsi Claire Bretécher, célébrée et adulée aujourd’hui, fut longtemps l’une des seules de son sexe à s’exprimer en dessin et en bande dessinée. Un art de la narration basé lui-même sur les clichés, rabaissant pour longtemps le rôle de la femme à celui de mère (à la Boule et Bill) ou de traînée, si possible à gros seins (de Natacha à l’ensemble du catalogue Soleil). Un machisme flagrant qui n’a pas vu venir, au contraire de Bretécher ou d’une Florence Cestac, les énormes changements sociétaux des années 70, des dépénalisations de l’homosexualité et de l’avortement à la libération sexuelle. Changements qui ont à leur tour donné naissance à une nouvelle génération de femmes, de lectrices et d’auteures, bien décidées à se faire entendre. Ou à ne plus se laisser faire malgré les résistances ambiantes.

BD girly ou engagée

Les créatrices de BD contre le sexisme
© Lisa Mandel

Les catalogues aujourd’hui sont riches en bandes dessinées réalisées par des auteurs remarquables, qui sont aussi des femmes. Si certaines ont inconsciemment ou non envahi des champs d’expression très contemporains où la question du sexe est au minimum secondaire (Marjane Satrapi, Chloé Cruchaudet, Nine Antico, Marion Montaigne, Anouk Ricard…), d’autres ont mis la question du féminisme au centre même de leurs histoires. Ainsi la remarquable Catel, qui se consacre essentiellement à réaliser des portraits de femmes inspirantes ou engagées (Kiki de Montparnasse, Benoite Groult, Joséphine Baker, Mylène Demongeot…), ou de jeunes auteures qui, comme la Louviéroise Flore Balthazar, dessinatrice d’un récent album autour de Frida Kahlo, renâclent désormais à mettre en scène des personnages principaux auxquels elles auraient bien du mal à s’identifier -comprenez des mecs. D’autres encore comme Lisa Mandel s’attaquent avec humour aux codes sexués -son récent et hilarant Super Rainbow met en scène un couple de superhéroïnes lesbiennes, sans en faire le sujet même de son album. De l’autre côté du spectre, un féminisme plus contesté s’est développé avec la BD dite « girly », assumant comme jamais les aspects les plus futiles et là aussi clichés de la féminité. Un genre d’ailleurs contesté par des femmes et des auteures, qui a pourtant permis à de « vraies » auteures de se faire un public et une place au soleil -Pénélope Bagieu, pour ne citer qu’elle, s’est fendue en septembre dernier d’un remarquable California Dreamin’, chez Gallimard, portrait féminin mais absolument pas girly de Cass Elliott, chanteuse des célèbres The Mamas and the Papas.

Les créatrices de BD contre le sexisme
© Anouk Ricard

N’empêche, malgré tous ces exemples, les éditeurs grand public restent avides d’héroïnes à gros seins, et les auteures entament souvent leurs interviews « sur le fait d’être une femme dans la BD« . Une question qui avait déjà énervé Lisa Mandel en 2013, donnant naissance à l’événement parodique Les hommes et la BD au festival d’Angoulême. Et qui a été la goutte faisant déborder le vase de Julie Maroh, maladroitement sollicitée par notre Centre belge de la bande dessinée pour participer à une exposition sur La BD des filles(voir ci-contre)… Désormais, elles sont plus de 200 à avoir rejoint Le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme, fondé en septembre et entre autres par les deux précitées, et dont le moindre des succès n’est pas d’avoir réussi à fédérer à peu près tout ce que le milieu compte de femmes: même Tanxx, auteure punk et libertaire, y côtoie des auteures « girly », deux ans après leur avoir craché sa haine: désormais, le combat est ailleurs, et tourné contre les machistes.

Les créatrices de BD contre le sexisme
© Marion Montagne

Pression sur toute la chaîne

Les créatrices de BD contre le sexisme
© Chloé Cruchaudet

La bande dessinée féminine n’existe pas en soi « si cette appellation appose certaines caractéristiques stéréotypées sur notre travail et notre manière de penser« ; cette « bande dessinée féminine », qui n’existe pas, n’est donc pas non plus un genre narratif. L’appellation « girly » ne fait que renforcer les clichés sexistes. Publier des collections « féminines » est misogyne… La charte de ce nouveau collectif, non mixte, est limpide; la pression qu’il entend faire porter sur tous les acteurs de la chaîne le sont également: encourager la diversité des représentations en bande dessinée, rendre visibles davantage de femmes et de schémas familiaux « différents », mais aussi pousser éditeurs, libraires et bibliothécaires à ne pas distinguer les livres faits par des femmes ou soi-disant adressés aux filles du reste de la production ou des étalages. Un voeu qui n’est désormais plus pieu; on l’a dit, le collectif compte en son sein à peu près toutes les auteures d’aujourd’hui (et en tout cas toutes celles citées dans cet article, à l’exception notable de… Claire Bretécher), et sait se faire entendre: l’expo sur la BD des filles n’aura par exemple probablement jamais lieu.

LE SITE DU COLLECTIF DES CRÉATRICES DE BANDE DESSINÉE CONTRE LE SEXISME: WWW.BDEGALITE.ORG

La ligne Claire

Claire Bretécher
Claire Bretécher
On se pince en l’apprenant: malgré ses 50 ans de carrière et une influence majeure sur la bande dessinée française, contemporaine et loin d’être seulement féminine, Claire Bretécher n’avait jamais eu droit à son exposition d’envergure ou à sa monographie. Affront désormais réparé puisque l’auteure des Frustrés, de Cellulite ou d’Agrippine rejoint Reiser ou Spiegelman parmi les happy few du 9e art à se voir célébrés au Centre Pompidou. Une expo qui enthousiasme ses pairs et les premiers visiteurs, focalisée sur trois axes qui résument bien ce monstre discret de la BD: une partie sur sa personne et son travail de peintre, beaucoup moins connu; une deuxième sur ses dessins de presse et son travail d’auto-édition; une troisième enfin, sur son profil si particulier d' »humoriste-sociologue » et son sens de l’observation, au plus près des évolutions de la société française. Bretécher, 75 ans aujourd’hui, fut certes une pionnière, mais à bien des points de vue.

EXPOSITION CLAIRE BRETÉCHER, JUSQU’AU 08/02 À LA BIBLIOTHÈQUE PUBLIQUE DE BEAUBOURG. ENTRÉE RUE BEAUBOURG, 75004 PARIS. WWW.BPI.FR

Tillier: « J’adhère sans être concernée »

Béatrice Tillier, auteure à part et à succès, a imposé son élégance et un peu de sa féminité dans le monde très mâle de la fantasy. Sa nouvelle Complainte des landes perduesest un bijou du genre.

Béatrice Tillier
Béatrice Tillier

On ne dirait pas comme ça: l’auteur qui a le plus la cote aujourd’hui dans le monde très mâle et très fermé de la fantasy et du fantastique en bande dessinée est une femme: Béatrice Tillier vient en effet de reprendre les rênes de La Complainte des landes perdues, la saga fantastico-médiévale à succès entamée dès 1993 par Jean Dufaux et Rosinski, lui-même remplacé par Philippe Delaby à la fin du quatrième tome et premier cycle. Celui-ci est tragiquement décédé il y a près de deux ans, mais sa disparition n’a rien à voir avec la reprise et l’apparition de Béatrice Tillier: « La reprise était planifiée depuis 2008. Je travaillais déjà avec Jean sur Le Bois des Vierges, je savais que son troisième et dernier cycle serait en grande partie consacré aux sorcières, sujet qui m’intéresse. Et Philippe était un ami de longue date, il était très enthousiaste à la lecture des premières planches. » Le choix de Tillier ne doit donc rien au hasard ni à l’urgence: son trait résolument réaliste et le souci du détail apporté à ses décors, ses expressions ou ses anatomies l’imposaient comme une évidence. Rien à voir non plus avec le fait que ce nouveau cycle, retournant aux origines de la guerre entre les Moriganes et les Chevaliers du Pardon, sera riche en personnages féminins. « Jean a son fil rouge sur cette série depuis longtemps, confirme sa dessinatrice. Il se fait qu’il y a beaucoup de personnages féminins, nous sommes aux origines de l’univers et des sorcières, mais c’est à mon corps défendant! »

Des BD « pas pour filles »

Si la signature de Béatrice Tillier apparaît dans la longue liste des membres du nouveau Collectif contre le sexisme en BD, elle y adhère plus par principe que par expérience personnelle. « Depuis toujours, je lis de la BD « pas pour filles ». J’ai été très tôt attirée par des récits d’aventures, par les univers graphiques de Bourgeon, de Moebius, par le fantastique… Le dessin réaliste m’a tout de suite intéressée. Tout dépend de son caractère, de ses influences, de ses lectures, plus que de son sexe. Et je n’ai jamais eu de souci de discrimination, au contraire, j’ai pris ça pour un atout: être la seule fille dans une rangée d’hommes en dédicaces, ça vous sort un peu du lot. » Quant à savoir si son dessin et son univers s’avèrent naturellement plus féminins que ceux de ses collègues, Béatrice Tillier botte en touche, tout en admettant que « mon dessin touche parfois des personnes qui ne sont pas attirées par la fantasy », et que « pas mal d’hommes me font dédicacer l’album au nom de leur femme ». « Si j’ai une voix naturellement différente, c’est aussi parce que j’essaie de sortir des clichés et des stéréotypes du genre, pour me rapprocher de sensations crédibles et réelles, malgré la magie. Il s’agit d’abord de faire passer une émotion. »

LA COMPLAINTE DES LANDES PERDUES – CYCLE DES SORCIÈRES, TOME 1, DE BÉATRICE TILLIER ET JEAN DUFAUX. ÉDITIONS DARGAUD.

La BD des filles n’aura pas lieu

Ce devait être une bonne idée, une certaine vision de la modernité par le Centre belge de la bande dessinée, plutôt branché tradition; c’est devenu au contraire le point d’ancrage et de lancement d’un collectif de femmes auteures contre le sexisme, toutes bien décidées à ce que le CBBD renonce à sa fausse bonne idée!

Les créatrices de BD contre le sexisme
© Julie Maroh
Tout commence au printemps dernier, lorsque Julie Maroh, auteure du Bleu est une couleur chaude, est contactée par le CBBD pour participer à une exposition collective qui s’intitulera La BD des filles, et qui « fera le tour de la BD destinée aux filles (de 7 à 77 ans). De la BD pour fillettes au roman graphique en passant par les blogueuses, les BD pour ados, les BD féministes, les BD romantiques pour dames solitaires, les BD pour accros au shopping… » Nouveau dérapage quelques jours plus tard en sollicitant, dans ce cadre, Jeanne Puchol, une figure de la BD réaliste et engagée (en 1998 déjà et entre autres, elle signait Les dessinatrices oubliées, dénonçant l’absence des femmes dans les palmarès BD…), à qui le projet est cette fois décrit comme « centré sur les collections girlies actuelles, parfois très futiles, avec les blogueuses et les auteures en mal de maternité. » Pour des auteures qui se battent pour ne pas voir leur travail rabaissé à leur sexe, qui entendent décloisonner enfin la sexualité d’un auteur, d’un personnage ou d’un sujet de leur lectorat potentiel, et qui réfutent de manière générale la notion même de « bande dessinée féminine », l’invitation est jugée « accablante et misogyne ». Julie Maroh interpelle des collègues par e-mail, Jeanne Puchol s’en ouvre sur la Toile… Le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme était lancé. Depuis, officiellement, ce projet d’exposition du CBBD est reporté à une date ultérieure. Officieusement et en l’état, il est au fond du placard. Quant au collectif, il se propose de soutenir et de collaborer à tout projet d’expo, pas indigne de ce nom.

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