>> Lire également: Pourquoi Angoulême reste "the place to BD"
...

Aucun éditeur classique et franco-belge primé, quatre autrices célébrées, un palmarès officiel qui compte en son sein deux Belges et demi, deux Américain(e)s, un Danois, mais aucun Français, et surtout, surtout, une mangaka élue Grand Prix de cette 46e édition, et qui sera donc en haut de l'affiche de la 47e: on connaît des auteurs et des pros, essentiellement quinquas, blancs et francophones, qui s'en retournent encore dans leur "48cc" (le sacro-saint format de la BD franco-belge traditionnelle, lui aussi absent remarqué du palmarès)! Le Festival de la bande dessinée d'Angoulême qui vient de s'achever a donc tenu toutes ses promesses -dont celle d'affirmer le caractère international et féminin de la manifestation, à la fois plus grande librairie dédiée et éphémère du monde (avec ses 200.000 visiteurs et ses 20 tonnes de livres) et carrefour professionnel incontournable (1.500 auteurs, 230 éditeurs, 23 pays représentés, 12 expositions officielles...). Trois constats s'imposent donc, au sortir, épuisé, de cette manifestation mêlant art et kermesse. D'abord, mais ce n'est plus une surprise pour beaucoup: les autrices ont, enfin, la reconnaissance qu'elles méritent, avec un doublé, le Grand Prix et le Fauve d'Or, d'ores et déjà historique, car attribué respectivement à la Japonaise Rumiko Takahashi et à l'Américaine Emil Ferris. La première a été célébrée par ses pairs à l'issue d'un vote en deux tours pour l'ensemble de son oeuvre, particulièrement dense et populaire depuis près de 40 ans, via ses shonen Lamu et Ranma 1/2 ou ses mangas Maison Ikkoku et Inu Yasha. Ce n'est que la deuxième fois, depuis 1974, après Florence Cestac en 2000, que le festival offre ainsi son Grand Prix à une femme. La seconde, Emil Ferris, a marqué l'année 2018 avec le premier volet, déjà énorme, de Moi, ce que j'aime, c'est les monstres, roman graphique phénoménal et lui aussi unique en son genre, le premier de cette autrice quinquagénaire, rescapée de la vie. Et bien d'autres femmes ont marqué à la fois le festival et le palmarès, dont le jury était présidé d'ailleurs cette année par Dominique Goblet, célébrité de la scène alternative belge (et qui sort enfin son Amour Dominical avec Dominique Théate, au FRMK). L'internationalisation du Neuvième Art est d'autre part aussi évidente que sa féminisation: une Japonaise, une Américaine, une Belgo-Mexicaine (Émilie Gleason, prix révélation), un Danois, deux Belges (Brecht Evens et Jerôme Lambert) et un collectif libanais se partagent les lauriers! Une tendance de fond qui se retrouvait aussi dans les travées d'Angoulême, tant dans ses expos (Batman, Corben, Matsumoto, Rutu Modan, Manara ou Tsutomu Nihei ont fait le plein) que dans ses stands, avec, entre autres, un nouvel espace Manga City qui s'est d'ores et déjà avéré trop petit et trop éloigné du centre selon ses milliers de visiteurs. Enfin, la digitalisation de la bande dessinée et son exploitation hors papier semble enfin sortir du bois, après avoir longtemps tourné en rond: Dupuis a axé l'essentiel de sa communication sur sa nouvelle plateforme (payante) de webtoons, un format de bandes dessinées créé spécifiquement pour la lecture sur tablette ou smartphones; la programmation du Quartier Ciné Séries n'a jamais été aussi dense en adaptations audiovisuelles, et les travées de l'espace B to B réservé aux professionnels a, lui, surtout bruissé de contrats de licences d'exploitation en numérique et de nouveaux acteurs online.