S'il y a bien un outil de vulgarisation scientifique capable d'expliquer l'inexplicable et qui, aujourd'hui, s'affirme, touche tous les publics et se révèle être le couteau suisse de la pédagogie et l'explication de texte, populaire qui plus est, c'est la bande dessinée. Depuis une quinzaine d'années, celle-ci a largement délaissé la fiction, son champ d'action naturel, pour se frotter au "vrai", en même temps que son public s'élargissait (et se féminisait) comme jamais: autobios, BD de reportages, récits documentaires, BD-réalité et témoignages se sont multipliés, et avec eux, les "BD de sciences" vouées à la vulgarisation scientifique.
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S'il y a bien un outil de vulgarisation scientifique capable d'expliquer l'inexplicable et qui, aujourd'hui, s'affirme, touche tous les publics et se révèle être le couteau suisse de la pédagogie et l'explication de texte, populaire qui plus est, c'est la bande dessinée. Depuis une quinzaine d'années, celle-ci a largement délaissé la fiction, son champ d'action naturel, pour se frotter au "vrai", en même temps que son public s'élargissait (et se féminisait) comme jamais: autobios, BD de reportages, récits documentaires, BD-réalité et témoignages se sont multipliés, et avec eux, les "BD de sciences" vouées à la vulgarisation scientifique. Beaucoup ont fait des cartons de vente. On citera, par exemple, l'incontournable Marion Montaigne, grande prêtresse du genre, qui doit avoir atteint le million d'exemplaires avec sa série Tu mourras moins bête! , et avait réalisé, en 2018, la quatrième meilleure vente de l'année avec Dans la combi de Thomas Pesquet, ou, aujourd'hui encore, le Sapiens de Yuval Noah Harari, phénomène d'édition devenu phénomène d'édition BD par la grâce de Daniel Casanave et David Vandermeulen, qui en ont assuré l'adaptation. D'autres en ont carrément fait des collections, comme "La petite bédéthèque des Savoirs", lancée en 2016 au Lombard, forte de près de trente titres au format "Que Sais-Je?", créée par le même David Vandermeulen, et qui faisait à chaque fois dialoguer un auteur et un scientifique. Le modèle a été suivi par Casterman et ses collections "Tout en BD" ou "Sociorama", Glénat et sa collection "Explora", Delcourt et son label "Octopus"... Une véritable poussée de fièvre éditoriale, qui ne faiblit pas aujourd'hui, que du contraire: les auteurs de BD commencent même à s'affranchir des parrainages scientifiques trop directs et pesants, et mettent, curieux retour des choses, de plus en plus de fiction dans leur BD du réel! Ainsi Mathieu Burniat, un auteur bruxellois rompu à l'exercice, et qui vient de remettre le couvert avec Sous Terre (1), une exploration passionnante de nos sols, bourrée d'explications scientifiques et d'informations que l'on n'aurait sans doute jamais été chercher ailleurs, mais qui s'offre aussi le luxe d'être une tout aussi formidable bande dessinée de pure fiction et d'aventures, remplie cette fois de références pop, de rebondissements et de plaisir graphique. "J'ai voulu concilier, plus encore que d'habitude, l'info et la fiction, le didactique et l'aventure" , nous explique celui, qui auparavant, s'était déjà frotté à... la physique quantique (avec Le Mystère du monde quantique, déjà chez Dargaud, et qui s'était vendu, à la surprise générale, à plus de 20 000 exemplaires) . "L'objectif est d'essayer de faire une bonne BD, autant qu'un bon livre sur le sujet que j'ai choisi de traiter. Avec une part de risque: ne satisfaire ni à l'un, ni à l'autre. En tout cas, la bande dessinée n'a pas son pareil pour expliquer l'inexplicable, ou, comme ici, rendre l'invisible visible." Une bonne fiction bourrée d'infos, plutôt qu'une somme d'infos saupoudrées de fiction: tel est Sous Terre, qui démarre sur des bases a priori très peu scientifiques: Hadès, le dieu des Enfers, a décidé de prendre sa retraite! Il lance donc les entretiens d'embauche pour se trouver un successeur, lequel devra évidemment subir et survivre à de nombreuses jeux et épreuves, quelque part entre Hunger Games, La Divine Comédie et Charlie et la chocolaterie, et surtout, une véritable Odyssée (oui, Ulysse est de la partie) dans laquelle se lancent les jeunes Suzanne et Tom, à peine aidés par un bot informatique et inhumain aux allures de Docteur Slump et qui n'est pas la moitié d'un crétin ; c'est lui qui sera le principal vecteur des informations au coeur de ce Sous Terre: que se cache-t-il exactement sous nos pieds? Quelle est cette matière organique essentielle à notre survie? Quels sont les êtres microscopiques qui en constituent le ciment? Surtout, qu'est-ce qu'on attend pour en finir enfin avec l'agriculture industrielle qui tue littéralement nos sols? "La première question que l'on se pose quand on se lance dans une BD didactique, c'est: comment incarner le sujet? Or, on a oublié qu'Hadès, le dieu des Enfers, était aussi celui du sol et de la fertilité. Il règne en réalité sur un monde très vivant! En plus, j'aimais bien l'idée du sale type qui donne des leçons aux humains, il a pris le rôle du moraliste! Moi, à la base, je voulais surtout parler des champignons, du sol et bien sûr d'écologie, mais je me suis très vite rendu compte que les sciences du sol, c'était encore plus complexe que la physique quantique! Le sol, c'est de la physique, de la chimie, de la biologie... Mais je savais le sujet digne d'en faire une BD. C'est alors Marion Montaigne, avec qui j'échange beaucoup, qui m'a parlé de Marc-André Selosse." Ce biologiste est un grand spécialiste des champignons, des bactéries et des microbes, et l'auteur de trois livres de vulgarisation scientifique chez Actes Sud cités au terme de ce Sous Terre dont il a aussi été "le conseiller scientifique", mais en rien le coscénariste: "Lui était très occupé, et moi j'étais ravi de pouvoir travailler avec quelqu'un qui m'a amené des sources, précisé des notions et parfois corrigé des raccourcis. Mais il n'est jamais intervenu sur le scénario. Beaucoup de BD didactiques ne sont que didactiques, parfois sans vraie histoire. Je voulais avoir les coudées franches." Dit autrement: à chacun son métier.