On parle moins en revanche, voire pas du tout, de l'entourage dont la vie bascule pourtant aussi du jour au lendemain. Des victimes par ricochet. Comme la journaliste Camille Emmanuelle. Épouse de Luz, pilier de l'hebdomadaire satirique qui a échappé de peu au carnage mais sera rattrapé par des crises paranoïaques -qu'il raconte dans Catharsis (Futuropolis)-, elle consacre un livre (Ricochets, Grasset) à ces proches qui portent également le fardeau du trauma mais en silence. Un sentiment d'illégitimité, voire de culpabilité, les empêche de s'exprimer, d'autant qu'on leur demande rarement comment ils vont.

Lors d'un événement tragique comme un attentat, l'attention et la compassion se concentrent en premier lieu sur les victimes directes. Logique. On parle moins en revanche de l'entourage dont la vie bascule pourtant aussi du jour au lendemain.

Même si l'invention de l'attentat comme instrument de terreur remonte à la nuit des temps, et qu'il y a donc toujours eu des victimes collatérales, cette image d'un individu vivant des émotions fortes, positives ou négatives, par procuration colle bien à notre époque. On pourrait même parler de syndrome ricochet. Sur des terrains heureusement plus pacifiques, on est en effet de plus en plus amené à vivre les événements à travers un filtre plutôt que comme acteur direct.

Dans la sphère professionnelle, on pense bien sûr aux réunions virtuelles. Comme dans d'autres domaines, la pandémie a donné un coup d'accélérateur à une série de changements en gestation. Un effet Zoom appelé à durer puisqu'il est plus ou moins acquis que là où c'est possible, le travail se partagera à l'avenir entre présentiel et distanciel. Or, l'opération n'est pas neutre sur le plan émotionnel. La rencontre à travers un écran n'a pas la même saveur que dans la vraie vie. Il manque notamment les odeurs, la troisième dimension et une bonne partie du langage corporel. La médiation numérique pasteurise les relations sociales.

Une tendance que l'on retrouve dans la sphère du divertissement. La multiplication des concerts virtuels, d'artistes ressuscités (Amy Winehouse, Maria Callas, Elvis...) ou vivants (de Zwangere Guy aux futurs concerts d'Abba), témoigne d'un engouement pour cette mystification à grande échelle. Il y a quelques années encore, personne n'aurait accepté de payer un euro pour aller applaudir des hologrammes. Aujourd'hui, ils sont des millions à assister à ces shows en carton-pixels. On est passé en peu de temps du gadget tape-à-l'oeil au business florissant qui pourrait bien siphonner une partie du marché du live.

Parfois l'effet ricochet est quasi subliminal: écouter un morceau de rap ou d'électro, deux genres qui infusent la quasi totalité de la production musicale actuelle, rock compris, c'est bien souvent ingurgiter aussi indirectement des samples ou des boucles empruntés à d'autres morceaux, connus ou non. Au risque que le substitut efface complètement l'original, comme c'est parfois le cas également avec les reprises. Le mash-up, cette technique de collage vidéo à partir de petits bouts de pop culture, très prisée sur les réseaux sociaux, s'inscrit dans le même mouvement de reconditionnement du réel.

Notre vécu finit par ressembler à un palais des glaces à la foire du Midi. On se nourrit de reflets. Et de reflets de reflets. Un des effets néfastes -déjà perceptible- de ce dédoublement, c'est que l'espace public ne soit plus que le réceptacle des expériences négatives (embouteillages, pollution, agressivité, harcèlement...), alimentant l'envie d'aller se réfugier dans ces paradis artificiels. Et notamment dans les metaverses, ces mondes virtuels XXL où l'on se télétransporte via un avatar pour socialiser (Second Life, le pionnier), pour jouer (Fortnite), pour assister à un concert (Ariana Grande, Major Lazer et bien d'autres dans le même Fortnite) et demain probablement pour travailler. Facebook rêve ainsi de devenir un de ces écosystèmes dématérialisés accueillant les jumeaux numériques de tous les employés du monde. Platon peut aller se rhabiller avec son mythe de la caverne...

On parle moins en revanche, voire pas du tout, de l'entourage dont la vie bascule pourtant aussi du jour au lendemain. Des victimes par ricochet. Comme la journaliste Camille Emmanuelle. Épouse de Luz, pilier de l'hebdomadaire satirique qui a échappé de peu au carnage mais sera rattrapé par des crises paranoïaques -qu'il raconte dans Catharsis (Futuropolis)-, elle consacre un livre (Ricochets, Grasset) à ces proches qui portent également le fardeau du trauma mais en silence. Un sentiment d'illégitimité, voire de culpabilité, les empêche de s'exprimer, d'autant qu'on leur demande rarement comment ils vont. Même si l'invention de l'attentat comme instrument de terreur remonte à la nuit des temps, et qu'il y a donc toujours eu des victimes collatérales, cette image d'un individu vivant des émotions fortes, positives ou négatives, par procuration colle bien à notre époque. On pourrait même parler de syndrome ricochet. Sur des terrains heureusement plus pacifiques, on est en effet de plus en plus amené à vivre les événements à travers un filtre plutôt que comme acteur direct. Dans la sphère professionnelle, on pense bien sûr aux réunions virtuelles. Comme dans d'autres domaines, la pandémie a donné un coup d'accélérateur à une série de changements en gestation. Un effet Zoom appelé à durer puisqu'il est plus ou moins acquis que là où c'est possible, le travail se partagera à l'avenir entre présentiel et distanciel. Or, l'opération n'est pas neutre sur le plan émotionnel. La rencontre à travers un écran n'a pas la même saveur que dans la vraie vie. Il manque notamment les odeurs, la troisième dimension et une bonne partie du langage corporel. La médiation numérique pasteurise les relations sociales. Une tendance que l'on retrouve dans la sphère du divertissement. La multiplication des concerts virtuels, d'artistes ressuscités (Amy Winehouse, Maria Callas, Elvis...) ou vivants (de Zwangere Guy aux futurs concerts d'Abba), témoigne d'un engouement pour cette mystification à grande échelle. Il y a quelques années encore, personne n'aurait accepté de payer un euro pour aller applaudir des hologrammes. Aujourd'hui, ils sont des millions à assister à ces shows en carton-pixels. On est passé en peu de temps du gadget tape-à-l'oeil au business florissant qui pourrait bien siphonner une partie du marché du live. Parfois l'effet ricochet est quasi subliminal: écouter un morceau de rap ou d'électro, deux genres qui infusent la quasi totalité de la production musicale actuelle, rock compris, c'est bien souvent ingurgiter aussi indirectement des samples ou des boucles empruntés à d'autres morceaux, connus ou non. Au risque que le substitut efface complètement l'original, comme c'est parfois le cas également avec les reprises. Le mash-up, cette technique de collage vidéo à partir de petits bouts de pop culture, très prisée sur les réseaux sociaux, s'inscrit dans le même mouvement de reconditionnement du réel. Notre vécu finit par ressembler à un palais des glaces à la foire du Midi. On se nourrit de reflets. Et de reflets de reflets. Un des effets néfastes -déjà perceptible- de ce dédoublement, c'est que l'espace public ne soit plus que le réceptacle des expériences négatives (embouteillages, pollution, agressivité, harcèlement...), alimentant l'envie d'aller se réfugier dans ces paradis artificiels. Et notamment dans les metaverses, ces mondes virtuels XXL où l'on se télétransporte via un avatar pour socialiser (Second Life, le pionnier), pour jouer (Fortnite), pour assister à un concert (Ariana Grande, Major Lazer et bien d'autres dans le même Fortnite) et demain probablement pour travailler. Facebook rêve ainsi de devenir un de ces écosystèmes dématérialisés accueillant les jumeaux numériques de tous les employés du monde. Platon peut aller se rhabiller avec son mythe de la caverne...