Ressentir le péril de la scène où tout peut basculer. S'ébaubir d'une version live inattendue. Découvrir une gueule en vrai. Sauter avec des centaines d'inconnus comme un seul homme. Fermer les yeux, glisser dans un autre monde et perdre ses amis. Les retrouver. Et débriefer la fin de match. Depuis plus d'un an, les bienfaits culturels et sociaux des concerts -et des arts de la scène- ont disparu. Plus immersifs qu'un stream, les concerts virtuels restent des substitutions bancales face à une expérience in real life. À première vue, du moins.
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Ressentir le péril de la scène où tout peut basculer. S'ébaubir d'une version live inattendue. Découvrir une gueule en vrai. Sauter avec des centaines d'inconnus comme un seul homme. Fermer les yeux, glisser dans un autre monde et perdre ses amis. Les retrouver. Et débriefer la fin de match. Depuis plus d'un an, les bienfaits culturels et sociaux des concerts -et des arts de la scène- ont disparu. Plus immersifs qu'un stream, les concerts virtuels restent des substitutions bancales face à une expérience in real life. À première vue, du moins. Il y a pile un an, Fortnite téléportait une version géante de Travis Scott pour un concert d'une dizaine de minutes. Le rappeur accompagné de Kid Cudi y dévoilait The Scotts, son nouveau single, au fil d'une scénographie stellaire. Peuplé de gamers déplaçant leurs avatars -désarmés- comme dans une partie classique, ce showcase virtuel gratuit de cinq dates rassemblait 12,3 millions de spectateurs et générait 77 millions de clics sur YouTube. La performance désincarnée, loin d'être une première, a eu l'effet d'un électrochoc sur l'industrie musicale. Depuis, s'accumulent les indices d'une tendance insoupçonnée qui voit notamment des phénomènes gaming online comme Fortnite et Roblox muer en super réseau social 3D appelé metaverse. Pluie de flammes, voyage satellitaire, explosions galactiques... Le concert de Travis Scott n'en était pas vraiment un puisque sa prestation artistique était scriptée d'avance. La prestation désincarnée de Zwangere "Di-GUY-taal" le 12 avril dernier à l'Ancienne Belgique allait plus loin et se risquait à une performance entièrement live. Plateforme "gamifiée" de concerts virtuels proche des codes de Fortnite, Yabal propulsait en ligne l'artiste, la scène et son public pour interagir en 3D et en temps réel. Et le rappeur bruxellois Zwangere Guy, habillé de motion capture, d'officier pour l'occasion dans une AB Box aux airs de Cap Canaveral... "Tout a été envoyé en direct par des opérateurs humains. Au-delà de la prise directe de son, on a aussi construit une table de lumière virtuelle qui activait tous les spots dans le jeu, souligne Hervé Verloes, directeur de production chez Poolpio, la start-up derrière la numérisation de l'événement. Nous avons aussi installé une régie virtuelle qui permettait de changer les plans caméra du stream. Quand on a expliqué aux techniciens de l'AB qu'ils allaient opérer dans l'espace virtuel de Yabal, ils n'en revenaient pas!"Affichant un sold out de 2.200 places, le concert virtuel du pilier bruxellois du rap s'appuyait sur 1.200 tickets déjà vendus lorsque l'AB pensait organiser l'événement de manière non virtuelle (les recettes des mille places supplémentaires ont été reversées à des associations). Cette performance qui suit un essai prototype de Yabal l'an dernier (avec Les Ardentes et le rappeur ICO) n'en reste pas moins impressionnante à l'échelle belge. Même l'édition virtuelle de Tomorrowland around the World l'an dernier n'impliquait pas un degré d'interactivité aussi élevé. "Si un concert virtuel est plus immersif qu'un stream, tout le monde ne veut pas forcément prendre le temps d'installer le jeu, d'y créer un avatar et d'en comprendre les codes pour y assister, note Gérôme Vanherf, en charge de Wallifornia MusicTech, hub liégeois des innovations du secteur du divertissement (musique, sport, e-sport). Même les adeptes des metaverses préfèrent parfois tranquillement regarder un concert à la télé ou en streaming. On assistera donc à une superposition des médias, pas un remplacement."Côté spectateur, l'expérience de Yabal (2 Go) exigeait d'ailleurs un sérieux dévouement en termes d'installation sur PC ou Mac. Top départ de Zwangere Guy qui bastonne sec. La modélisation du rappeur est fluide. Ses injonctions au public via le chat -méfiant- prouvent qu'il n'est pas une démo préenregistrée. YMCA, air guitar... Dans la fosse, on adopte une dizaine de poses. Ce gimmick n'est pas le seul qui est emprunté à Fortnite: le chanteur grandit aussi durant le live jusqu'à toucher le plafond. Il fend aussi le sol de la salle en deux et demande aux spectateurs de se répartir à gauche et à droite de la fosse. Cette performance et les concerts version metaverse en général n'entendent pas remplacer la vraie expérience scénique. Mais elles pourraient s'ajouter à la vente de tickets classiques tout en étant "particulièrement pertinente pour les spectateurs plus jeunes, les 10-14 ans, qui ne peuvent pas forcément se rendre à un concert aussi tard. Ce serait un moyen d'attirer ce public de manière responsable", détaille Ward Cannaerts, coordinateur du projet de Zwangere Guy à l'AB et en charge du marketing de la salle. Contrairement aux prestations live de Fortnite, le concert de Zwangere Guy ne permettait pas de chatter avec un ami. L'événement d'1h20 a aussi été victime d'une attaque DDos(1), le rendant inaccessible pendant ses 40 premières minutes. Pis, le son et l'image connaissaient quelques ratés en dépit de l'utilisation d'un PC sous Windows 10 qui ne souffre habituellement pas sur ce genre d'expérience 3D basique. Forte d'un budget de 40.000 euros et soutenue par visit.brussels, la digitalisation événementielle de ce concert de l'AB comportait des couacs inacceptables pour qui avait payé 10 euros son ticket. "Mais vu le budget et le temps court de ce projet, on reste satisfaits, poursuit Ward Cannaerts. Une poignée d'artistes que je ne peux pas citer sont d'ailleurs déjà intéressés. Mais on n'a rien de concret pour l'avenir pour le moment, car on veut être certains que la technologie soit stable et à tout prix éviter une nouvelle attaque DDos."À l'image de Zwangere "Di-GUY-taal", les artistes qui se sont prêtés au jeu du concert virtuel se multiplient depuis le début de la pandémie. Deux types de plateformes sont privilégiées par cette vague dominée par le rap et l'electro. La première table sur des jeux vidéo en ligne populaires auprès des kids et des ados. Lil Nas X rassemblait ainsi 33 millions de spectateurs -deux fois la population de New York- en décembre dernier sur Roblox pour une performance in game similaire à celle de Travis Scott. Loin de l'ambition scénographique de ces derniers, plusieurs DJ sets simplement filmés (Kaskade, Diplo, Major Lazer, deadmau5, Steve Aoki, Dillon Francis...) ont intégré l'agenda de Fortnite ces derniers mois. Ces artistes sont passés par un studio de captation live haut de gamme qu'Epic a récemment ouvert à Los Angeles. À l'avenir, des groupes rock entiers devraient y passer pour être téléportés dans le Battle Royale. "Ce n'est pas une passade. L'industrie musicale est vraiment en train de se réinventer pour réagir face à la chute vertigineuse des lives. Une étude du Midem (grande convention dédiée à l'industrie musicale se tenant chaque année à Cannes, NDLR) a bien pris conscience de l'importance du phénomène du gaming pour le développement de communautés autour des artistes, poursuit Gérôme Vanherf de Wallifornia MusicTech. Chez Sony et Warner, par exemple, les responsables de l'innovation sont parfaitement conscients que quelque chose se passe avec les metaverses et qu'il ne faut pas louper le train en marche. Fortnite et Roblox rassemblent des jeunes générations qui y jouent non-stop. C'est là qu'il faut aller."Second pilier de cette vague de lives digitalisés et interactifs, des plateformes de concerts virtuels spécialisées comme Yabal et Wave passent par de la motion capture en temps réel d'artistes qui se retrouvent en 3D sur des scènes interactives. The Weeknd, John Legend et Lindsey Stirling ont défilé sur Wave ces derniers mois. Billie Eilish a demandé 30 dollars le ticket. Dillon Francis (encore lui!) a opté pour une formule gratuite. Astuce? L'achat d'items virtuels de 3 à 100 dollars pièce permettait au public de changer le décor de la scène. "Tout cela reste expérimental mais d'ici trois à cinq ans -pas dix- je suis convaincu qu'on aura des vrais business models. Car au-delà de la vente d'un ticket de concert virtuel le jour J de l'événement, les salles de concert, les festivals et les artistes veulent développer leur communauté autour de merchandising, de relations entre les spectateurs, poursuit Gérôme Vanherf. Il ne faut en outre pas voir Yabal ou Wave comme des alternatives à Fortnite mais plutôt comme des outils qui pourraient se greffer à son écosystème."Le confinement propulse également Minecraft, Animal Crossing et Grand Theft Auto au rang de médias diffusant des avant-premières de séries et des concerts. Organiser des événements non gaming dans des jeux en ligne est d'autant plus pertinent que ces plateformes capitalisent déjà sur des centaines de millions de fidèles habitués à leur prise en main et à leur grammaire ludique. Depuis le Covid, le cabinet NPD pointait que le gaming a vu les dépenses des joueurs augmenter de 27% en un an. Un chiffre pour le moins interpellant si on le compare à la baisse calculée par la Sabam de 99,9% au premier trimestre 2021 par rapport à la même période l'année dernière des recettes de billetterie de concerts en Belgique... (1) Soit une attaque informatique rendant indisponible un service et empêchant ses utilisateurs légitimes de l'utiliser en l'inondant de requêtes robotisées.