Évidemment, on se gondole encore. Quand le petit Riad se met enfin à grandir, quand il se coupe les cheveux, quand il commence à penser aux filles, quand il entre au lycée -et qu'on comprend enfin d'où lui venait l'inspiration pour Les Beaux gosses, son premier film, primé aux César en 2009. On rit, beaucoup, en lisant le quatrième volume de sa série L'Arabe du futur, entamée il y a cinq ans, et qui narre sa jeunesse (très) compliquée entre un père syrien et une mère bretonne. Mais le rire alterne parfois avec l'effroi, surtout quand le héros fait face à son paternel. Un homme dont on assiste ici, impuissant et effaré, à la lente radicalisation, jusqu'à l'acte terrible qui clôturera ce chapitre (pas la série) et que Riad Sattouf nous demande de ne pas dévoiler. Au moment de notre rencontre, la presse hexagonale se gaussait de l'exploit: L'Arabe a dépassé les ventes de Zemmour! Un exploit et une pression médiatique qui ne semblent pas avoir de prise sur l'auteur de Pascal Brutal et des Cahiers d'Esther: lui s'angoisse surtout de savoir si son dessin ne vieillit pas. Pour le reste...
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Évidemment, on se gondole encore. Quand le petit Riad se met enfin à grandir, quand il se coupe les cheveux, quand il commence à penser aux filles, quand il entre au lycée -et qu'on comprend enfin d'où lui venait l'inspiration pour Les Beaux gosses, son premier film, primé aux César en 2009. On rit, beaucoup, en lisant le quatrième volume de sa série L'Arabe du futur, entamée il y a cinq ans, et qui narre sa jeunesse (très) compliquée entre un père syrien et une mère bretonne. Mais le rire alterne parfois avec l'effroi, surtout quand le héros fait face à son paternel. Un homme dont on assiste ici, impuissant et effaré, à la lente radicalisation, jusqu'à l'acte terrible qui clôturera ce chapitre (pas la série) et que Riad Sattouf nous demande de ne pas dévoiler. Au moment de notre rencontre, la presse hexagonale se gaussait de l'exploit: L'Arabe a dépassé les ventes de Zemmour! Un exploit et une pression médiatique qui ne semblent pas avoir de prise sur l'auteur de Pascal Brutal et des Cahiers d'Esther: lui s'angoisse surtout de savoir si son dessin ne vieillit pas. Pour le reste... Quel accueil pour ce nouvel album! Et quelle pression, non? Ça doit te changer de la sortie du premier, que personne n'attendait. Sincèrement, j'ai toujours été inquiet quand je sors un livre ou un film. Et en vieillissant, je suis de plus en plus maniaque. Je me rends compte que c'est une série très aimée, mais j'ai toujours peur que les lecteurs n'aiment plus, qu'ils se disent soudain "ça y est, il dessine moins bien, c'est l'album de trop". Des dessinateurs qui vieillissent mal, on en connait tous. Je ne veux pas être l'un d'eux! Et le succès ne rassure pas du tout. Quant à la pression, je l'ai surtout quand il faut le faire, quand je dois m'y mettre. L'album est pourtant accueilli, en France, comme "la réponse à Zemmour". Ça t'embête? Je n'y pense pas vraiment. Je n'ai pas lu ses livres, je n'ai pas vraiment d'avis et je vis un peu dans ma tête, à l'écart de tout ça. Mais c'est vrai que je suis parfois obligé de refuser des invitations où l'on me demande des commentaires sur l'actualité, sur la Syrie, sur le monde arabe. Je ne raconte que l'histoire de quelques individus. Et c'est une histoire que j'ai dans la tête depuis si longtemps... Il m'a fallu trois volumes pour arriver ici, à ce moment qui clôt ce quatrième chapitre, et qui est la raison principale pour laquelle j'ai commencé cette histoire. Il y a peut-être eu d'autres événements "traumatiques" dans mon enfance, mais celui-là fut très particulier. On assiste surtout à la lente radicalisation de ton père en Arabie Saoudite. Il en revient antisémite, xénophobe et de plus en plus obsédé par la religion... Aujourd'hui, on emploie ce mot-là, mais ce mot concerne selon moi une forme d'ignorance et de passage à l'acte violent. Mon père, ce n'était pas ça, plutôt une sorte de... repli identitaire traditionaliste. La radicalisation, ça concerne plus le neuneu à deux neurones qui trouve une échappatoire à sa vie dans un truc hyperviolent. Ici, on est plutôt proche de l'extrême droite, un repli comme on peut le trouver en France. Et je ne parle que d'un cas précis, celui de ma famille. J'évite vraiment de généraliser. On s'étrangle quand on l'entend dire tout le bien qu'il pense de Jean-Marie Le Pen. Oui, je me rappelle parfaitement qu'il me disait que c'était lui le plus grand homme politique français. Mais ça n'a rien d'étonnant: Le Pen est un nationaliste, qui fut très copain avec Saddam Hussein. Il n'y a qu'en France qu'on ne comprend pas qu'on puisse être arabe et d'extrême droite! Je crois que c'est ça que je voulais montrer dans L'Arabe, et qu'on commence à comprendre avec ce quatrième volume: la trajectoire d'une personne, pas les effets. Ce n'est pas la faute de la religion s'il est devenu comme ça; c'est plutôt lié à l'isolement qui était le sien quand il travaillait en Arabie Saoudite, les contraintes, sa propre personnalité, son incapacité à s'émanciper de lui-même. Rien ne fait plus peur que la liberté. Il est revenu vers la religion, comme beaucoup de vieilles personnes à l'approche de la mort. Le succès de L'Arabe du futur tient peut-être au fait que le lecteur y comprend de manière très simple des situations géopolitiques extrêmement complexes. Mais est-ce qu'on peut y trouver des réponses, voire des pistes de solution? Je ne sais pas, peut-être que certains en trouveront. Moi par exemple, je suis profondément athée, je suis pour la science, pour l'égalité entre les filles et les garçons, et je raconte juste comment on voit le monde quand on n'est pas croyant mais entouré de plein de gens qui croient en plein de choses. C'est étrange, mais ce n'est pas propre à mon village en Syrie, ça existe aussi en France. Et à part le fait qu'il faut peut-être sortir des superstitions, non, je n'ai pas de solution aux conflits du Moyen-Orient! En tout cas, pour quelqu'un qui ne manque pas d'imagination -on l'a vu avec Pascal Brutal-, tu aimes te plonger dans ta propre histoire. C'est aussi l'histoire de mon père et de ma famille syrienne, c'est ce fil-là que je suis. En plus, d'habitude, je n'aime pas du tout les BD autobiographiques. Déjà, les auteurs se dessinent toujours plus beaux qu'ils ne le sont, c'est toujours un peu gênant quand tu les rencontres ensuite. Moi, dans la première partie de L'Arabe, j'avais réglé ce problème parce que j'étais somptueusement beau quand j'étais petit -j'ai des photos, je peux te les montrer. Ce n'est qu'à l'adolescence que je suis devenu affreusement moche. Sinon, c'est vrai que j'ai toujours mis beaucoup de moi dans mes BD, mais je vais oser la métaphore gastronomique: je suis comme un chef qui fait un plat; vaut mieux le faire avec des produits naturels que transformés. Un petit goût de réel, c'est le meilleur, ça relève le plat.