La question aurait mérité d'être posée et pourrait faire l'objet d'un de ses albums, peut-être même le prochain: comment la jeune fille traumatisée, mutique et en rage que Florence Dupré la Tour raconte dans Pucelle est-elle devenue cette quadra sûre d'elle, a priori parfaitement dans ses pompes, très punk dans l'esprit, qui a été capable de réinventer le récit autobiographique en bande dessinée dans une série d'albums (lire encadré ci-dessous) parmi les meilleurs de ces dernières années? On devine le début d'une réponse dans les dernières pages de ce deuxième tome de Pucelle, qui la voient intégrer une école de dessin. Un dessin qui lui a donné, comme elle nous l'a expliqué, "un langage" et une porte de sortie du monde bourgeois mais sclérosé dans lequel elle a grandi: père absent, mère soumise, religion omniprésente... C'est dans ce contexte déjà rempli de traumas que la petite Florence va découvrir, avec dégoût, puis frénésie, ce corps féminin qu'elle décide d'abord de rejeter pour "rejoindre le camp des vainqueurs". Une découverte douloureuse, singulière et universelle à la fois, qu'elle raconte avec une honnêteté rare, mais surtout avec une science du récit narratif et dessiné qui lui permet d'aborder et de creuser tous les sujets tabous sans en éviter aucun: les règles, leur douleur, le plaisir, la masturbation, les maladresses, jusqu'à "la chose", si scandaleuse, si attendue. Le récit formidable d'une femme désormais libre, "mais je ne vois pas comment on peut envisager la création autrement que comme une aventure. Et une aventure, ça ne se prépare pas, ça se vit".
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La question aurait mérité d'être posée et pourrait faire l'objet d'un de ses albums, peut-être même le prochain: comment la jeune fille traumatisée, mutique et en rage que Florence Dupré la Tour raconte dans Pucelle est-elle devenue cette quadra sûre d'elle, a priori parfaitement dans ses pompes, très punk dans l'esprit, qui a été capable de réinventer le récit autobiographique en bande dessinée dans une série d'albums (lire encadré ci-dessous) parmi les meilleurs de ces dernières années? On devine le début d'une réponse dans les dernières pages de ce deuxième tome de Pucelle, qui la voient intégrer une école de dessin. Un dessin qui lui a donné, comme elle nous l'a expliqué, "un langage" et une porte de sortie du monde bourgeois mais sclérosé dans lequel elle a grandi: père absent, mère soumise, religion omniprésente... C'est dans ce contexte déjà rempli de traumas que la petite Florence va découvrir, avec dégoût, puis frénésie, ce corps féminin qu'elle décide d'abord de rejeter pour "rejoindre le camp des vainqueurs". Une découverte douloureuse, singulière et universelle à la fois, qu'elle raconte avec une honnêteté rare, mais surtout avec une science du récit narratif et dessiné qui lui permet d'aborder et de creuser tous les sujets tabous sans en éviter aucun: les règles, leur douleur, le plaisir, la masturbation, les maladresses, jusqu'à "la chose", si scandaleuse, si attendue. Le récit formidable d'une femme désormais libre, "mais je ne vois pas comment on peut envisager la création autrement que comme une aventure. Et une aventure, ça ne se prépare pas, ça se vit". Quand avez-vous su et décidé que votre vie serait au centre de votre travail d'autrice? Depuis toujours je crois. Dès que j'ai fait de la BD, je savais que j'allais raconter ces souvenirs qui me hantent, mais je savais déjà aussi, par intuition, que je les raconterais mal, que je devais apprendre. J'ai donc commencé par la fiction et des détours, qui charriaient déjà, de manière inconsciente, les mêmes thèmes: famille, domination, pouvoir... Je devais réussir à comprendre ma propre histoire familiale, la dompter, la trahir, avant de l'expliquer. C'était une sorte de magma, mais je savais que ce serait ma matière créative. Et j'ai eu raison d'attendre: ça m'a permis d'être beaucoup plus frontale, et directe. Frontale, c'est le mot! Beaucoup auraient sans doute attendu la disparition de leurs proches avant de se lancer dans un tel récit. Ce fut un choix difficile? Le choix est toujours très simple à poser, il est parfois plus compliqué à vivre. Mais je n'ai pas le sentiment d'être radicale: si on se lance dans l'autobiographie, autant le faire vraiment. Moi, j'ai eu besoin de m'extraire du regard de la société entière, et le premier regard à casser, c'était celui de mes parents. Je ne serais pas libre en tant qu'artiste si je n'avais pas cassé ce rapport-là. Si je les avais écoutés et voulu leur faire plaisir, je serais en train de vendre des petites aquarelles mignonnes à des touristes dans le sud de la France! Pour moi, ce n'était ni un choix ni du courage mais plutôt un acte logique. Je prends juste le risque de me fâcher avec tout le monde quand les livres sont publiés (je ne montre rien à personne avant). Mais je n'ai pas besoin d'une autobiographie pour me fâcher avec tout le monde (rires). Je cherche surtout une musique et une justesse. Il faut une écoute très fine de soi-même, et je crois qu'on écrit toujours comme on est. Dans Pucelle, je suis assez fidèle à ma façon d'être dans la vie. Une manière qui est tout de suite passée par la bande dessinée. À la sortie du premier volume de Pucelle, vous disiez que la BD était le meilleur outil pour raconter l'indicible. Ça se confirme ici. Dans la vie très mutique qui était la mienne, faite de non-dits, je lisais beaucoup, et c'est dans ce silence qu'a pu grandir un deuxième monde, un monde intérieur et immense, qui avalait tout. Je devais trouver d'une façon ou d'une autre le moyen d'en faire sortir tous ses habitants mais je n'avais pas les mots. Ce fut donc le dessin, que j'ai vraiment expérimenté: petite, je dessinais des monstres, mais des monstres qui souriaient, bien gentils et polis, comme mes parents l'étaient et comme on me demandait de l'être. Puis est venue la BD, pour laquelle j'ai un amour immense. Elle est devenue un langage comme ceux que ma soeur jumelle et moi nous inventions. Et qui, oui, se prête parfaitement à un tel travail autobiographique basé sur les souvenirs. Les ellipses narratives sont de parfaites traductions de la mémoire, qui procèdent de la même manière: des choses qui nous viennent par tableaux et que l'on comble par l'imaginaire. Ce travail autobiographique était-il aussi thérapeutique? Pour le savoir, il faudrait que je voie un psy, ce que je n'ai pas encore fait! Ce travail en BD se rapproche en tout cas de la psychanalyse dans la mesure où j'utilise beaucoup d'images symboliques, comme on en trouve dans les rêves et leur interprétation. Il y a surtout une dimension libératoire: j'étais envahie de souvenirs qui tournaient comme des fantômes et qui m'empêchaient de les remplacer par d'autres. Il fallait que je vide la boîte et que je les envoie dans un autre pays, celui du livre. Et ça marche très bien: le souvenirs qui m'envahissaient sur les animaux et sur la sexualité ne m'envahissent plus. Je n'y pense plus toute la journée, je peux les observer de loin, posés sur ma cheminée (rires). Mais ils n'ont pas disparu sinon de l'avant-scène où ils prenaient toute la place et faisaient beaucoup de bruit. Maintenant, ce sont des meubles. Mais avant que toute la pièce soit bien rangée, j'ai encore du temps et du travail et sans doute quelques albums à faire.